Contrat de travail, contrat de mariage : aucun ne dit toute la relation

Toute ressemblance avec des situations existantes ou ayant existé en entreprise ne relève pas de la coïncidence.

Il y a des contrats qui encadrent un engagement sans jamais réussir à dire ce qui fait réellement la relation. Le contrat de mariage en est un. Le contrat de travail aussi. Dans les deux cas, un texte pose un cadre, fixe des obligations, énonce des droits — mais aucun ne dit l'essentiel. Aucun ne raconte ce qui se joue dans la durée, dans les attentes muettes, dans les concessions successives, dans l'usure.

Entre un salarié et une entreprise, comme entre deux conjoints, il y a toujours davantage qu'un lien formalisé. Il y a une promesse implicite. On ne rejoint pas une entreprise uniquement pour un salaire, pas plus qu'on ne se marie pour la seule existence d'un acte d'état civil. On y entre aussi pour une place, une reconnaissance, une sécurité, un récit possible de soi. Et puis, avec le temps, la relation réelle se substitue à la relation imaginée. Ce que l'on croyait mutuel devient parfois asymétrique. Ce que l'on croyait soutenant commence à coûter.

S'épuiser dans une relation devenue floue

On ne s'épuise pas seulement dans une quantité de travail ou dans une mauvaise organisation. On s'épuise parfois dans une relation devenue floue, déséquilibrée, décevante ou moralement épuisante avec l'entreprise qui nous emploie.

Comme dans toute relation durable, il y a l'élan du commencement, la fierté de faire partie, la satisfaction d'être reconnu. Et puis il y a les déplacements imperceptibles. On continue d'être là, on continue d'assumer, parfois même de bien faire, alors que quelque chose s'est altéré en profondeur. Il n'y a pas nécessairement de crise ouverte, ni de conflit déclaré. Il y a plutôt une lente modification du lien. Une fatigue qui n'est plus seulement physique. Une adhésion qui se retire. Une fidélité qui n'est plus tout à fait choisie.

Beaucoup de salariés ne restent pas parce qu'ils vont bien. Ils restent parce qu'ils ne peuvent pas partir. Parce qu'il y a un crédit, des enfants, un âge qui pèse, une confiance en soi entamée, une absence de solution immédiatement viable.

Être au clair avec son contrat réel

La possibilité de rompre n'est pas distribuée de manière égale. Elle dépend du niveau de ressources économiques, du soutien social, de la qualification, de l'état de santé, de l'âge, du marché local, du sentiment d'efficacité personnelle. Ce que l'on appelle parfois liberté de mouvement recouvre en réalité des marges très inégales.

Il devient alors essentiel d'être au clair avec la relation dans laquelle on se trouve. Être au clair, cela ne signifie pas se résigner. Cela signifie regarder la relation telle qu'elle est devenue, au lieu de continuer à la penser à partir de ce qu'elle avait promis. Qu'est-ce que je donne réellement dans cette relation ? Qu'est-ce que je reçois encore ? À partir de quel moment ce que j'endure n'est plus un compromis professionnel mais une atteinte répétée à mon équilibre ?

Car une entreprise produit aussi un langage, un régime d'interprétation. Peu à peu, si l'on n'y prend pas garde, on appelle implication ce qui ressemble à du débordement permanent. On appelle adaptabilité ce qui tient à une acceptation forcée. On appelle robustesse ce qui n'est parfois qu'un épuisement qui se contient encore.

Les petits renoncements répétés

Comme dans certaines histoires intimes, la vérité de la relation se révèle parfois moins dans les grandes crises que dans les petits renoncements répétés. Dans ce que l'on ne dit plus. Dans ce que l'on ne demande même plus. Dans ce que l'on cesse d'espérer. Le contrat, lui, tient encore. Le salaire tombe. Les tâches sont faites. Vu de l'extérieur, l'union paraît intacte. Mais il arrive que la relation soit déjà devenue autre chose : non plus un lieu d'engagement réciproque, mais un espace d'usure, de maintien, de gestion de soi sous contrainte.

Le travail sait se rendre raisonnable même lorsqu'il devient excessif. On continue. On se dit que ce n'est qu'une période. On interprète comme un passage ce qui est déjà devenu un régime. Et pendant ce temps, quelque chose glisse. Le corps fatigue davantage, la capacité de joie se réduit, la confiance s'érode. Ce ne sont pas toujours les symptômes d'un poste trop lourd. Ce sont parfois les symptômes d'un lien qui n'est plus vivable tel qu'il fonctionne.

Être au clair avec son contrat réel, c'est peut-être cela : reconnaître ce que la relation est devenue, mesurer lucidement ce que l'on y consent encore, et préserver un espace intérieur qui n'appartienne pas tout entier au travail.

Certaines relations de travail ne peuvent pas être quittées tout de suite. Mais elles peuvent commencer à être regardées autrement.

Cette première séparation intérieure, cette lucidité conquise contre le brouillard de l'habitude, est déjà une manière de reprendre pied.

La santé au travail ne consiste pas seulement à rester debout. Elle consiste aussi à ne pas se perdre entièrement dans la relation qui nous fait tenir.

Marlène BOURGEOIS

Service social du travail externalisé et coaching professionnel

https://www.cabinetmb-solutionssociales.fr
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