Travail : à consommer sans modération pour votre santé ?

Toute ressemblance avec des situations réelles de travail est, en principe, parfaitement intentionnelle.

Nous vivons dans un temps passionné par la recommandation. Il faut alléger l'assiette, surveiller les apports, limiter le sucre, modérer l'alcool, choisir ses dépenses, compter ses pas, protéger son sommeil, ménager son système nerveux et faire tout cela, si possible, avec l'air calme de ceux qui savent parfaitement se gouverner. L'époque affectionne les notices discrètes, les avertissements polis, les préceptes d'hygiène glissés jusque dans l'intimité des existences. Elle aime les rythmes maîtrisés, les plaisirs dosés, les vies tenues. Elle ne nous demande plus seulement de vivre ; elle nous invite à le faire avec mesure, presque avec discipline.

L'excès, lui, n'est plus guère en odeur de sainteté. Il encombre, il altère, il coûte, il fatigue. Il faudrait apprendre à se contenir partout : dans ce que nous mangeons, dans ce que nous buvons, dans ce que nous achetons, dans ce que nous regardons, dans ce que nous désirons même. Être un adulte raisonnable, aujourd'hui, c'est donner le sentiment d'avoir lu la notice avant usage. Ne pas déborder. Ne pas se resservir. Ne pas céder à l'appétit.

Partout, ou presque.

Car il existe un domaine qui échappe avec une insolente distinction à cette grande éducation de la mesure. Un domaine où la surdose ne scandalise pas grand monde, où l'abondance demeure estimable, où l'on peut revenir au plat sans embarrasser personne. Ce domaine, bien sûr, c'est le travail.

Là, soudain, la modération perd de son prestige. Ce qui serait ailleurs regardé comme une dérive devient ici un signe de qualité. On peut allonger les journées, grignoter les soirées, rogner le repos, emporter la charge mentale à domicile, répondre tard, reprendre tôt, avaler les urgences les unes derrière les autres, vivre en régime de sollicitation continue, et l'ensemble conserve des apparences tout à fait honorables. Il suffit pour cela d'un habillage convenable. L'excès ne s'appelle plus excès. Il devient implication, conscience professionnelle, sens des responsabilités, engagement, fiabilité. En changeant l'étiquette, on améliore subitement la présentation.

Faire passer l'usure pour une qualité de caractère

C'est peut-être là la réussite la plus subtile du monde professionnel : avoir su faire passer l'usure pour une qualité de caractère. Celui qui reste tard rassure. Celui qui ne compte pas ses heures impressionne. Celui qui absorbe sans broncher une charge devenue indigeste finit par dégager une forme d'autorité morale. Nous avons conservé une admiration très ancienne pour les organismes qui tiennent, les tempéraments qui encaissent, les consciences qui consentent à se laisser entamer sans bruit. Comme si la fatigue faisait preuve. Comme si l'épuisement, à force de discrétion, prenait presque un air de tenue.

Le plus troublant est que cette préférence ne s'énonce presque jamais franchement. Personne, ou presque, ne dit : épuisez-vous. Les temps sont plus raffinés que cela. On parle prévention, qualité de vie au travail, équilibre, vigilance, santé mentale, droit à la déconnexion. Le vocabulaire est impeccable, les chartes sont propres, la carte semble soignée. Mais enfin, dans les faits, qui demeure le plus estimé ? Celui qui prend sur lui. Celui qui compense. Celui qui veille à ce que la mécanique continue de tourner. Celui qui absorbe le trop-plein sans en faire un sujet collectif. Celui qui transforme sa propre résistance en variable d'ajustement.

Autrement dit, la modération est officiellement recommandée, mais l'endurance excessive demeure, dans bien des organisations, un mets de choix.

C'est là que le sujet cesse d'être théorique. Car le burn-out ne prospère pas seulement dans les univers ouvertement brutaux, ceux que l'on désigne d'un mot sévère et d'un froncement de sourcils. Il se développe aussi dans des environnements policés, bien présentés, où l'on ne vous ordonne pas de vous détruire, mais où tout concourt à faire comprendre qu'il serait tout de même préférable de tenir, d'absorber, de ne pas trop vite se déclarer saturé, de ne pas interrompre le service pour de simples limites humaines. Le surmenage n'est pas toujours prescrit ; il est souvent valorisé avec assez de finesse pour n'avoir jamais l'air d'une contrainte.

Trop manger inquiète. Trop boire alerte. Trop acheter interroge. Trop travailler impressionne encore. Pour les uns, nous parlons de conduite à risque. Pour l'autre, nous parlons de mérite. Comme si l'excès, sitôt mis au service de l'organisation, gagnait soudain en respectabilité ce qu'il perd ailleurs en légitimité.

Un hommage qui devrait alerter

Je me demande souvent à quel moment cette indulgence nous a paru normale. À partir de quand avons-nous admis qu'un individu largement entamé par son travail pouvait encore passer pour un modèle de sérieux ? Pourquoi trouvons-nous si facilement admirable celui qui se rend disponible au-delà du raisonnable ? Pourquoi la limite, si précieuse partout ailleurs, devient-elle au travail une gêne, presque une incorrection ? Il suffit parfois d'un salarié qui dort, qui s'arrête, qui ne répond pas à heure indue, pour que surgisse un soupçon diffus : manquerait-il d'engagement ? Comme si la santé devait, dans l'ordre professionnel, toujours venir s'excuser d'exister.

Et puis vient la rupture. Le corps ne suit plus, l'esprit non plus, ou peut-être les deux ensemble, dans une forme de refus tardif mais parfaitement cohérent. Alors arrivent les commentaires bien peignés : il donnait beaucoup, il était très investi, on pouvait compter sur lui. Formules étranges, si l'on y regarde d'un peu près. Elles disent tout et n'interrogent presque rien. Elles enveloppent d'estime ce qui devrait aussi susciter un malaise. Elles transforment en hommage ce qui pourrait être lu comme un symptôme. Elles donnent à l'effondrement lui-même un arrière-goût de distinction.

C'est sans doute ce qui me frappe le plus : cette manière très collective de rendre noble ce qui devrait, au minimum, nous alerter. Nous savons reconnaître les produits trop riches, les compositions douteuses, les consommations à risque ; nous lisons les emballages, nous comparons les scores, nous traquons l'excès partout. Mais lorsqu'il s'agit de travail, notre sens critique devient curieusement accommodant. Nous ne voyons plus un corps qui s'use, un esprit saturé, une vie rognée. Nous voyons quelqu'un de sérieux. De fiable. D'engagé. Le vernis moral adoucit tout, jusqu'à faire oublier le coût.

Le dernier excès fréquentable

Le travail est peut-être devenu, au fond, le dernier excès fréquentable. Le dernier dont on sait faire un récit honorable. Le dernier qui se présente en tenue correcte, avec des mots choisis, des évaluations flatteuses et des signes de reconnaissance à peine voilés. Un excès condamné finit toujours par rencontrer des garde-fous. Un excès applaudi, lui, s'installe, se transmet, s'enseigne presque. Il entre dans les usages, dans les attentes, dans les hiérarchies implicites, dans cette vieille fascination pour celles et ceux qui acceptent de se laisser largement consommer par leur fonction.

Il serait pourtant temps de regarder les choses avec un peu moins de complaisance. Car enfin, qu'admirons-nous au juste lorsque nous saluons ces existences saturées ? Une compétence ? Une loyauté ? Une force morale ? Ou bien, plus prosaïquement, une capacité très utile au système : celle de taire la fatigue, de différer l'alerte, de rendre l'usure socialement présentable ? Il y a dans cette fascination quelque chose d'assez peu moderne, malgré tous les discours qui prétendent le contraire. Une époque qui se veut si attentive à la santé ne devrait pas continuer à trouver si distinguée la lente détérioration de ceux dont elle attend qu'ils tiennent.

Peut-être faudrait-il enfin poser la question franchement : pourquoi trouvons-nous encore si normal qu'un individu devienne, pour son travail, une ressource presque sans limite ? Pourquoi cette disponibilité prolongée continue-t-elle à inspirer plus de respect que d'inquiétude ? Et à partir de quel moment la santé devient-elle, dans l'ordre professionnel, une variable curieusement négociable ?

Je ne suis pas certaine qu'une organisation sorte grandie de cette étrange admiration pour ceux qu'elle use. Je ne suis pas certaine non plus qu'un monde du travail si prompt à célébrer les corps fatigués, les esprits saturés et les vies rognées puisse se prétendre très avancé en matière de prévention. Il est même possible qu'un salarié qui dort, qui s'arrête, qui déconnecte, qui ne s'offre pas tout entier à l'appétit de la machine, ne soit pas un problème de motivation, mais un signe élémentaire de santé.

TRAVAIL-SCORE

🟩🟩 A   🟨 B   🟧 C   🟥 D   🟥 E

Très bonne acceptabilité sociale.
Consommation intensive encouragée.

Dans une époque qui sermonne chacun sur la mesure, le travail conserve un privilège singulier. Il demeure l'un des rares lieux où l'excès ne discrédite pas, où l'usure peut encore prendre les apparences du mérite, où l'on pare d'estime ce qui devrait parfois alerter.

Nous continuons à appeler engagement ce qui ressemble parfois, de très près, à une mise en danger parfaitement normalisée.

Et beaucoup continuent, malgré l'amertume finale, à en vanter la saveur — comme s'il fallait encore apprendre à déguster sa propre usure.

Marlène BOURGEOIS

Service social du travail externalisé et coaching professionnel

https://www.cabinetmb-solutionssociales.fr
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