Ma santé au travail : à l’épreuve du temps

Toute ressemblance avec des situations existantes ou ayant existé en entreprise ne relève pas de la coïncidence.

J'aimais le temps des rapports écrits au stylo-plume, glissés dans un parapheur, déposés dans une bannette, dans l'attente de leur départ par courrier postal.

Oui, cette première phrase est longue, et je l'assume. Elle demande qu'on la lise lentement, sans brutalité, en laissant aux virgules leur fonction la plus simple et la plus précieuse : ménager la respiration.

J'ai connu ce tempo-là. Non pas un âge d'or, certainement pas, mais une manière plus lente d'entrer dans les tâches, de les laisser exister matériellement entre les mains, sur un bureau, dans un parapheur. Tout cela pouvait être lourd, fastidieux, parfois inutilement cérémonieux. Mais cette lenteur imposait une retenue aux gestes, une modestie à l'urgence, une certaine épaisseur au travail. Je n'idéalise pas la paperasse ; je me souviens seulement qu'elle n'avait pas encore entrepris de se faire passer pour de la fluidité.

Je le dis nettement : non, je ne plaide ni pour le retour du carbone, ni pour une revanche du parapheur sur la plateforme. J'essaie seulement de nommer une fatigue. Une fatigue polie, professionnelle, presque présentable. Celle de devoir sans cesse intégrer une couche supplémentaire d'adaptation après avoir déjà beaucoup appris.

Ceux de ma génération ont appris

Nous avons appris parce qu'il le fallait, parce que le métier changeait, parce qu'il n'était pas question de rester au bord du chemin avec une dignité vexée. Et c'est précisément cela qui me donne aujourd'hui le droit tranquille de dire ma lassitude.

Ceux de ma génération ont connu les procédures papier la bureautique la numérisation la connexion permanente la collaboration en ligne la visioconférence généralisée la cybersécurité l'intelligence artificielle.

Ensuite les logiciels les messageries les tableaux les fichiers joints les dossiers partagés les mots de passe leurs renouvellements leurs doubles authentifications les portails les interfaces les mises à jour les visioconférences les outils collaboratifs les espaces communs les espaces privés les espaces communs dans les espaces privés.

Je n'ai pas oublié la ponctuation dans ces deux phrases. Je l'ai ôtée délibérément. Je voulais que les mots se suivent comme les exigences se suivent désormais au travail, sans ménagement, sans intervalle, sans cette reprise de respiration que les virgules de la première phrase accordaient encore.

À peine un outil a-t-il été compris qu'il est remplacé. À peine une interface a-t-elle été apprivoisée qu'elle change de logique. Le travail consiste désormais aussi à suivre les conditions mouvantes dans lesquelles on devra bientôt le refaire autrement.

La langue de l'entreprise

On ne demande plus un retour, on sollicite un feedback. On ne prévoit plus un échange, on cale un call. On ne parle plus d'échéance, on rappelle une deadline. On ne prépare plus un document, on travaille un deck. On n'accueille plus un collègue, on pense son onboarding. On ne suit plus une activité, on fait du reporting. Chacun de ces mots n'est pas, en soi, une catastrophe civilisationnelle. Pris ensemble, ils composent pourtant une ambiance dans laquelle persister à parler français peut suffire à vous donner cet air légèrement daté que l'on résume, avec une condescendance très douce, par old-school.

Car ce qui est présenté comme une simple mise à jour lexicale fonctionne parfois comme un test de conformité sociale. Il ne s'agit pas seulement de comprendre le travail ; il faut encore en parler dans le bon idiome. Et après avoir appris l'informatique, les logiciels, les plateformes, les portails, les contraintes de sécurité, devoir encore donner des gages de modernité linguistique a parfois quelque chose d'un peu excessif.

Une fatigue qui ne fait pas de bruit

Le plus injuste, peut-être, est que cette fatigue touche souvent les plus consciencieux. Ceux qui ont suivi au lieu de refuser. Ceux qui ont fait l'effort de ne pas devenir le collègue dont on dit avec un sourire navré qu'il n'est plus tout à fait à jour. Ceux-là demandent rarement grand-chose. Ils demandent au mieux ce que l'on accorde de moins en moins : un peu de temps, un peu de patience, un peu d'indulgence.

La santé au travail n'est pas seulement menacée par la surcharge visible ou l'épuisement spectaculaire. Elle l'est aussi par cette usure plus fine, plus discrète, née de l'obligation de rester compatible avec un monde professionnel qui change plus vite que les corps, plus vite que les habitudes, plus vite parfois que la capacité psychique ordinaire d'appropriation. Il y a des fatigues qui ne font pas de bruit. Elles s'installent dans une phrase relue deux fois avant d'être envoyée, dans un outil de plus qu'on n'a pas demandé, dans l'impression diffuse qu'il faut toujours encore rattraper quelque chose.

On peut aimer apprendre et être fatigué d'apprendre sans fin. On peut respecter l'évolution des pratiques et souhaiter qu'elle ménage davantage ceux qu'elle traverse. On peut être professionnel, adaptable, loyal, et ne pas se sentir obligé d'applaudir chaque nouvelle couche d'exigence comme si elle allait de soi.

Un être humain n'est pas un logiciel. Il ne se met pas à jour la nuit sans y laisser de traces. Il n'intègre pas sans fin des changements d'outils, de rythmes, de langages sans qu'à un moment quelque chose en lui ne demande grâce. Pas le retour en arrière. Grâce. Ce n'est pas la même chose.

Ce que je regrette, plus exactement, c'est une certaine proportion entre le travail et le reste. Une époque où l'on pouvait encore avoir le sentiment que le métier était l'objet principal de l'apprentissage professionnel.

À force de transformer tout salarié en être perpétuellement perfectible, on finit par considérer comme normale une forme de tension continue qui ne l'est pas tant que cela.

Old-school, perhaps. Outdated, allegedly.

Marlène BOURGEOIS

Service social du travail externalisé et coaching professionnel

https://www.cabinetmb-solutionssociales.fr
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