Vendredi : ne pas laisser votre santé au travail, vous allez en avoir besoin ce week-end
Toute ressemblance avec des situations réelles de travail est, en principe, parfaitement intentionnelle.
Faisons bref : nous sommes vendredi.
Et le vendredi, contrairement à ce que la mythologie du week-end laisse parfois croire, n'est pas toujours cette douce descente vers le repos. C'est souvent une journée serrée, une journée où l'on tente de faire entrer trop de choses dans trop peu d'heures : terminer ce qui ne l'est pas, répondre avant lundi, régler ce qui traîne, anticiper ce qui risque de revenir, et parfois même essayer de partir un peu plus tôt, ce qui, dans certaines organisations, relève presque d'un sport d'adresse.
C'est peut-être à cet endroit précis de la semaine que le risque devient plus discret : croire que l'on part bientôt, alors que l'on continue encore à donner. Un peu de temps, un peu d'attention, un peu de corps, un peu de patience. Et parfois, sans vraiment s'en apercevoir, y laisser sa santé.
Ce que le verbe « laisser » adoucit
C'est une expression que l'on emploie souvent pour les autres, rarement pour soi. On la prononce depuis le bord de la situation, quand quelque chose est déjà devenu visible. Quand la fatigue a pris corps, quand l'entourage perçoit ce que la personne concernée n'a pas encore eu le temps, ou la possibilité, de reconnaître. Elle appartient à ce vocabulaire empirique du travail qui dit beaucoup, sans avoir besoin de longs rapports. Elle signale moins un événement qu'un glissement. Moins une chute qu'une lente modification de la manière de tenir.
Ce qui me frappe, dans cette expression, c'est le verbe laisser. Ce verbe a quelque chose de trompeur. Il adoucit ce qui, bien souvent, ne s'abandonne pas : la santé se perd, se retire, se détache de soi, sans bruit.
Personne ne décide vraiment, un lundi matin, de laisser sa santé au travail. Les choses se font autrement. Plus lentement. Plus discrètement. Par des efforts que l'on croit ponctuels, des alertes que l'on remet à plus tard, des tensions auxquelles on s'habitue, des nuits que l'on raccourcit, des limites que l'on déplace parce qu'il faut bien finir, répondre, tenir, faire face.
Rien, pris isolément, ne semble toujours suffisant pour inquiéter. C'est d'ailleurs ce qui rend l'usure si difficile à nommer. Elle n'arrive pas forcément comme un événement. Elle s'installe par petites autorisations successives, dans ce que l'on finit par considérer comme normal, parce que cela s'est répété assez souvent pour ne plus surprendre.
C'est là que le vocable est intéressant. Laisser suppose une marge, un choix, presque une négligence. Or il y a souvent moins un abandon qu'un prélèvement. Moins un consentement qu'un arrachement progressif. La santé ne disparaît pas toujours dans un moment identifiable ; elle se morcelle dans les rythmes, les non-dits, les charges absorbées, les urgences devenues ordinaires, et cette manière très professionnelle que nous avons parfois de tenir plus longtemps que nous-mêmes.
Partir du travail n'est pas seulement un mouvement géographique. C'est parfois un travail en soi, mais d'un autre ordre : rendre au travail ses contours. Lui laisser ce qui lui appartient, sans lui confier ce qui ne lui revient pas.
Reprendre ce qui peut encore l'être
Alors ce vendredi, prenons peut-être l'expression à rebours. Ne pas laisser sa santé au travail. Ou, plus exactement, reprendre ce qui peut encore l'être.
Il ne s'agit pas d'imaginer qu'un week-end réparera ce que plusieurs semaines, parfois plusieurs mois, ont lentement entamé. Ce serait lui confier une promesse trop grande, et ajouter encore une attente à celles que le corps porte déjà. Il s'agit plutôt d'un geste plus sobre : interrompre la continuité. Refuser que le travail poursuive son œuvre au-delà de son temps.
Le vendredi soir est un seuil. Il n'a pas toujours l'allure des grands passages, mais il en a parfois l'exigence. Quitter le travail ne signifie pas toujours que le travail nous quitte. Certains dossiers restent ouverts, certaines paroles demeurent en suspens, certaines tensions continuent leur chemin intérieur avec une application remarquable. Le corps, lui, ne consulte pas l'agenda partagé. Il ne se range pas à l'idée que la semaine est terminée parce que le calendrier le décrète.
Accepter que tout ne soit pas achevé, que tout ne soit pas maîtrisé, que tout ne soit pas parfaitement clos avant de rentrer dans sa vie. Les organisations aiment les clôtures nettes, les sujets traités, les cases cochées. La vie, elle, demande parfois que l'on sache partir avant que tout soit rangé.
L'antichambre du week-end
Il y a aussi ce dernier sas, cette antichambre du week-end que certaines organisations appellent convivialité. On n'y travaille plus tout à fait, mais on n'est pas encore complètement dehors. La contrainte a changé de registre ; elle ne demande plus un résultat, elle demande une présence. Elle ne parle plus de performance, elle parle de lien. Et c'est précisément pour cela qu'elle devient plus délicate à nommer.
Bien sûr, il existe des moments sincères, heureux, nécessaires même. Il serait injuste de soupçonner toute convivialité d'être une stratégie. Il y a des collectifs où l'on respire mieux en se parlant autrement, où l'on retrouve les personnes derrière les fonctions, où la légèreté n'est pas une mise en scène, mais un soulagement réel.
Mais il arrive aussi que cet entre-soi prolonge l'orbite du travail sous une forme plus douce. On croit sortir, tout en continuant à prouver que l'on appartient. On croit se détendre, tout en restant attentif à sa manière d'être présent. L'absence devient un signe, le départ une interprétation, la fatigue presque une incorrection. Le problème n'est pas de partager un moment. Le problème est de ne plus savoir si l'on peut vraiment partir.
Or partir, parfois, est un acte de santé.
Un acte discret, sans grand discours, sans opposition spectaculaire. Partir non pas contre le travail, mais pour lui rendre sa juste place. Partir pour retrouver un rythme qui ne soit plus dicté par l'urgence. Partir pour redevenir disponible à autre chose qu'à ce qui attend une réponse. Partir pour ne pas confondre engagement professionnel et disponibilité sans fin.
On peut être engagé sans s'abîmer. On peut être sérieux sans se sacrifier. On peut tenir à son travail sans lui laisser le droit d'emporter tout le reste.
Le vendredi soir ne répare pas ce que la semaine a défait. Il n'a pas ce pouvoir, et ce serait lui faire porter une promesse trop lourde. Mais il peut au moins marquer un arrêt : le moment où l'on cesse de prolonger soi-même ce qui nous a déjà assez pris.
Partir, ce n'est pas tout régler. Ce n'est pas tout oublier. Ce n'est même pas toujours réussir à se sentir immédiatement disponible à sa vie. Mais c'est décider que le travail ne poursuivra pas sa journée à travers nous.
Alors ce vendredi, ne laissez pas votre santé au travail.
Vous allez en avoir besoin ce week-end.

