Pendant que certains font le pont, d’autres le tiennent

Toute ressemblance avec des situations réelles de travail est, en principe, parfaitement intentionnelle.

Chers lecteurs, j'attire votre attention sur une chose assez convenue : en France, dès qu'il est question de jours fériés, de ponts, de travail ou de non-travail, le débat aime prendre des airs de grande opposition nationale. Faut-il travailler ? Ne pas travailler ? Faire le pont ? La conversation cherche vite son camp, son arbitre, son coupable.

Mais si nous nous décalions d'un pas ? Si nous regardions le sujet de plus haut, et donc, paradoxalement, de plus près ? Car un jour férié n'est pas la même journée pour tout le monde.

Pour certains, il ouvre une respiration. Pour d'autres, il resserre la semaine. Pour d'autres encore, il ne suspend rien, parce que le soin, les secours, la sécurité, l'accompagnement, les transports, l'hébergement, l'urgence sociale ou les continuités vitales ne connaissent pas toujours la même politesse que le calendrier.

L'angle mort est peut-être là. Nous parlons volontiers des jours fériés comme d'un repos collectif, alors qu'ils produisent des réalités très inégales. Le jour férié ne supprime pas toujours le travail. Il le redistribue.

Un pont a besoin d'appuis

Il y a ceux qui s'arrêtent, ceux qui anticipent, ceux qui rattrapent, ceux qui remplacent, ceux qui assurent. Il y a ceux qui peuvent s'absenter un peu du monde, et ceux qui en tiennent la permanence pendant ce temps-là. Il ne s'agit pas d'opposer les uns aux autres. Il s'agit de regarder ce que le mot repos recouvre, déplace, rend possible ou rend invisible.

Et c'est ici que la formule devient intéressante : pendant que certains font le pont, d'autres le tiennent.

Un pont, normalement, cela relève du génie civil. Il faut des appuis, une structure, une résistance, une pensée des charges. Il ne suffit pas de désirer traverser pour que l'ouvrage tienne. Il faut que quelqu'un ait prévu ce qui portera le passage.

Les jours fériés, eux, relèvent d'un génie social plus discret. Il ne suffit pas qu'une date soit chômée pour que le repos existe réellement. Encore faut-il penser les relais, les présences maintenues, les absences anticipées, les charges déplacées, les retours à absorber, les récupérations possibles. Derrière une journée de repos, il y a parfois toute une architecture invisible du travail.

C'est cette architecture que l'on regarde trop peu.

Dans certains métiers, le jour férié ne ferme pas la porte. Il modifie les plannings, il décale les repos, il redistribue les présences, mais il ne suspend pas la mission. À l'hôpital, dans les secours, dans le médico-social, dans les établissements d'accueil, dans les services de protection, dans les transports, dans la sécurité, dans tous ces lieux où la continuité n'est pas un confort mais une nécessité, le calendrier général rencontre une réalité particulière : il faut bien que quelqu'un soit là.

Une vocation ne remplace pas un effectif. L'engagement ne supprime pas la fatigue. Le sens du métier ne rend pas le corps extensible. Et le fait d'être indispensable ne devrait jamais devenir une manière élégante de rendre l'usure acceptable.

Penser les conditions concrètes de la continuité

Alors, à celles et ceux qui travaillent quand d'autres s'arrêtent, à celles et ceux qui assurent la continuité, qui prennent le relais, qui veillent, qui soignent, qui accompagnent, qui interviennent, qui transportent, qui sécurisent, qui accueillent, il faut adresser plus qu'une reconnaissance de circonstance.

Il faut surtout penser les conditions concrètes de cette continuité. Qui remplace ? Qui récupère ? Qui compense ? Qui soutient ? Qui écoute la fatigue autrement que comme la preuve supplémentaire d'un grand dévouement ? Qui veille à ce que l'engagement ne devienne pas, à force d'admiration, un permis d'épuiser ?

La charge qui ne se dissout pas

De l'autre côté, pour celles et ceux dont l'activité s'interrompt réellement, le sujet n'est pas si simple non plus. Une semaine plus courte n'est pas toujours une semaine plus légère. Lorsque personne ne fait le travail en notre absence, le jour férié peut produire une étrange mécanique de compression. Il faut préparer avant, rattraper après, répondre plus vite, arbitrer davantage, faire tenir presque autant dans un temps réduit, tout en gardant cette bonne humeur attendue de celui qui sait qu'il devrait se réjouir.

C'est le grand écart du mois de mai, et plus largement de tous les calendriers troués par des pauses officielles. D'un côté, la promesse du repos. De l'autre, la charge qui ne se dissout pas. Entre les deux, la santé psychique fait souvent l'appoint, avec une discrétion que l'on gagnerait à ne pas confondre avec une ressource inépuisable.

Il faudrait peut-être cesser de parler des jours fériés comme de simples parenthèses. Une parenthèse, en grammaire, suspend la phrase sans toujours modifier sa structure. Dans le travail, c'est rarement aussi simple. Une absence a des effets. Une fermeture a des effets. Une continuité a des effets. Une reprise a des effets. Les jours fériés ne sont pas seulement des trous dans l'agenda ; ce sont des événements d'organisation.

Les penser sérieusement supposerait de poser quelques questions avant que la semaine ne se contracte toute seule. Qu'est-ce qui doit vraiment être fait ? Qu'est-ce qui peut attendre ? Qu'est-ce qui doit être transmis ? Qui assure la continuité ? Qui absorbe le retour ? Quelle récupération est prévue ? Et surtout : que décidons-nous de ne pas faire, puisque le temps disponible n'est pas le même ?

Cette dernière question est peut-être la plus difficile. Dans beaucoup d'organisations, on sait ajouter, reporter, compenser, accélérer. On sait moins renoncer. Pourtant, un jour non travaillé devrait logiquement produire autre chose qu'une intensification silencieuse des jours travaillés. Sinon, le repos devient une avance sur fatigue. On croit gagner du temps, mais on le rembourse ailleurs, parfois avec intérêts.

Le repos des uns n'existe jamais dans un vide social. Il s'appuie parfois sur une présence maintenue, une charge déplacée, une organisation anticipée, ou un effort rendu invisible parce qu'il fonctionne.

Le dire n'enlève rien au droit de se reposer. Au contraire. Cela le rend plus juste.

Un repos vraiment pensé ne devrait ni culpabiliser ceux qui s'arrêtent, ni invisibiliser ceux qui continuent, ni épuiser ceux qui devront faire entrer la même charge dans moins de temps. Il devrait permettre de regarder le travail dans sa réalité entière : ce qui s'interrompt, ce qui se poursuit, ce qui se décale, ce qui se compense, ce qui se tait.

Au lieu de demander seulement qui fera le pont, demandons aussi qui le tiendra, qui le préparera, qui le rattrapera, qui le rendra possible, et à quel coût.

Ce serait peut-être cela, aussi, le joli mois de mai : regarder les ponts avec un peu plus d'attention, en se souvenant qu'ils reposent toujours sur une architecture humaine.

Marlène BOURGEOIS

Service social du travail externalisé et coaching professionnel

https://www.cabinetmb-solutionssociales.fr
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