Santé au travail : ce qu’il en coûte de prendre sur soi
Toute ressemblance avec des situations existantes ou ayant existé en entreprise ne relève pas de la coïncidence.
Au travail, certaines vertus ont meilleure réputation que d'autres. Il en est une, plus discrète, presque toujours louée sans être réellement interrogée : la capacité à prendre sur soi. L'expression paraît noble. Elle évoque la mesure, la retenue, une forme de tenue intérieure. Et pourtant, cette vertu si bien vue mérite d'être regardée de plus près.
Prendre sur soi peut devenir, plus silencieusement, une manière de faire de son propre corps, de son sommeil, de son humeur, de sa disponibilité intérieure, le lieu où viennent s'accumuler des désordres que l'organisation ne traite pas.
Quand la retenue devient absorption
Il existe un usage sain du "prendre sur soi" : différer une réponse trop vive, laisser retomber une irritation, ne pas alourdir immédiatement la relation. Mais le problème commence lorsque ce geste ponctuel se transforme en mode de fonctionnement. Quand on ne prend plus sur soi pour traverser un moment, mais pour compenser durablement une surcharge, un flou persistant, une désorganisation, des arbitrages absents.
On absorbe ce qu'on n'a pas le temps de traiter. On absorbe ce qu'on ne veut pas faire peser sur les collègues. On absorbe parce qu'il faut bien que le travail continue. Et peu à peu, ce qui devait rester une ressource devient une économie intérieure : on tient, mais on tient en consommant quelque chose de soi.
Car ce qui n'est ni déposé, ni repris, ni entendu, ne disparaît pas. Cela se déplace. Cela se transforme en fatigue nerveuse, en sommeil plus léger, en irritabilité inhabituelle, en lassitude qui déborde à la maison. Rien de spectaculaire, parfois. Rien qui justifie encore un arrêt. Seulement une usure lente, polie, presque invisible, qui progresse à couvert derrière l'image rassurante de quelqu'un qui "tient".
On voit ceux qui craquent. On voit ceux qui s'arrêtent. Mais on voit moins ceux qui continuent justement parce qu'ils ont appris à prendre sur eux.
Ce que le travail valorise — et qui peut le trahir
Le plus redoutable est que le travail valorise souvent ce mécanisme. On admire les salariés "qui ne se plaignent pas". On se repose sur ceux qui "encaissent bien". On confie davantage à ceux qui, justement, absorbent le plus. La résistance intérieure devient un gage de sérieux ; l'endurance, une preuve de fiabilité. On finit par appeler solidité ce qui est déjà, parfois, un prélèvement régulier sur la santé.
Car prendre sur soi n'épuise pas seulement une personne — cela peut aussi empêcher un collectif de voir ce qu'il est en train de produire. Tant que certains compensent, amortissent et contiennent, le travail paraît continuer. Les défauts d'organisation ne se voient pas immédiatement, parce qu'ils sont absorbés quelque part. Mais ce "quelque part", ce sont des personnes.
Une entreprise, un service, un collectif de travail ne devraient pas dépendre durablement de la capacité de quelques-uns à se taire, à différer, à absorber ce qui devrait être nommé, arbitré, régulé ou corrigé.
Où commence vraiment la prévention
La prévention du burn-out commence peut-être là, avant même les discours sur le stress ou les conseils de récupération. Elle commence lorsque l'on cesse de considérer comme normale cette forme d'héroïsme discret. Elle commence lorsque l'on apprend à reconnaître que l'absence de plainte n'est pas la preuve de l'absence de coût.
Prévenir, ce n'est pas simplement inviter chacun à mieux poser ses limites. C'est organiser le travail de telle sorte que ces limites n'aient pas à être défendues contre tout. C'est rendre possible la parole avant l'usure. C'est permettre qu'un "je commence à saturer" puisse être entendu sans être interprété comme une défaillance.
Le burn-out ne survient pas toujours là où le travail est le plus visiblement brutal. Il survient aussi là où des personnes prennent trop longtemps sur elles ce que l'organisation n'a pas voulu prendre en charge. Et avant le burn-out, il y a souvent cette autre forme de disparition : l'absence au poste qui commence alors même qu'on est encore là. On vient, on répond, on fait, mais quelque chose s'est déjà retiré.
Voir que la retenue peut masquer l'usure. Voir que le sens du devoir peut accélérer l'épuisement. Voir que la capacité à prendre sur soi ne devrait jamais devenir un mode ordinaire de régulation.
La santé au travail ne consiste pas seulement à réparer ceux qui tombent.
Elle consiste aussi à empêcher que l'organisation ne vive durablement à crédit sur la santé de ceux qui tiennent encore.

