Santé au travail : allergie au mot talent
Toute ressemblance avec des situations réelles de travail est, en principe, parfaitement intentionnelle.
Il y a des mots qui, en entreprise, ont l'air de vouloir flatter tout le monde et qui, pourtant, finissent par irriter presque chacun. Talent est de ceux-là. Le mot arrive bien peigné. Il sent la valorisation, la modernité managériale, la promesse de reconnaissance. Et pourtant, à peine posé, il gratte.
Il gratte parce qu'il ne parle jamais vraiment à tous. Il pique parce qu'il semble désigner quelques-uns. Il démange parce qu'il laisse les autres se demander, en silence, dans quelle catégorie ils tombent. Quelque chose comme : quand on parle des talents, on parle des autres.
Le mot est flatteur en surface. En profondeur, il trie. C'est là son angle mort.
Une hiérarchie symbolique floue, mais très agissante
Qu'est-ce qu'un talent en entreprise ? Qui décide ? À partir de quels critères ? Les plus visibles ? Les plus mobiles ? Les plus rentables ? Les plus compatibles avec le récit que l'entreprise aime faire d'elle-même ? On ne le dit pas toujours clairement. Et c'est bien cela qui irrite davantage encore.
Car une hiérarchie symbolique floue est souvent plus mordante qu'une hiérarchie explicite. Quand les critères ne sont pas nommés, chacun se compare, se jauge, s'interroge. Le mot talent fait entrer dans le collectif une ligne de partage discrète, mais très agissante : d'un côté, ceux que l'on veut garder absolument ; de l'autre, ceux dont on suppose qu'ils resteront, partiront ou seront remplacés sans que l'organisation y voie un enjeu majeur.
Le vocabulaire des talents fabrique ainsi, souvent à bas bruit, une sensation très particulière : celle d'être une valeur moindre dans sa propre maison de travail.
Une entreprise ne tient presque jamais grâce à ses seuls "talents". Elle tient aussi — et souvent d'abord — grâce à des personnes constantes, fiables, patientes, expérimentées, discrètes, régulatrices, transmettrices, présentes.
Ce que le mot raconte mal
Le mot talent préfère l'éclat à la tenue. Le potentiel à la constance. La rareté à la fidélité. La promesse à la fiabilité. L'exception au tissu ordinaire grâce auquel tout continue. En ce sens, il n'est pas seulement un mot de valorisation. Il est aussi un mot de hiérarchisation affective. Il met la lumière ici, et laisse le reste dans une pénombre un peu sèche.
Plus l'entreprise parle de talents, plus elle risque d'oublier qu'elle repose sur autre chose que des profils stars. Elle repose sur un commun de travail. Sur des compétences moins glamour. Sur des loyautés modestes. Sur des métiers exercés sérieusement sans volonté permanente de se distinguer. Sur une somme de présences qui ne demandent pas à être mythifiées, seulement considérées.
L'expression rétention des talents aggrave encore le problème. On ne parle plus de fidélité réciproque, de désir de rester, de reconnaissance partagée. On parle de rétention. Le mot sent la captation, la conservation de ressources jugées critiques. Mais que comprennent alors tous ceux qu'on ne retient pas ?
Une question de santé au travail au sens plein
Il faut mesurer la violence feutrée de cette affaire. Elle ne passe pas par l'humiliation ouverte. Elle passe par une échelle de valeur insinuée. Une petite inflammation symbolique durable. Une manière de rappeler à beaucoup qu'ils ne sont pas dans la catégorie de ceux dont l'entreprise se sent menacée si elle les perd. À la longue, cela use. Pas forcément assez pour faire crise. Mais assez pour ébrécher la confiance, rendre le lien plus sec, installer cette question qui racle de l'intérieur : qu'est-ce que je vaux ici, au juste, si l'on ne me compte pas parmi les talents ?
La santé au travail ne tient pas seulement aux charges, aux horaires, aux risques, aux procédures. Elle tient aussi à la manière dont une organisation distribue symboliquement la dignité des présences. Elle tient à la possibilité de sentir que l'on compte sans devoir être rare, spectaculaire, prometteur, ou "à haut potentiel".
Tout collectif a besoin de reconnaissance respirable, pas seulement de valorisation sélective.
Des mots qui respirent mieux
Il existe des mots moins urticants. On peut parler de compétences, de métiers, de savoir-faire, d'expérience, de progression, de fidélité, de contribution, de coopération, de reconnaissance. Ces mots-là respirent mieux. Ils piquent moins. Ils hiérarchisent moins vite les dignités.
Une entreprise mature n'a peut-être pas besoin de parler si souvent de talents. Elle a besoin de savoir reconnaître réellement les personnes. Toutes les personnes. Pas de la même manière, bien sûr. Mais sans fabriquer un climat où la considération semble réservée à une aristocratie de profils jugés "à retenir".
La santé au travail commence peut-être aussi là : dans des mots qui n'écorchent pas inutilement ceux qui font tenir l'ordinaire du travail.

