Je vais bien, merci.

Toute ressemblance avec des situations existantes ou ayant existé en entreprise ne relève pas de la coïncidence.

Nous sommes vendredi. Les visages se desserrent un peu, les agendas paraissent moins souverains, et l'on entend revenir cette petite question sociale, presque automatique : ça va ? En santé au travail, cette question appelle le plus souvent des réponses prudentes. On dit que l'on tient, que la semaine a été dense. On dit rarement, nettement, tranquillement : je vais bien, merci.

Cette phrase-là m'intéresse. Elle m'intéresse d'autant plus que, dans mon métier, je rencontre d'abord ceux pour qui le travail ne va plus de soi. Je vois ceux qui s'épuisent, ceux qui vacillent, ceux dont la santé ou la relation au poste ont déjà commencé à se fissurer. C'est le cœur de mon travail. Ceux qui vont bien, je les approche peu. Mais peut-être y a-t-il là un angle mort de nos regards professionnels.

Aller bien au travail : un fait social, pas un slogan

Je ne parle pas ici de bonheur obligatoire, ni de cette rhétorique un peu creuse qui voudrait faire du travail un lieu d'accomplissement permanent. Aller bien sur son poste, cela peut être beaucoup plus sobre, beaucoup plus sérieux : ne pas se sentir en lutte constante avec son travail ; ne pas entrer chaque matin dans une mécanique qui demande d'abord de se défendre ; ne pas rentrer chez soi vidé d'avoir dû, toute la journée, amortir, contenir, absorber, se protéger.

Autrement dit, aller bien au travail n'est pas un slogan. C'est un fait social. Et ce fait mérite d'être interrogé.

Ceux qui vont bien ne sont pas nécessairement des naïfs ou des salariés peu lucides. Il est trop facile de rabattre leur état sur le tempérament ou sur une chance privée. Cette lecture est confortable, mais elle est pauvre. Elle empêche de poser la vraie question : de quoi leur "ça va" est-il fait ?

On sait aujourd'hui repérer les facteurs de risque. Mais l'on cherche moins les facteurs de tenue. Moins ce qui protège. Moins ce qui rend un poste habitable sans être pour autant idéal.

Ce dont le "ça va" est fait

Cela tient souvent à des choses moins spectaculaires qu'on ne le croit. Une clarté des attentes. Un contour de poste lisible. Une hiérarchie qui arbitre au lieu de déplacer la confusion vers le bas. Un collectif respirable. Une charge qui ne colonise pas tout. Une utilité perceptible. La possibilité de parler sans se mettre immédiatement en danger. Le droit de ne pas aller parfaitement bien tous les jours sans que cela devienne une faute de valeur.

Rien de tout cela n'a l'éclat des grands discours sur l'engagement. Mais c'est précisément ce qui rend un travail tenable.

Quelqu'un qui va bien sur son poste nous apprend, en creux, quelque chose d'essentiel. Il ne nous apprend pas qu'il suffirait de "positiver". Il nous apprend que certaines conditions sont réunies. Que le travail peut, parfois, cesser d'être une épreuve permanente. Et le plus intéressant est peut-être là : aller bien au travail ne dit pas seulement quelque chose d'une personnalité — cela dit quelque chose d'un environnement.

Interviewer les gens qui vont bien

Nous savons expertiser les dysfonctionnements. Mais qui interroge sérieusement ceux qui vont bien ? Qui leur demande ce qui, ici, aide à tenir sans se perdre ? Ce qui leur permet de rester présents à ce qu'ils font sans y laisser toute leur énergie vitale ? Qui regarde la qualité de leur lien au travail comme un matériau d'intelligence collective ?

Je ne crois pas que leurs réponses seraient mièvres. Elles parleraient sans doute moins de bonheur que de lisibilité. Moins d'épanouissement que d'absence d'humiliation. Moins de passion que de possibilité de faire correctement son travail sans devoir lutter contre son propre cadre. Elles diraient peut-être une vérité très simple : on va mieux au travail quand on n'a pas à s'y défendre en permanence.

Car prévenir le burn-out, le désengagement, l'usure chronique, ce n'est pas seulement intervenir une fois que les signaux sont rouges. C'est aussi repérer ce qui, en amont, rend l'expérience professionnelle suffisamment respirable pour qu'elle n'ait pas besoin d'être survécue.

L'optimisme en santé au travail n'est pas une bluette. Il peut être une méthode. Il peut consister à prendre au sérieux ce qui tient, ce qui protège, ce qui rend le travail plus habitable.

Peut-être devrions-nous, finalement, faire cela plus souvent : interviewer les gens qui vont bien.

Nous nous occupons si peu des gens heureux.

Marlène BOURGEOIS

Service social du travail externalisé et coaching professionnel

https://www.cabinetmb-solutionssociales.fr
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