Salariés, mais pauvres : l’angle mort tenace de la santé au travail
Toute ressemblance avec des situations existantes ou ayant existé en entreprise ne relève pas de la coïncidence.
Volontairement, cet article prendra la forme brève d'un billet. Non parce que le sujet manquerait de matière, bien au contraire. À lui seul, il a déjà l'épaisseur et la consistance d'un pudding : quelque chose de dense, de compact, de lourd parfois, que l'on risquerait d'affadir à trop vouloir le délayer. Je préfère donc le resserrer plutôt que le noyer.
On parle beaucoup du travail. On parle des responsabilités, des trajectoires, des rémunérations, des transformations, de ce qui se voit et de ce qui se raconte bien. On parle volontiers des postes exposés, des fonctions reconnues, des métiers qui ont déjà un langage pour se dire.
On parle beaucoup moins de ceux qui travaillent dans l'ombre, et moins encore de ceux qui travaillent tout en demeurant pauvres.
Le mot dérange. Il est rugueux, peu élégant, presque importun dans les récits contemporains sur le travail. On préfère souvent tourner autour, user de termes plus acceptables, plus feutrés, plus techniques. Pourtant, il faut parfois écrire exactement ce qui est. Oui, il existe des salariés pauvres. Des personnes qui ont un emploi, qui se lèvent tôt, qui donnent leur temps, leur énergie, leur corps parfois, et pour qui le travail ne garantit ni répit, ni sécurité véritable, ni tranquillité matérielle. Elles travaillent, et pourtant la pauvreté reste là, serrée contre leur quotidien.
C'est à cet endroit précis que la santé au travail devient, pour elles, un angle mort tenace.
Non pas parce que leur santé compterait moins. Mais parce que la pauvreté rétrécit l'espace disponible pour s'inquiéter de soi. Quand la vie entière est déjà tendue autour des horaires, des transports, des enfants, des courses, des factures, des renoncements, de la peur de manquer, il ne reste pas toujours assez de place pour se demander ce que le travail est en train de faire au corps, au sommeil, à l'équilibre, à la dignité même. Il faut tenir, arriver à l'heure, repartir vite, rentrer, recommencer, remplir le frigidaire. La question de sa propre santé recule, non par négligence, mais parce que tout le reste presse davantage.
J'accompagne, moi, des personnes qui se lèvent à cinq heures du matin pour deux heures de transport avant même d'avoir commencé leur journée. Des personnes qui arrivent sur leur poste déjà éprouvées, et qui y trouvent surtout du labeur, de la fatigue, de l'usure, bien plus que de la reconnaissance. Des personnes qui repartent en courant pour aller chercher des enfants, tenir un foyer, préparer le lendemain. Chez elles, le travail ne se raconte pas en concepts. Il s'inscrit dans les jambes lourdes, dans le souffle court, dans le temps qui manque, dans la vie personnelle entamée de toutes parts.
Et ce qui m'émeut profondément, ce n'est pas seulement leur fatigue. C'est la manière dont elle a parfois cessé, pour elles, de faire question. Comme si l'usure était entrée dans l'ordre normal des choses. Comme si être toujours trop fatiguée, toujours trop pressée, toujours trop inquiète, était devenu une donnée parmi d'autres. Quand on vit ainsi, on ne formule pas toujours une demande d'aide. On ne nomme pas spontanément une atteinte à la santé au travail. On ne se demande pas toujours si ce que l'on endure est acceptable. On fait avec. On encaisse. On continue.
La pauvreté rétrécit l'espace disponible pour s'inquiéter de soi. Et quand tout le reste presse davantage, la question de sa propre santé recule — non par négligence, mais par nécessité.
À cela s'ajoutent la fracture numérique, l'éloignement des codes, la méconnaissance des ressources, des interlocuteurs, des seuils d'alerte. Tout le monde n'a pas le même accès aux bons repères, aux bons mots, aux bons relais. Tout le monde ne sait pas qu'un médecin du travail peut être sollicité, qu'un service social du travail peut constituer un appui, qu'il existe des chemins pour être aidée sans être immédiatement exposée ou fragilisée davantage. Alors les situations arrivent souvent tard, déjà très avancées, déjà très abîmées, lorsqu'une part de l'intégrité a déjà été entamée.
Dans ces moments-là, je veille à être particulièrement soigneuse. Douce. J'essaie de ne pas ajouter de brutalité à ce qui l'a déjà été. J'essaie de remettre un peu d'ordre là où tout s'est confondu, de redonner des mots là où il n'y avait plus qu'une fatigue compacte, de mobiliser, quand c'est possible, des appuis extérieurs, des proches, des relais, pour que la personne ne reste pas seule face à ce qui l'épuise ou l'abîme. Se mettre déjà à disposition de salariés qui ne disposent pas de beaucoup, c'est parfois commencer par cela : leur prêter un peu de vigilance, un peu de cadre, un peu de respiration.
Mais cette attention ne devrait pas reposer seulement sur celles qui accompagnent.
Je crois profondément à l'importance des regards périphériques, des vigilances discrètes, de ceux qui, sur le terrain, voient avant même que la personne ne puisse dire. Un collègue, un représentant du personnel, un membre des ressources humaines, un préventeur, sentent parfois qu'un salarié s'épuise, se rétracte, se désorganise, endure trop, ou n'a plus la disponibilité intérieure pour demander de l'aide. Il arrive qu'une inquiétude juste, une parole mesurée, un signalement à propos, une orientation vers le médecin du travail ou le service social du travail empêchent qu'une situation ne se dégrade davantage.
Je veux donc aussi remercier ces professionnels-là. Les services RH, les représentants du personnel, les préventeurs, et plus largement tous ces collaborateurs de terrain qui ont les bons réflexes, les bons regards, la juste posture. Ceux qui savent m'alerter, attirer mon attention, me dire qu'il y a là une personne à regarder de plus près dans le cadre de mes mises à disposition. Ceux qui ne confondent pas discrétion et indifférence. Ceux qui comprennent qu'avant même de résoudre, il faut parfois simplement voir, et se rendre disponible.
Dans un monde du travail où tant de salariés disposent déjà de si peu, se mettre à leur disposition est loin d'être un geste anodin. C'est déjà une manière de les reconnaître.
Et c'est peut-être là que commence, très concrètement, une santé au travail plus juste.

