Toute ressemblance avec des situations existantes ou ayant existé en entreprise ne relève pas de la coïncidence.

À relire mes derniers articles, je me suis dit une chose : c'est parfois un peu plombant. Alors, pour changer sans renoncer à l'analyse, j'ai eu envie d'emprunter un autre chemin : celui du ridicule. Parce qu'en entreprise, certaines phrases méritent aussi d'être regardées pour ce qu'elles sont vraiment : des absurdités parfaitement installées. Aujourd'hui : « Il faut rester positif. »

Il y a des phrases qui ont l'air de ne vouloir que du bien. Elles arrivent avec un sourire, une voix calme, parfois même un ton protecteur. Elles ne crient pas, elles ne menacent pas, elles ne ferment pas brutalement la conversation. Au contraire, elles donnent l'impression de vouloir l'adoucir. « Il faut rester positif » appartient exactement à cette catégorie. C'est une phrase polie. Une phrase propre. Une phrase presque présentable dans n'importe quelle réunion, n'importe quel moment de tension où quelqu'un commence à dire, avec un peu trop de netteté, que quelque chose ne va pas.

Et c'est précisément ce qui la rend intéressante.

Parce qu'à première vue, qui pourrait être contre ? Qui irait défendre le droit à la négativité ? Personne, évidemment. La phrase est presque imprenable, tant elle semble relever du simple bon sens. Elle a l'élégance des évidences consensuelles. Elle donne à celle ou celui qui la prononce l'avantage moral immédiat de la mesure, du recul, de la bonne volonté. À côté, la personne qui vient de signaler un problème peut très vite apparaître comme celle qui noircit le tableau, qui charge l'atmosphère, qui complique.

Un déplacement de centre de gravité

C'est souvent ainsi que cela fonctionne. Quelqu'un évoque une fatigue qui s'installe. Une organisation devenue illisible. Des demandes contradictoires. Une ambiance qui se dégrade. Un management dont la subtilité repose essentiellement sur l'urgence, la pression ou le flou. Et au lieu d'entrer franchement dans le contenu de ce qui est dit, la conversation bifurque doucement vers l'attitude attendue face à cette situation. Autrement dit, on cesse assez vite de parler du problème pour commencer à parler de la bonne manière de vivre avec lui.

C'est là que la phrase devient utile. Redoutablement utile.

« Il faut rester positif » permet de déplacer le centre de gravité de l'échange sans avoir l'air d'y toucher. Le sujet n'est plus vraiment la surcharge, l'injustice, l'incohérence ou la dégradation du cadre de travail. Le sujet devient la manière dont on se tient face à tout cela. Le réel, lui, reste à sa place. Il n'est pas nié frontalement, ce qui serait trop visible. Il est simplement recouvert par une autre exigence, plus acceptable, plus moderne, presque plus élégante : celle de garder le bon état d'esprit.

On pourrait presque admirer la performance, si elle n'avait pas autant d'effets sur les personnes.

Car enfin, que demande-t-on exactement lorsqu'on dit à quelqu'un de rester positif ? Lui demande-t-on de ne pas sombrer ? Peut-être. Lui demande-t-on de garder confiance dans ses capacités ? Parfois. Mais bien souvent, dans le travail, la formule veut dire autre chose. Elle veut dire : ne formulez pas les choses de manière trop crue. Ne mettez pas trop lourdement sur la table ce qui dysfonctionne. Ne nous obligez pas à regarder ce que nous préférons gérer à distance. Et surtout, ne nous mettez pas dans l'embarras émotionnel de devoir reconnaître que ce que vous décrivez est réel.

La positivité devient alors moins une ressource qu'une discipline. Il ne s'agit plus seulement d'essayer de tenir psychiquement dans un contexte difficile. Il s'agit de tenir convenablement. Avec le bon ton. Avec le bon visage. Avec un niveau de lucidité qui ne déborde pas.

Transformer des réalités concrètes en questions de posture

Il faut reconnaître à l'entreprise contemporaine un talent particulier pour cela : parvenir à transformer des réalités très concrètes en questions de posture.

Vous êtes épuisée ? Peut-être manquez-vous de positivité.
Vous êtes en colère ? Peut-être faudrait-il reformuler de manière plus constructive.
Vous êtes inquiète ? Peut-être prenez-vous les choses trop à cœur.
Vous êtes lucide sur une impasse ? Peut-être avez-vous simplement besoin de retrouver un peu d'élan.

Le travail, lui, peut continuer à produire exactement les mêmes effets. Mais l'attention s'est déjà déplacée vers vous. Vers votre tonalité. Vers votre façon d'exprimer ce que vous vivez. Vers votre capacité à faire entrer une difficulté objective dans une grammaire émotionnelle acceptable.

C'est souvent à cet endroit précis que le ridicule apparaît.

Parce qu'il y a quelque chose de franchement absurde à demander à des salariés de rester positifs dans des environnements qui organisent eux-mêmes, avec une remarquable constance, les conditions du découragement. Il y a quelque chose d'assez comique, au fond, dans cette attente selon laquelle chacun devrait continuer à faire preuve d'enthousiasme alors même que les moyens diminuent, que les consignes changent sans cesse, que les priorités se contredisent et que les marges de manœuvre se réduisent.

On ne demande plus seulement aux personnes de travailler. On leur demande aussi d'assurer l'ambiance.

Il faut produire. Il faut s'adapter. Il faut absorber les imprévus. Il faut encaisser les incohérences. Il faut rester disponible. Il faut demeurer professionnelle. Et, comme si cela ne suffisait pas, il faut encore apporter à l'ensemble une qualité d'humeur qui permette au collectif de ne pas trop se regarder en face. Ce supplément d'âme obligatoire n'est pas anodin. Il ajoute au travail lui-même une fonction de régulation émotionnelle qui repose très largement sur les salariés.

Rester positif devient alors une manière de ne pas alourdir le système pour celles et ceux qui le pilotent.

Une injonction qui individualise ce qui relève du collectif

C'est une injonction particulièrement confortable pour les organisations, parce qu'elle individualise ce qui relève souvent d'un fonctionnement collectif. Si l'on commence à considérer que la difficulté principale réside dans le manque de positivité des équipes, on évite de poser quelques questions plus gênantes. Pourquoi les salariés sont-ils à ce point fatigués ? Pourquoi les signaux d'alerte se multiplient-ils ? Pourquoi faut-il rappeler si souvent aux gens de rester positifs, sinon parce qu'il y a objectivement de quoi ne pas l'être ?

Mais ces questions-là demanderaient de regarder le travail. Et regarder le travail oblige parfois à sortir des éléments de langage.

Or « il faut rester positif » est précisément un excellent élément de langage. Il est suffisamment vague pour convenir à toutes les situations. Il peut servir de conseil, de recadrage doux, de rappel à l'ordre élégant ou de clôture polie d'un échange inconfortable. Il a cette souplesse remarquable des phrases qui ne veulent rien préciser, parce que leur efficacité tient justement à leur flou. Plus une formule est vague, plus elle peut servir à éviter le détail. Et plus elle évite le détail, plus elle protège ce qui devrait peut-être être interrogé.

Ce que cette phrase supporte mal, au fond, c'est la précision.

Car dès que l'on demande : positive face à quoi, au juste ? Positive jusqu'où ? Positive dans quel but ? Positive pour qui ? Positive au prix de quoi ?, l'évidence commence à se fissurer. On voit alors apparaître ce qu'elle contenait discrètement : une hiérarchie implicite entre les émotions légitimes et celles qui ne le seraient pas. L'enthousiasme, la résilience, la souplesse, la confiance restent bienvenues. La lassitude, l'agacement, l'inquiétude, la colère, le découragement doivent, eux, être retravaillés, reformulés, allégés, rendus plus digestes.

Comme si certaines émotions avaient leur badge d'accès à l'entreprise, et d'autres non.

Une façon très efficace d'obtenir du silence

Cette phrase ne fait pas seulement pression sur celles et ceux qui vont mal. Elle agit aussi sur l'ensemble du collectif. Elle apprend à chacun ce qu'il vaut mieux dire ou ne pas dire. Elle signale les limites implicites de la parole autorisée. Elle encourage à lisser, à minimiser, à différer, à envelopper. Peu à peu, on finit par ne plus exprimer les difficultés qu'à condition de les rendre tout de suite compatibles avec l'attente de positivité. On prévient qu'on ne veut pas se plaindre. On précise qu'on comprend bien les contraintes. On rassure avant même de parler. On s'excuse presque d'avoir un problème.

C'est une façon très efficace d'obtenir du silence sans jamais avoir besoin de le demander ouvertement.

Et il faut bien le dire : il y a quelque chose d'assez grotesque dans cette culture professionnelle qui se rêve mature, agile, innovante, responsable, et qui, dans le même temps, supporte si mal la moindre expression un peu nette du malaise. Comme si une organisation pouvait prétendre à la lucidité tout en exigeant de ses membres qu'ils filtrent constamment ce qu'ils éprouvent pour ne pas troubler le décor. Comme si l'on pouvait sérieusement parler de qualité de vie au travail tout en désignant comme problème la manière dont les salariés verbalisent ce que le travail leur fait.

À force, la positivité ressemble parfois moins à une qualité qu'à un accessoire de présentation.

Il faut avoir l'air d'y croire. Il faut avoir l'air d'avancer. Il faut avoir l'air de composer intelligemment avec les contraintes. Il faut avoir l'air de ne pas trop subir ce que l'on subit pourtant bel et bien. Et plus l'écart grandit entre l'expérience réelle et le langage autorisé pour la raconter, plus le monde du travail fabrique cette étrange dissociation : tout le monde voit bien ce qui se passe, mais tout le monde apprend à le dire de manière à ce que cela ne ressemble plus vraiment à ce qui se passe.

Il y a des moments où rester lucide vaut mieux que rester positif. Il y a des moments où nommer clairement vaut mieux qu'adoucir. Il y a des moments où la dignité professionnelle consiste moins à préserver l'ambiance qu'à refuser que l'ambiance serve de couvercle.

La positivité n'est pas le problème lorsqu'elle aide à traverser l'épreuve. Elle le devient lorsqu'elle sert à maquiller ce qui devrait être regardé, discuté, voire corrigé.

Et c'est peut-être là, au fond, que le ridicule rejoint l'analyse : dans cette idée très sérieuse, très installée, très professionnelle, selon laquelle un problème devient presque secondaire dès lors qu'on parvient à l'entourer d'un état d'esprit convenable.

Marlène BOURGEOIS

Service social du travail externalisé et coaching professionnel

https://www.cabinetmb-solutionssociales.fr
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