Prévention des risques psychosociaux. S’il fallait garder en tête un seul chiffre : 3,6.
Toute ressemblance avec des situations réelles de travail est, en principe, parfaitement intentionnelle.
L'image d'ouverture est rude, je vous l'accorde. Elle écrase. Et en même temps, je fais ici référence à une catastrophe nucléaire. Il ne s'agit donc ni d'en atténuer la violence, ni d'assimiler trop vite des réalités qui ne se confondent pas. Mais à partir d'elle, quelque chose continue de me saisir, avec une insistance presque physique : une question de seuil, de mesure, de lecture du danger.
Car de Chernobyl, ce qui me reste avec le plus d'obstination, ce n'est pas d'abord l'hécatombe. Ce sont deux chiffres. Une virgule. 3,6.
Le compteur Geiger affiche 3,6, et pendant un instant cette mesure semble suffire. Elle donne au réel une forme lisible. Elle rassure presque, non parce qu'elle dit la vérité entière, mais parce qu'elle permet encore de croire que le danger tient dans un chiffre. Or c'est précisément là que le trouble commence. Le problème n'est pas que le compteur Geiger mente. Le problème est qu'il ne sait pas lire davantage. Il atteint sa limite, mais cette limite prend l'apparence d'une vérité.
C'est à cela que je pense lorsque je vois fleurir, dans les organisations, les baromètres de qualité de vie au travail et de risques psychosociaux.
Ce que les baromètres ne savent pas lire
Je ne les récuse pas. Je ne les tourne pas en dérision. Ils ont leur place, et parfois leur utilité. Ils peuvent faire apparaître une tendance, dessiner un climat, offrir une première cartographie de ce qui traverse une entreprise ou un collectif. Ils peuvent aider à nommer, à objectiver, à ouvrir. Mais ils ne disent jamais que ce qu'ils savent lire. Ils sont construits pour repérer des éléments déjà identifiés, déjà traduisibles, déjà suffisamment stabilisés pour entrer dans une échelle, dans une moyenne, dans une restitution. Ils captent du formulable. Ils ordonnent du visible. Ils recueillent ce qui accepte encore de se laisser cueillir.
Or la prévention commence souvent ailleurs. Elle commence plus tôt, plus bas, dans une zone moins nette, moins franche, moins immédiatement exploitable. Elle commence dans ce qui se froisse avant de rompre, dans ce qui se fane avant de tomber, dans ce qui perd de sa sève avant même d'avoir trouvé les mots pour se dire. Elle commence dans le travail réel lorsqu'il devient plus difficile à tenir, dans les contradictions qui s'épaississent, dans les renoncements minuscules, dans les lassitudes discrètes, dans les silences qui prennent racine.
C'est pour cela qu'à mes yeux, le sujet n'est pas de savoir si les baromètres sont bons ou mauvais. Le sujet est de savoir ce qu'on leur demande, et surtout ce qu'on fait de ce qu'ils ne voient pas.
Lorsqu'un outil ne sait repérer qu'après coup ce qui a déjà commencé à abîmer, il ne prévient pas à lui seul. Il constate. Il documente. Il aide parfois à corriger. Il peut accompagner un traitement. Mais il n'empêche pas, ou pas encore. À partir du moment où l'on mesure une fatigue déjà installée, un désengagement déjà perceptible, une tension déjà enracinée, un climat déjà altéré, on est déjà devant les effets d'un processus à l'œuvre. Le dommage n'a pas le fracas d'une explosion. Il n'en travaille pas moins les corps, les liens, les équipes, le sens même du travail.
Nous appelons parfois prévention une démarche qui commence quand le trouble est déjà assez avancé pour devenir mesurable. Nous nous rassurons avec un instrument parce qu'il produit un chiffre, une moyenne, une synthèse. Et nous oublions de nous demander ce qu'il a laissé hors champ, ce qu'il n'a pas su lire, ce qu'il n'a pas encore la capacité de recevoir.
Une innovation sociale plus patiente
Pour autant, je ne crois ni à la dénonciation facile, ni à l'opposition stérile entre le chiffre et le terrain. Je crois davantage à une forme d'innovation sociale plus patiente, plus fine, plus féconde. Une innovation qui ne chercherait pas un outil miracle, mais une meilleure manière de relier les sources d'attention. Une innovation qui ne consisterait pas à faire parler plus fort les mêmes indicateurs, mais à mettre les chiffres en regard de ce qui circule plus discrètement dans l'organisation.
Car il existe, autour du travail, des lieux où les choses se disent autrement. Elles ne prennent pas toujours la forme d'une alerte. Elles ne montent pas d'emblée en gravité. Elles arrivent parfois dans le bureau d'un médecin du travail, dans l'écoute d'une infirmière, dans une confidence adressée au service social du travail, dans un entretien de reprise, dans un accompagnement après une difficulté personnelle ou professionnelle, dans une parole retenue qui ne demande pas encore réparation mais qui signale déjà qu'une fragilité est en train de bourgeonner.
Je pense beaucoup à ces sujets à bas bruit. À ces inquiétudes à peine formulées. À ces déplacements presque souterrains qui passent encore sous les radars des outils standardisés. À ces signes faibles qui, pris isolément, semblent modestes, mais qui, mis en regard les uns des autres, dessinent parfois une autre saison du travail. Quelque chose a changé. Pas assez pour faire événement. Assez pour mériter attention.
Travailler les creux, pas seulement les pleins
C'est pourquoi il me semble que nous aurions intérêt à travailler moins sur les seuls pleins que sur les creux.
Les pleins, ce sont les résultats massifs, les indicateurs saillants, les scores qui s'imposent à la lecture, les thèmes qui occupent la restitution, les courbes qui se voient de loin. Ils ont leur utilité. Ils montrent ce qui déborde déjà. Mais les creux disent souvent davantage à qui accepte de les écouter. Le creux d'une non-réponse. Le creux d'une moyenne trop lisse. Le creux d'un écart entre ce qui remonte officiellement et ce qui s'entend ailleurs. Le creux d'un questionnaire qui ne pose pas la bonne question. Le creux d'un service où rien ne semble exploser, mais où beaucoup se dessèchent en silence. Le creux d'un collectif qui tient encore, mais au prix d'un épuisement diffus, d'un feuillage jauni, d'une vitalité qui se retire sans bruit.
Travailler ces creux, ce n'est pas renoncer à la mesure. C'est lui redonner sa juste modestie. C'est considérer qu'un baromètre ne vaut vraiment que s'il cesse d'être seul. C'est faire de ses résultats un point de départ et non un point final. C'est accepter que l'intelligence d'une organisation ne réside pas seulement dans ce qu'elle sait compter, mais dans ce qu'elle sait relier.
Relier un résultat quantitatif à ce qui remonte de la médecine du travail. Relier une photographie globale à ce que le service social du travail recueille en confidence, en accompagnement, en demande d'aide, en signaux de fragilisation. Relier la restitution d'un baromètre à des espaces de discussion sur le travail réel, à la parole des équipes, à l'expérience concrète des encadrants de proximité lorsqu'ils sont encore en situation de voir, d'entendre, de soutenir. Relier les données aux saisons du travail, à ses bourrasques, à ses sécheresses, à ses zones d'ombre et à ses éclaircies.
L'innovation sociale, ici, ne me semble pas résider dans la sophistication technologique. Elle me paraît plutôt tenir dans cette qualité de tissage. Dans cette capacité à faire circuler une intelligence plurielle du travail, sans écraser une source par une autre, sans faire du chiffre un souverain, sans enfermer la prévention dans le seul registre du déclaratif. Il ne s'agit pas d'opposer la science des questionnaires à l'écoute des professionnelles et des professionnels de terrain. Il s'agit de composer un paysage plus juste, plus vivant, plus hospitalier à ce qui ne se dit pas tout de suite.
Peut-être même est-ce cela, au fond, une prévention plus humaine. Une prévention qui n'attend pas que tout soit parfaitement mesurable pour commencer à prendre soin. Une prévention qui ne confond pas l'absence de score alarmant avec l'absence de danger. Une prévention qui accepte de s'approcher du travail comme on s'approche d'un jardin éprouvé par le froid : on n'y cherche pas seulement les branches cassées ; on regarde aussi ce qui ne reprend pas, ce qui peine à refleurir, ce qui semble encore debout mais a déjà perdu quelque chose de sa vigueur.
Alors oui, gardons les baromètres. Mais gardons-les à leur place. Ne leur demandons pas de porter seuls une promesse qu'ils ne peuvent pas tenir. Ne leur demandons pas d'être à eux seuls la prévention, quand ils ne sont qu'un de ses instruments. Et surtout, ne laissons pas leur lisibilité impeccable recouvrir ce qui, dans le travail, murmure encore à voix basse.
Si je reviens à 3,6, c'est peut-être pour cela. Parce que ce chiffre ne me parle pas seulement d'un outil limité. Il me parle d'une tentation très humaine : celle de prendre une mesure pour le réel tout entier. De s'abriter dans ce qui s'affiche. De croire qu'un seuil lu suffit à conjurer ce qui continue pourtant d'avancer.
Heureusement, ici, il n'en coûte pas la vie de cette manière-là. Mais ce n'est pas une raison pour sous-estimer ce qui abîme. Dans le travail aussi, certaines dégradations avancent sans sirène, sans fracas, sans effondrement immédiat. Elles progressent plus lentement, plus discrètement, et c'est peut-être ce qui les rend si difficiles à prévenir lorsque l'on s'en remet trop vite aux seuls instruments déjà étalonnés.
Vous l'aurez peut-être remarqué : j'avais besoin, pour aller jusqu'au bout de cet article, de semer quelques mots qui nous ramènent du côté de la vie. C'était ma manière de contrebalancer un sujet lourd, et d'y laisser entrer, presque à notre insu, un peu d'espoir.
Et si ces mots vous ont échappé, je vous laisse le plaisir de retourner les cueillir.

