Le service social du travail : ce métier de seuil où apparaissent les limites de la santé au travail

Toute ressemblance avec des situations existantes ou ayant existé en entreprise ne relève pas de la coïncidence.

Le service social du travail est là. Il existe, il agit, il reçoit, il écoute, il oriente, il aide à tenir, à comprendre, à faire lien, à ne pas rompre trop vite avec l'emploi, avec ses droits, avec soi-même parfois. Et pourtant, lorsqu'on parle de santé au travail, il n'est pas souvent le premier nom qui vient.

On pense au médecin du travail. On pense à la prévention. On pense aux risques psychosociaux, à la santé mentale, à la QVCT, aux managers, aux RH, aux cellules d'écoute. On pense beaucoup moins spontanément au service social du travail.

Cette discrétion mérite d'être interrogée. Non pour s'en plaindre. Mais parce qu'elle dit peut-être quelque chose de notre manière encore incomplète de penser la santé au travail.

Un métier de seuil

Le service social du travail apparaît souvent à un endroit particulier : celui du seuil. Pas encore la rupture nette. Pas forcément l'effondrement. Pas toujours l'arrêt. Mais ce moment où quelque chose commence à ne plus tenir tout à fait seul.

Il intervient là où une personne continue encore à travailler, mais avec un coût croissant. Là où le poste est toujours occupé, mais où la vie autour commence à se fragiliser. Là où le lien à l'emploi ne se défait pas encore, mais menace de se relâcher parce que trop de choses, à côté, au-dessous, autour, deviennent plus difficiles à porter.

C'est aussi, pour cette raison, un métier des limites. Il rappelle la limite du salarié pensé comme pure compétence. Il rappelle la limite d'une lecture de la santé au travail qui ne regarderait que le poste, le management, le collectif, les risques visibles — sans voir ce que la vie réelle continue de peser sur la possibilité même de tenir.

On ne tient pas un emploi seulement avec une fiche de poste, un savoir-faire, une motivation ou un tempérament. On le tient aussi avec une vie suffisamment habitable autour.

Ce que la vie réelle pèse sur l'emploi

Avec un logement qui ne menace pas tout l'équilibre. Avec des démarches administratives qui ne deviennent pas une deuxième journée de travail. Avec une séparation qui ne dévaste pas tout. Avec un budget qui ne transforme pas chaque mois en terrain miné. Avec un parent dépendant qui trouve un minimum d'appui. Avec des violences qui ne restent pas entièrement tues. Avec des droits connus, mobilisables, accessibles. Avec des fragilités de vie qui ne soient pas laissées seules face à elles-mêmes.

Autrement dit, le service social du travail réintroduit dans la santé au travail ce que l'on regarde encore trop peu : le fait que la santé professionnelle ne se joue pas seulement dans le travail, mais aussi dans les conditions sociales qui permettent encore de le tenir.

Il est pensé dans les situations, mais peu raconté dans le discours. Sollicité quand les choses se compliquent, mais peu nommé quand on expose les grands équilibres de la santé au travail. Il agit, mais en arrière-plan. Il compte, mais sans toujours être introduit comme un acteur central.

Ce que l'on continue de mal voir

Le coaching raconte volontiers une entreprise qui développe. Le service social du travail rappelle une entreprise qui rencontre aussi des vies fragilisées. Le coaching parle de potentiel. Le service social du travail parle souvent de continuité menacée.

Et l'on parle toujours moins facilement de ce qui évite silencieusement la casse que de ce qui promet visiblement le progrès.

C'est pourquoi une phrase banale dit peut-être plus qu'elle n'en a l'air : « J'ai fait mon assistante sociale. » On l'entend parfois comme on dirait : j'ai aidé, j'ai arrangé, j'ai écouté. Mais entre faire "son assistante sociale" et être assistante de service social, il y a précisément tout ce que l'on continue de mal voir : une formation, une méthode, une déontologie, une pratique du secret professionnel, une capacité d'évaluation, une lecture sociale des situations.

Réduire le service social à une disposition humaine floue, c'est le priver de sa professionnalité. Et c'est peut-être une autre raison de sa faible place dans les représentations : on le naturalise là où il faudrait le reconnaître comme expertise.

Il existe des moments où la question n'est plus seulement : comment mieux travailler ? Mais : qu'est-ce qui, dans la vie d'une personne, doit être soutenu pour qu'elle puisse encore travailler sans s'effondrer ?

Une place essentielle dans le réel

L'expertise du service social du travail est singulière. Elle n'est ni purement médicale, ni purement RH, ni purement managériale, ni purement psychologique. Le médical protège à partir de la santé. Les RH cadrent à partir de la relation d'emploi. Le management régule l'activité et le collectif. Le service social du travail, lui, intervient à l'endroit où le social devient un facteur décisif du rapport au travail.

C'est une place de passage. Une place de confiance. Une place d'interface, mais pas une interface neutre. Une place qui permet de comprendre qu'entre un salarié et son poste, il n'y a pas seulement une mission et une hiérarchie. Il y a aussi une existence réelle, avec des appuis, des fragilités, des ruptures possibles, des droits à rouvrir, des marges à retrouver.

En ce sens, le service social du travail ne vient pas ajouter un supplément d'accompagnement à la santé au travail. Il vient rappeler ses conditions concrètes. Il dit que la santé au travail a des limites si elle oublie le social.

Le service social du travail n'est pas un acteur marginal de la santé au travail.
Il est l'un des lieux où apparaissent ses limites — là où les réponses habituelles ne suffisent plus tout à fait, là où le poste ne résume plus la situation, là où la personne, sa vie, son emploi, ses droits et sa santé doivent être pensés ensemble.

Marlène BOURGEOIS

Service social du travail externalisé et coaching professionnel

https://www.cabinetmb-solutionssociales.fr
Précédent
Précédent

Handicap en entreprise : inviter ne suffit pas, encore faut-il rendre la place tenable

Suivant
Suivant

Le travail nous prend plus que du temps