Le travail nous prend plus que du temps

Toute ressemblance avec des situations existantes ou ayant existé en entreprise ne relève pas de la coïncidence.

Dans un précédent article, j'écrivais : « La santé au travail : encore faut-il pouvoir arriver à son poste en état de le tenir. » J'aimerais cette fois regarder la question en sens inverse. Car il ne suffit pas de pouvoir arriver au travail en état de tenir son poste. Encore faut-il pouvoir le quitter en état de rentrer vivre.

C'est peut-être là un angle mort très ordinaire, et pourtant très peu pensé. On regarde, à juste titre, si les salariés tiennent leur emploi. On se préoccupe de l'aptitude au poste, de l'usure, de l'arrêt, du risque de désinsertion. Mais on regarde moins ce que le travail laisse d'une personne une fois la journée finie. Non pas seulement ce qu'il lui a coûté en heures. Ce qu'il lui a coûté en présence.

Car le travail ne nous prend pas seulement du temps. Il nous prend parfois de l'attention, de la patience, du goût, une part de cette disponibilité ordinaire qui devrait encore permettre, le soir, de parler sans effort excessif, d'écouter vraiment, d'habiter un repas autrement qu'en mode récupération, de retrouver ses proches sans leur offrir seulement le reste de soi.

La fable des 200 %

Il existe aujourd'hui une fiction très exigeante, et souvent très cruelle. Celle d'un adulte capable d'être pleinement engagé dans son travail, pleinement présent chez lui, pleinement parent, pleinement conjoint, pleinement attentif à ses propres parents, discipliné pour sa santé, stable dans son humeur, organisé dans ses repas, constant dans ses efforts — et encore disponible pour faire de tout cela une vie harmonieuse.

En somme : 200 % au travail, 200 % dans la vie personnelle, et le tout dans une seule journée. À ce niveau-là, ce n'est plus une norme. C'est une fable.

Dans la réalité, beaucoup ne rentrent pas chez eux pleins. Ils rentrent en déficit. Pas forcément en burn-out. Pas nécessairement en arrêt. Pas toujours au bord de l'effondrement. Simplement entamés.

Le corps est rentré. La présence, pas complètement. Une part d'eux est restée ailleurs : dans une scène de la journée, dans une décision suspendue, dans une tension non réglée, dans une urgence de demain, dans ce fond d'alerte qui continue après la fin officielle du travail comme si l'intérieur, lui, n'avait pas reçu l'autorisation de rompre.

On peut fermer son ordinateur sans refermer sa journée. Le décrochage numérique n'est pas toujours un décrochage psychique.

L'autorisation ne suffit pas

On parle beaucoup de déconnexion, et l'on a raison. Certaines entreprises ont d'ailleurs commencé à installer des formes d'autorisation de rupture : messages au bas des mails rappelant qu'il n'est pas attendu d'y répondre en dehors du temps de travail, chartes de décrochage numérique. Ces signes ont leur utilité. Ils disent au moins une chose : une disponibilité continue a un coût.

Mais autoriser la rupture n'est pas encore créer les conditions de la rupture.

Si la charge déborde, si les responsabilités sont floues, si les urgences s'empilent, si les décisions restent ouvertes, si l'on passe la journée à contenir, anticiper, amortir, répondre, tenir — alors l'autorisation formelle ne suffit pas. Elle devient une permission de surface.

La question n'est donc pas seulement : sommes-nous libres de ne pas répondre ? La question est aussi : dans quel état le travail nous laisse-t-il partir ?

Cesser d'en faire une insuffisance morale

C'est précisément là que la culpabilité s'installe trop facilement. On se dit que l'on gère mal. Qu'on devrait mieux couper. Mieux s'organiser. Mieux respirer. Mieux dormir. Mieux vivre.

Alors qu'il existe parfois une hypothèse plus simple, plus vraie, et beaucoup moins humiliante : le travail a déjà trop pris. Trop d'attention. Trop de vigilance. Trop de disponibilité intérieure. Trop d'effort pour contenir ce qui, toute la journée, demande à être tenu.

À partir de là, le problème n'est pas toujours un défaut personnel de régulation. Le problème est parfois qu'il ne reste plus beaucoup de reste.

Et reconnaître cela change déjà quelque chose. Cela permet de cesser de transformer en insuffisance morale ce qui relève parfois d'un simple fait d'usure. Cela permet de lire différemment les soirées dégradées, l'irritabilité, l'absence de goût, l'impression d'être là sans être tout à fait revenu.

La bonne question n'est pas toujours : pourquoi n'y arrivé-je pas ? Elle est parfois : qu'est-ce que le travail a déjà pris aujourd'hui, au point de rendre le reste plus difficile ?

Une permission modeste, mais précieuse

Une proposition de secours existe. Elle n'a rien d'héroïque. Elle ne relève ni de la performance du bien-être ni de la méthode miracle. Elle consiste d'abord à se donner une permission de rupture réelle, même modeste.

Se dire, certains soirs : tout ne sera pas repris ce soir. Laisser une scène au lendemain. Ne pas rejouer la réunion à table. Accepter qu'il n'y aura pas, ce soir, de version admirable de soi. Sortir, pour quelques heures, du personnage professionnel. Cesser d'être encore son poste une fois la porte franchie.

Cette permission ne supprime pas la fatigue. Elle ne résout pas tout. Mais elle rouvre une petite distance entre l'emploi et la personne. Et cette distance compte.

Car prévenir l'absentéisme, au fond, ne consiste pas seulement à éviter l'arrêt. Prévenir vraiment, c'est peut-être aussi aider chacun à remettre son emploi à la bonne place dans sa vie avant que l'absence ne devienne la seule manière de retrouver un espace de restauration.

L'entreprise ne peut pas garantir des soirées parfaites, des familles intactes, des corps toujours disponibles. Ce n'est pas sa vocation. Mais elle a une responsabilité immense : ne pas organiser un travail qui prélève à ce point qu'il faille ensuite s'en absenter pour recommencer à vivre.

Le travail n'abîme pas seulement lorsqu'il fait tomber.
Il abîme aussi lorsqu'il nous prend, chaque jour, plus que du temps.

Marlène BOURGEOIS

Service social du travail externalisé et coaching professionnel

https://www.cabinetmb-solutionssociales.fr
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