Le salarié qui dérange : parfois moins un problème qu’un révélateur

Toute ressemblance avec des situations existantes ou ayant existé en entreprise ne relève pas de la coïncidence.

Dans les organisations, il existe des salariés que l'on identifie très vite. Ce sont ceux qui dérangent.

Ils dérangent parce qu'ils questionnent. Parce qu'ils insistent. Parce qu'ils reviennent là où d'autres préféreraient refermer. Parce qu'ils pointent des incohérences, des angles morts, des contradictions, des effets concrets que l'organisation ne veut pas toujours regarder en face. Ils dérangent aussi parce qu'ils troublent une forme de fluidité apparente, interrompent le récit rassurant du fonctionnement normal, et rendent plus difficile le maintien d'une fiction collective : celle selon laquelle tout irait globalement bien, à quelques ajustements près.

Le problème est que ces salariés sont souvent lus trop vite. On les dit compliqués. Rigidifiés. Opposants. Fatigants. Négatifs. Trop sensibles. Ou, selon les contextes, insuffisamment loyaux. Autrement dit, on tend à personnaliser ce qu'ils portent, au lieu d'interroger ce qu'ils révèlent.

Le salarié qui dérange n'est pas toujours, ou pas seulement, un problème. Il est parfois un révélateur.

Un révélateur d'incohérences. Un révélateur de fatigue collective. Un révélateur de défauts d'arbitrage. Un révélateur d'un cadre qui se dérègle. Un révélateur, parfois, de ce que beaucoup voient déjà un peu, mais que peu sont encore disposés à nommer.

Déplacer le problème vers celui qui le nomme

Une organisation se protège souvent de ce qui la met en difficulté par un mécanisme assez classique : elle déplace le problème vers celui qui le nomme. Ce qui devrait être travaillé comme une question de charge, de cadre, de qualité du travail, de circulation de l'information, de répartition injuste ou de cohérence managériale devient alors le « cas » d'une personne.

Le salarié n'est plus porteur d'un signal. Il devient le signal lui-même. Et parfois, à terme, le problème à traiter. À partir du moment où une difficulté structurelle est rabattue sur une personne, le travail d'analyse s'arrête. L'organisation n'a plus à se demander ce qui, dans son fonctionnement, produit de la tension, de l'absurde, de l'empêchement ou de l'usure. Elle peut concentrer son attention sur le salarié qui gêne, sur son ton, sa manière, sa répétition, sa supposée incapacité à s'ajuster.

Autrement dit, elle moralise ou psychologise parfois ce qui devrait être examiné comme un révélateur du réel.

Le déplacement subtil mais décisif

La tentation est forte de rabattre la difficulté sur le messager. On ne traite plus l'écart qu'il nomme, on traite son comportement. On ne regarde plus ce qu'il montre, on regarde la manière dont il le montre. On ne se demande plus ce que sa parole met au jour, on se demande s'il sait encore travailler « correctement » avec les autres.

Ce déplacement est subtil, mais décisif. Il permet à l'organisation de préserver son architecture symbolique : le cadre reste globalement sain, et c'est le salarié qui devient atypique. Ce n'est plus la surcharge, mais le ton employé pour la décrire. Ce n'est plus le flou, mais l'insistance de celui qui le pointe. Ce n'est plus l'usure du collectif, mais le caractère de celui qui la rend visible.

À cet endroit, le salarié qui dérange devient souvent un salarié isolé. Non seulement parce que sa parole fatigue, mais parce qu'elle met les autres dans une position délicate. Le soutenir, c'est parfois reconnaître qu'il a vu juste. S'en éloigner, c'est retrouver une forme de confort dans le collectif. Beaucoup choisissent alors, non pas toujours par cynisme, mais par économie psychique, de se désolidariser de celui qui trouble trop l'équilibre apparent.

Le salarié dérangeant paie alors un double prix : celui d'avoir vu, et celui d'avoir dit.

Une fonction parfois révélatrice

Il ne s'agit évidemment pas d'idéaliser toute contestation. Tous les salariés qui s'opposent n'ont pas raison. Tous les désaccords ne sont pas des révélations. Toutes les postures critiques ne sont pas des formes supérieures de lucidité. Mais l'erreur inverse est fréquente : croire que ce qui dérange est forcément excessif ou dysfonctionnel, simplement parce que cela dérange.

Ce type de figure joue parfois une fonction importante dans la vie des organisations. Il rappelle qu'un collectif ne s'abîme pas seulement dans les crises visibles. Il s'abîme aussi dans les accommodements progressifs, dans les contradictions tolérées trop longtemps, dans les renoncements banalisés. Le salarié qui dérange vient souvent réintroduire du réel là où l'organisation préférait encore parler de souplesse, d'adaptation ou d'effort temporaire.

Il est parfois celui qui met des mots là où tout le monde s'habitue. Celui qui refuse de normaliser ce qui ne devrait pas l'être. Celui qui rend visible une fatigue collective déjà installée. Celui qui montre que ce qui « tient » ne tient plus qu'au prix de compensations invisibles.

Une exigence de discernement

Une organisation mature ne devrait pas se contenter d'évaluer le coût relationnel de celui qui alerte. Elle devrait aussi interroger le coût collectif de ce qu'il met au jour. Elle devrait être capable de distinguer un comportement réellement délétère d'une parole certes dérangeante, mais appuyée sur une lecture juste du travail réel.

Il ne suffit pas de constater qu'un salarié crispe, tend, fatigue ou divise. Il faut encore se demander sur quoi cette tension se branche. Sur une conflictualité personnelle ? Sur une rigidité de posture ? Ou sur quelque chose de plus structurel que sa présence rend simplement plus visible ?

Une organisation peut beaucoup perdre à neutraliser trop vite ceux qui dérangent. Elle peut perdre un signal faible. Une parole de lucidité. Quelqu'un qui, malgré ses maladresses éventuelles, percevait plus tôt que d'autres ce qui, dans le travail, se dégradait déjà. Elle peut surtout perdre la possibilité de traiter un problème avant qu'il ne devienne, plus tard, beaucoup plus coûteux à réguler.

Le salarié qui dérange n'est pas toujours celui qui empêche l'organisation de fonctionner. Il est parfois celui qui empêche, encore un peu, qu'elle se raconte qu'elle fonctionne bien alors qu'elle se dérègle déjà.

Marlène BOURGEOIS

Service social du travail externalisé et coaching professionnel

https://www.cabinetmb-solutionssociales.fr
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