De la santé au travail à la QVCT : quand le vocabulaire s’élargit plus vite que la capacité d’agir

Toute ressemblance avec des situations existantes ou ayant existé en entreprise ne relève pas de la coïncidence.

Depuis une vingtaine d'années, le vocabulaire du travail s'est considérablement étendu. On a parlé de stress au travail. Puis de harcèlement et de violence. Puis de risques psychosociaux. Puis de qualité de vie au travail. Puis de qualité de vie et des conditions de travail. À cela se sont ajoutés le bien-être au travail, l'égalité professionnelle, la santé mentale, l'inclusion, la prévention primaire, le climat social, la sécurité psychologique.

Pris isolément, chacun de ces termes a sa logique. Chacun a correspondu à une tentative de mieux nommer un problème, de mieux le prévenir, de mieux le traiter. Aucun n'est absurde. Aucun n'est, en soi, de trop.

Le problème naît ailleurs. Il naît au moment où ces mots, qui ne relèvent ni du même registre, ni de la même philosophie, ni du même niveau d'action, finissent pourtant par se déposer ensemble sur les mêmes acteurs : les Directions, les RH, les managers, les représentants du personnel, et parfois les salariés eux-mêmes.

À force d'enrichir le vocabulaire censé mieux protéger le travail, on a parfois compliqué la lecture de ce qu'il faut réellement traiter.

D'abord, le temps du risque

Le premier grand moment de cette évolution a été celui de la prévention par le risque. Le stress au travail, puis les violences et le harcèlement, ont marqué une étape importante : il fallait nommer ce qui, jusque-là, restait souvent banalisé, psychologisé ou renvoyé à la seule fragilité individuelle. Ce vocabulaire a eu une fonction utile et même décisive : faire reconnaître que le travail pouvait exposer, user, abîmer.

Dans cette première séquence, la philosophie est relativement claire. Il s'agit d'identifier des atteintes, de repérer des expositions, de prévenir des dégradations. Le mot d'ordre implicite : voir ce qui menace, pour éviter ce qui détruit. Cette matrice n'a rien perdu de sa pertinence. Mais elle ne suffisait pas.

Puis est venu le temps de la qualité du travail

Avec la QVT, un autre déplacement s'opère. On ne parle plus seulement de ce qui blesse. On commence à parler de ce qui permet de travailler convenablement, durablement, dignement. Le regard s'élargit : il porte davantage sur l'organisation, sur la coopération, sur la reconnaissance, sur la possibilité de faire du bon travail.

Ce glissement change de philosophie. On ne raisonne plus seulement à partir de l'atteinte. On raisonne à partir de la qualité du travail vécu et réalisé. Le travail n'est plus seulement pensé comme un lieu de risque. Il devient aussi un lieu qu'il faut rendre praticable, discutable, plus soutenable. C'était un enrichissement. Mais aussi un premier élargissement de périmètre.

La QVCT : un recentrage nécessaire, mais exigeant

Le passage de la QVT à la QVCT n'est pas un simple ajustement de vocabulaire. S'il a fallu remettre les conditions de travail dans l'intitulé, c'est sans doute parce qu'à force de parler de « qualité de vie », le risque était apparu de se décentrer du travail lui-même. La QVCT a donc opéré un recentrage bienvenu : revenir aux conditions concrètes dans lesquelles le travail se fait, à la soutenabilité de l'activité, à la possibilité d'agir sur le travail réel plutôt que de seulement aménager son environnement périphérique.

Mais cette correction n'a pas effacé les mots précédents. Elle s'est ajoutée à eux. Et c'est là que les difficultés commencent.

Le brouillage par sédimentation

Le bien-être au travail renvoie à une expérience plus subjective, plus sensible, plus personnelle. Il parle de satisfaction, d'ambiance, d'épanouissement. Ce n'est pas le même territoire que celui des risques, ni celui des conditions de travail, ni même celui de la qualité du travail au sens professionnel du terme.

L'égalité professionnelle, elle, relève davantage du droit : des écarts à corriger, des obligations de négociation, des indicateurs, des trajectoires, des discriminations, des rémunérations. Là encore, le sujet est essentiel. Mais il ne repose ni sur la même philosophie, ni sur les mêmes outils que la prévention du stress ou la QVCT.

On a donc progressivement vu se superposer plusieurs langues du travail : une langue du risque, une langue des conditions de travail, une langue du ressenti, une langue du droit, et parfois une langue plus diffuse encore de la conformité sociale attendue. C'est cette sédimentation qu'il faut aujourd'hui regarder avec sérieux.

Les zones d'empilement : là où la tension commence

La première zone d'empilement, ce sont les managers. On leur demande aujourd'hui de prévenir les RPS, d'être attentifs à la santé mentale, de contribuer à la QVCT, d'être vigilants sur l'égalité, d'améliorer le climat, de favoriser l'expression, de soutenir la performance, d'être empathiques sans être faibles, de recadrer sans blesser, de décider sans brutaliser, d'alerter sans dramatiser. Aucune de ces attentes n'est absurde en soi. Mais elles n'appartiennent pas toutes au même plan. D'où une insécurité diffuse, très contemporaine : peur de mal faire, peur de mal penser, peur de mal qualifier.

La deuxième zone d'empilement, ce sont les RH. Elles doivent tenir ensemble le droit, les indicateurs, la négociation, la prévention, les obligations de conformité, les dispositifs d'écoute, les questions de climat, de santé, d'égalité, de conditions de travail, parfois aussi de bien-être — autant de sujets qui relèvent de rationalités partiellement différentes.

La troisième zone d'empilement, enfin, c'est le langage lui-même. À force d'ajouter des mots pour mieux protéger le travail, on a parfois ajouté une pression nouvelle : celle de devoir toujours mieux nommer, mieux qualifier, mieux prévenir, sans toujours savoir quel cadre mobiliser, dans quel ordre, ni à partir de quel territoire de sens.

Le vocabulaire était censé apporter de la précision. Il peut, par empilement, produire de la tension.

Remettre les mots à leur place

Pour sortir de la confusion, il faudrait peut-être recommencer par une opération simple : remettre les mots à leur place. Le stress, le harcèlement, les RPS relèvent d'abord d'une pensée du risque, de l'exposition, de la protection. La QVT puis la QVCT relèvent d'une pensée du travail réel, de ses conditions d'exercice, de la qualité du travail. Le bien-être relève avant tout du ressenti subjectif. L'égalité professionnelle relève principalement du droit et des obligations correctrices.

La question n'est plus d'inventer un terme nouveau. Elle est de remettre de la hiérarchie. Cesser de traiter ces notions comme des synonymes. Se demander toujours de quel territoire on parle : parle-t-on d'un risque ? d'un ressenti ? d'une condition de travail ? d'un écart de droit ? d'un problème d'organisation ? Et revenir, systématiquement, au travail réel.

Lorsque le vocabulaire s'élargit plus vite que la capacité d'agir, il ne produit pas seulement de la sophistication. Il peut aussi produire une insécurité nouvelle : celle de mal penser, mal dire, mal qualifier, et de ne plus savoir à partir de quel mot il faut encore commencer pour parler juste du travail. Le paradoxe est peut-être là : à vouloir trop bien approcher la santé au travail, on finit parfois par y perdre sa propre santé.

Marlène BOURGEOIS

Service social du travail externalisé et coaching professionnel

https://www.cabinetmb-solutionssociales.fr
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Le salarié qui dérange : parfois moins un problème qu’un révélateur