L’aura de l’expert

Toute ressemblance avec des situations existantes ou ayant existé en entreprise ne relève pas de la coïncidence.

Ce billet n'est dirigé contre personne. Il naît simplement d'un constat que je fais trop souvent pour continuer à le regarder en silence.

Je vois arriver des salariés lorsque la difficulté n'est déjà plus tout à fait neuve. Elle a derrière elle plusieurs étapes, plusieurs essais, plusieurs détours. On ne vient pas toujours d'emblée, à ce moment encore fragile où les choses pourraient se dire simplement, se regarder sans trop de crainte, se travailler avant que l'usure ne gagne davantage de terrain.

Avant cela, il y a souvent eu des recherches, des lectures, des échanges, des conseils recueillis ici ou là. Je ne regarde jamais ces cheminements avec mépris. Lorsqu'on commence à se sentir mal au travail, on cherche d'abord à comprendre, à reprendre un peu la main, à trouver une voie qui soulage sans alarmer.

Et autour des salariés, il faut bien le reconnaître, les experts ne manquent pas.

La place que l'expertise fait perdre de vue

Des experts en performance, en motivation, en reconversion, en posture, en leadership, en bien-être, en résilience, en gestion du stress, en confiance en soi, en alignement. Certains sont sérieux, compétents, utiles même. Je n'en doute pas. Beaucoup apportent des éclairages, des méthodes, parfois un vrai déclic.

Le problème n'est donc pas leur existence. Il tient davantage à la place qu'ils occupent et, surtout, à celle qu'ils finissent parfois par faire perdre de vue. À mesure que ces discours se multiplient, j'ai le sentiment que certains salariés s'éloignent des professionnels qu'ils auraient pourtant intérêt à consulter plus tôt : leur médecin, le médecin du travail, les acteurs de la prévention dans l'entreprise, l'assistante sociale du travail, les représentants du personnel. Comme si la proximité de ces professionnels les rendait moins désirables. Comme si l'absence de promesse spectaculaire diminuait leur valeur.

Or c'est souvent l'inverse.

Les professionnels du travail, de la santé au travail ou de l'accompagnement social ne promettent ni révélation, ni transformation. Leur compétence est moins brillante en apparence, mais elle a ceci de précieux qu'elle s'exerce au bon endroit.

Le malentendu de l'ajustement intérieur

À force d'être entouré de discours qui proposent des clés de compréhension et des chemins de transformation personnelle, le salarié finit parfois par croire que ce qu'il traverse appelle d'abord un travail sur lui-même. Il pense qu'il doit mieux gérer, mieux poser ses limites, mieux se protéger. Il n'aperçoit pas toujours que sa difficulté relève aussi d'un regard professionnel extérieur, capable non seulement d'écouter, mais d'identifier, de qualifier, de situer et, au besoin, de protéger.

Il faut dire que la souffrance au travail se présente rarement d'emblée sous son vrai nom. Elle avance plus volontiers à couvert : une lassitude diffuse, une irritabilité inhabituelle, un sommeil plus fragile, une perte d'élan. Elle se laisse facilement recouvrir par des explications qui rassurent à moitié : une mauvaise passe, une période plus dense que les autres, une sensibilité personnelle qu'il faudrait mieux canaliser.

Dans ce moment de flottement, les experts trouvent naturellement leur place. Ils parlent une langue accessible, souvent stimulante, parfois réconfortante. Et ce n'est pas faux. Mais c'est précisément parce que ces apports peuvent être utiles qu'il est nécessaire de rappeler ce qu'ils ne remplacent pas : ni un avis médical, ni un repérage en santé au travail, ni une évaluation sérieuse de la situation professionnelle, ni un accompagnement social lorsqu'une difficulté déborde le cadre du poste pour atteindre la vie quotidienne.

Ils arrivent chargés

C'est ce que j'observe lorsque les salariés arrivent enfin vers un professionnel missionné. Ils ne viennent pas démunis ; ils viennent souvent déjà chargés. Chargés d'analyses, de conseils, de tentatives, de culpabilité aussi. Ils ont beaucoup travaillé à comprendre ce qui leur arrivait. Ils ont essayé de rester mesurés, de ne pas dramatiser, de continuer malgré tout.

Et c'est souvent cette retenue, cette bonne volonté, cette manière très ordinaire et très courageuse de vouloir encore faire face, qui fait perdre un temps précieux. Pendant ce temps, la situation, elle, n'attend pas. Ce qui aurait pu être dit plus tôt demande ensuite davantage de temps pour être démêlé. Les marges de manœuvre se sont réduites à mesure que les bons interlocuteurs ont été contournés — non par défiance, mais par hésitation, par méconnaissance, ou simplement parce que d'autres discours, plus visibles, semblaient d'abord plus accessibles.

Une parole brillante ne remplace pas une intervention ajustée. Un discours séduisant ne dispense pas de s'adresser, assez tôt, à ceux dont c'est précisément le métier.

Il y a, dans et autour de l'entreprise, des professionnels dont le rôle consiste précisément à intervenir dans cette zone peu spectaculaire où se rencontrent la santé, le social, l'organisation et la prévention.

Il serait peut-être temps de leur laisser toute leur place — assez tôt pour que cela serve encore.

Ce serait déjà faire preuve d'élégance. Et peut-être, d'un peu d'altruisme.

Marlène BOURGEOIS

Service social du travail externalisé et coaching professionnel

https://www.cabinetmb-solutionssociales.fr
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