Quand l’expérience cesse de séduire, ou l’âge transparent : ce luxe du privé qui coûte cher à l’emploi

Toute ressemblance avec des situations réelles de travail est, en principe, parfaitement intentionnelle.

Il y a un âge où l'on découvre, dans la vie ordinaire, une forme de liberté assez inattendue. Le regard des autres se retire un peu. Il devient moins scrutateur, moins prescripteur. On traverse la rue, une salle d'attente, un café, avec cette sensation nouvelle d'être moins assigné à paraître, moins sommé d'occuper l'espace. Dans la vie privée, cette transparence peut presque ressembler à un luxe.

Je n'avais simplement pas imaginé qu'elle puisse, dans le travail, prendre une tout autre signification.

Car à l'emploi, la transparence n'a plus rien d'une détente. Elle devient une forme de pâleur sociale. On cesse moins d'être regardé qu'on commence à être regardé autrement — avec moins de curiosité, moins d'élan, moins de projection. On vous trouve sérieux, expérimenté, fiable, parfois même très compétent, mais d'une compétence qui ne suscite plus tout à fait le désir.

Ce que l'âge rappelle, et que l'on préfère tenir à distance

L'explication la plus courante est connue : un salarié plus âgé coûterait plus cher, aurait derrière lui une trajectoire, un niveau d'exigence, une rémunération attendue. Tout cela existe. Mais je ne suis pas certain que cela suffise à expliquer le regard plus terne qui pèse parfois sur les professionnels de plus de cinquante ans.

L'âge, dans le monde du travail, ne rappelle pas seulement un coût. Il rappelle le temps. Et le temps, dans des univers professionnels fascinés par la vitesse, la nouveauté, l'agilité proclamée, est une réalité que l'on préfère souvent tenir à distance. Un salarié plus âgé introduit dans le paysage quelque chose que le travail contemporain aime peu regarder en face : l'usure possible, la fin des illusions de toute-puissance, le fait qu'aucun parcours ne demeure éternellement du côté du lancement ou de la promesse.

Ce n'est pas très avouable. Alors cela ne se dit pas ainsi. On ne dira pas qu'un candidat de cinquante-deux ans inquiète parce qu'il rappelle le temps qui passe ; on dira qu'il correspond moins à la dynamique. On ne dira pas qu'il est très expérimenté de cette manière singulière qui signifie surtout qu'on ne le choisira pas.

Ce qui gêne n'est pas toujours ce qui manque. C'est parfois ce qui rappelle. Et l'âge rappelle quelque chose que le monde professionnel préfère souvent maquiller sous les mots d'agilité, de transformation ou de dynamique.

L'éclat contre la densité

Le paradoxe est pourtant considérable. C'est souvent à cet âge que l'on travaille avec le plus de netteté. Les enjeux sont mieux perçus, les faux-semblants impressionnent moins, les urgences se hiérarchisent plus vite. On a perdu quelques illusions, mais ce n'est pas forcément une perte pour le travail. On sait mieux ce qui compte, ce qui relève du bruit, ce qui mérite d'être pris au sérieux.

Autrement dit, l'âge enlève parfois un peu d'éclat, mais il ajoute souvent de la densité. Le problème est que la densité se vend moins bien que l'éclat. Dans une culture où l'on attend des professionnels qu'ils incarnent en permanence la relance, le rebond, la disponibilité, la valeur doit toujours emprunter le visage du neuf.

Ce que ce biais coûte

Ce biais coûte cher aux personnes, d'abord, lorsqu'elles cherchent un emploi et comprennent à demi-mot que l'on admire leur parcours avec cette réserve polie qui signifie surtout qu'on ne les choisira pas. Il coûte cher aussi aux organisations, qui se privent parfois de professionnels très construits au nom d'un imaginaire de la fraîcheur dont on surestime volontiers les vertus. À force de confondre nouveauté et valeur, on finit par appauvrir sa compréhension du travail réel.

Le sujet n'est donc peut-être pas seulement celui du coût, ni même celui de la compétence. Il est aussi celui d'une gêne collective devant ce que l'âge rend visible. Et tant que cette gêne restera impensée, elle continuera de se traduire en choix apparemment rationnels, en préférences apparemment objectives, en tris apparemment naturels.

Il ne s'agit pas de corriger son jugement par charité, ni d'accorder aux plus de cinquante ans une indulgence de principe. Il s'agit d'apprendre à distinguer ce qui relève d'une évaluation réelle de ce qui procède, plus discrètement, d'un imaginaire social mal interrogé.

Le temps finit toujours par entrer dans l'entreprise.

Autant éviter de le laisser à la porte quand il se présente avec de l'expérience.

Marlène BOURGEOIS

Service social du travail externalisé et coaching professionnel

https://www.cabinetmb-solutionssociales.fr
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