La légende du salarié ordinaire et le mythe des talents

Toute ressemblance avec des situations réelles de travail est, en principe, parfaitement intentionnelle.

Je vois beaucoup de gens très, très ordinaires. Je les vois dans mes accompagnements, dans mes entretiens, dans les couloirs des entreprises, dans ces existences professionnelles qui ne produisent ni récit spectaculaire, ni récit héroïque, ni récit de crise suffisamment constitué pour intéresser durablement les organisations.

Je les vois d'autant mieux que je me reconnais souvent en eux. Je ne suis, après tout, qu'une assistante sociale du travail, figure assez transparente elle aussi, placée quelque part au milieu d'experts en coaching, en management, en transformation, en performance, en optimisation de soi et du collectif. Il faut beaucoup de vocabulaire aujourd'hui pour parler du travail. Et dans cette inflation de savoirs et de postures, il arrive que les plus ordinaires deviennent presque invisibles à force de ne rien revendiquer d'exceptionnel.

Le salarié ordinaire n'est pas celui dont il n'y aurait rien à dire. Il est souvent celui dont on a cessé de vouloir raconter quelque chose.

La légende comme recouvrement

Je repense souvent, à ce sujet, au Bureau des légendes. Dans cette série, tout commence par des vies banales, des métiers sans éclat particulier, des routines sans relief. Et c'est précisément cette apparente banalité qui protège autre chose. La légende sert à recouvrir. Elle donne au regard ce qu'il peut tranquillement accepter : rien de remarquable. Rien à signaler. Circulez.

Dans les entreprises, le mouvement est presque inverse. Ce n'est pas derrière le salarié ordinaire que l'on imagine quelque chose de caché. C'est derrière lui qu'on n'imagine plus rien du tout. La légende du salarié ordinaire, au travail, consiste justement à faire croire qu'il n'y a pas d'histoire. Pas d'épaisseur. Pas d'effort particulier. Pas de coût. Seulement une présence fonctionnelle, suffisamment stable pour qu'on s'autorise à ne plus la regarder de trop près.

Or cette légende est fausse. Derrière le salarié ordinaire, il y a presque toujours une histoire réelle. Une vie tenue. Des arbitrages discrets. Une fatigue qui ne cherche pas forcément un nom. Il y a des enfants à conduire, des parents à aider, des budgets à surveiller, des nuits trop courtes, des compromis intérieurs, des renoncements minuscules, des efforts sans témoin. Il y a, surtout, ce travail obscur qui consiste à rester quelqu'un de fiable sans faire de sa propre tenue un objet visible.

Le salarié ordinaire n'est pas un salarié vide. C'est un salarié dont l'intériorité, le coût, les ajustements et la contribution ont été recouverts par un récit pauvre : celui de la normalité.

Le mythe des talents

Pendant que ce récit s'installe, un autre prospère beaucoup mieux : celui des talents. L'entreprise contemporaine aime les hauts potentiels, les profils rares, les collaborateurs "à fort impact", les trajectoires remarquables. Elle aime identifier, distinguer, révéler, valoriser. Le talent est devenu une catégorie extrêmement flatteuse, presque une manière de nommer la part noble de l'humain au travail.

Mais toute lumière suppose un fond. Et il y a, derrière les talents que l'on célèbre, tout un travail ordinaire que l'on raconte beaucoup moins. Il y a des présences régulières qui absorbent, stabilisent, relaient, organisent, assurent la continuité. Il y a ceux qui permettent que d'autres apparaissent comme brillants parce qu'eux-mêmes ont pris à leur charge une part silencieuse de la tenue du quotidien.

Les talents brillent rarement seuls. Ils brillent sur un arrière-plan de travail ordinaire qu'il est devenu commode de ne plus voir.

Plus un salarié est fiable, moins il fait parler de lui. Plus il assure, moins il devient intéressant pour les récits dominants de l'entreprise. Le salarié ordinaire paie souvent sa régularité par une forme d'effacement symbolique. Il devient ce qu'on ne raconte plus.

Renverser nos récits

L'ordinaire n'est pas le résidu du travail. Il en est souvent la matière principale. C'est dans l'ordinaire que se logent la qualité, la constance, la tenue, la transmission, l'ajustement, la fiabilité, le tact, l'endurance sans emphase, le souci des autres sans communication particulière. C'est dans l'ordinaire aussi que se forment les déséquilibres discrets, les fatigues qui ne montent dans aucun tableau de bord, les coûts personnels qui ne deviennent légitimes qu'une fois devenus visibles — parfois trop tard.

Au lieu de demander sans cesse comment détecter les talents, il faudrait parfois se demander comment mieux voir ceux que l'on a pris l'habitude de considérer comme simplement ordinaires. Au lieu de ne raconter que les trajectoires qui montent, il faudrait réapprendre à regarder les présences qui durent. Au lieu de réserver la valeur à ce qui se distingue, il faudrait reconnaître ce qui soutient.

Ceux que je rencontre dans mes accompagnements me rappellent que l'entreprise ne repose pas seulement sur ceux qu'elle célèbre, mais aussi sur ceux qu'elle ne pense presque jamais. Ils me rappellent que la dignité du travail se joue rarement dans les récits les plus visibles.

Une organisation mature ne devrait pas seulement savoir détecter ses talents. Elle devrait aussi savoir reconnaître ses présences ordinaires. Comprendre que, derrière la légende du salarié ordinaire, il y a très souvent bien plus qu'un salarié banal.

Il y a quelqu'un qui tient.

Et ce quelqu'un mérite mieux que le simple privilège de passer inaperçu.

Marlène BOURGEOIS

Service social du travail externalisé et coaching professionnel

https://www.cabinetmb-solutionssociales.fr
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