Faire front, tenir, résister : comment le langage du travail conditionne la possibilité du burn-out

Toute ressemblance avec des situations réelles de travail est, en principe, parfaitement intentionnelle.

La fabrique rhétorique du consentement au travail

On parle souvent du burn-out comme d'un épuisement professionnel lié à une surcharge de travail, à une intensification des contraintes, à un défaut de régulation ou à une dégradation des conditions d'exercice. Tout cela est exact. Mais cela ne suffit pas.

Car le burn-out ne devient pas seulement possible dans des organisations trop exigeantes ou insuffisamment protectrices. Il devient aussi pensable, supportable, et parfois presque cohérent, dans un univers professionnel saturé de mots qui valorisent la tenue, la résistance, la mobilisation, la disponibilité, la capacité à faire face. Il ne faut donc pas seulement regarder ce que le travail demande. Il faut aussi écouter la langue dans laquelle il le demande.

C'est cette langue, en apparence ordinaire, qu'il devient nécessaire d'examiner.

Un cadre normatif à bas bruit

Le travail contemporain ne s'organise pas uniquement à travers des procédures, des objectifs ou des indicateurs. Il s'organise aussi à travers un ensemble de formulations qui paraissent naturelles, évidentes, presque anodines, mais qui orientent profondément les conduites. Être engagé. Rester mobilisé. Faire preuve de résilience. Tenir la charge. Répondre présent. Faire face. Être en première ligne. Être agile. Garder le cap. Ne pas lâcher.

Pris séparément, ces mots peuvent sembler relever du simple bon sens professionnel. Mais leur répétition, leur valorisation constante, leur caractère quasi réflexe finissent par produire un cadre normatif. Ils dessinent, peu à peu, la figure du travailleur légitime : non seulement compétent, non seulement fiable, mais capable d'endurer, de se mobiliser sans relâche, de ne pas trop opposer sa limite à la continuité de l'activité.

Le langage du travail ne se contente pas de décrire des qualités attendues. Il hiérarchise les attitudes, distribue la valeur, moralise les comportements, produit des effets d'évidence. Il indique ce qui mérite d'être reconnu, admiré, soutenu. Et, dans le même mouvement, il rend plus difficilement dicible ce qui ralentit, ce qui hésite, ce qui oppose une limite.

Dès lors, l'épuisement ne relève plus seulement d'un trop-plein de tâches. Il s'inscrit dans une culture où certaines formes de souffrance ont d'abord été neutralisées par des mots valorisants.

La fabrique rhétorique du consentement

Certaines cultures de travail obtiennent l'adhésion non seulement par la structure hiérarchique ou les impératifs de performance, mais aussi par les mots qu'elles rendent désirables, légitimes, moralement supérieurs. Cette fabrique rhétorique du consentement n'agit pas à coups d'ordres explicites. Elle valorise la mobilisation. Elle héroïse l'endurance. Elle présente l'adaptation comme une évidence. Elle réinterprète la résistance à l'excès comme un défaut d'engagement. Elle obtient ainsi ce que la contrainte nue obtient moins bien : une participation intérieure aux exigences du système.

Le mot engagement a connu une extension spectaculaire. Il désignait autrefois un choix fort, une adhésion assumée. Dans le monde du travail, il est devenu un mot de pilotage. On mesure l'engagement. On l'attend. On le stimule. Ne pas paraître engagé, c'est déjà risquer d'être lu comme distant, peu mobilisé. Le mot résilience a suivi une trajectoire comparable : il ne s'agit plus de comprendre un processus, mais de tenir après le choc, de revenir vite, de ne pas trop faire obstacle à la reprise. Le mot mobilisation, lui, a cessé de désigner un état exceptionnel — il est devenu une disposition permanente, comme si l'intensité devait être le régime ordinaire de la vie professionnelle.

Et que dire de formulations comme faire face, tenir, faire front, rester dans la course, être sur le terrain, garder le cap ? Elles semblent relever du simple style. Mais elles installent le travail dans un imaginaire de l'épreuve, de la ligne à tenir, du front à ne pas abandonner. Même lorsqu'elles ne relèvent pas explicitement du vocabulaire militaire, elles reprennent quelque chose de sa logique : la tenue, la résistance, la suspicion à l'égard du retrait.

Le revers extrême d'un modèle d'adaptation survalorisé

Quand une organisation valorise systématiquement ceux qui tiennent, elle rend plus difficile la reconnaissance de ceux qui s'épuisent. Quand elle admire la capacité à faire face, elle sous-estime le prix psychique de cette capacité. Quand elle confond professionnalisme et endurance, elle fait glisser la compétence du côté de la tolérance à l'excès.

Ainsi se constitue une culture de résistance. Une culture dans laquelle le bon professionnel n'est pas seulement celui qui travaille bien, mais celui qui absorbe les tensions sans trop désorganiser le collectif, celui qui continue malgré les contradictions, celui qui convertit ses propres limites en effort supplémentaire plutôt qu'en sujet de discussion.

Le burn-out apparaît alors moins comme un accident incompréhensible que comme le revers extrême d'un modèle d'adaptation survalorisé. Il n'est pas la preuve que quelqu'un était trop fragile pour tenir. Il peut être, au contraire, l'indice qu'il a trop longtemps tenu dans une langue qui lui apprenait précisément que tenir était une vertu.

Il existe une différence décisive entre demander à un professionnel de clarifier ses priorités et lui demander de rester mobilisé. Entre reconnaître qu'une situation a été éprouvante et exiger de la résilience. Entre organiser une réponse soutenable et appeler à faire front.

Une exigence de discernement

Il ne s'agit pas de traquer chaque mot comme s'il était suspect en lui-même. Il s'agit de retrouver une capacité de discernement. De cesser de prendre pour neutres des termes qui orientent puissamment les subjectivités. De réintroduire de la pensée là où les formulations paraissent aller de soi.

Plus un terme paraît inspirant, consensuel, fédérateur, plus il mérite parfois d'être examiné. Que demande-t-il réellement ? Que valorise-t-il ? Que rend-il plus difficile à dire ? À quelles conditions de possibilité de l'épuisement contribue-t-il, silencieusement ?

Car une culture de travail se reconnaît aussi à la langue qu'elle impose à ceux qui y évoluent. Et lorsqu'une culture ne cesse de célébrer ceux qui font face, tiennent et résistent, elle doit accepter qu'on lui demande ce qu'elle fait, concrètement, pour que les corps et les psychismes n'aient pas à brûler pour continuer à appartenir au collectif.

Maintenir une juste distance avec les mots martelés n'est pas un luxe intellectuel.
C'est une manière de se défendre contre ce qu'ils cherchent parfois à naturaliser.

Non plus dans la langue héroïsée de l'endurance —
mais dans celle, plus sobre et plus juste, des conditions réellement tenables.

Marlène BOURGEOIS

Service social du travail externalisé et coaching professionnel

https://www.cabinetmb-solutionssociales.fr
Précédent
Précédent

Croyez-le ou non : il y a aussi de bons DRH

Suivant
Suivant

Engagement : comment un mot de mobilisation est devenu un mot de management