Engagement : comment un mot de mobilisation est devenu un mot de management

Toute ressemblance avec des situations réelles de travail est, en principe, parfaitement intentionnelle.

Il y a des mots qui, à force d'être utilisés partout, finissent par ne plus rien dire. Ou plutôt : ils disent autre chose que ce qu'ils disaient au départ. Le mot engagement fait partie de ceux-là.

Longtemps, s'engager n'était pas un geste anodin. C'était un mot de décision. Un mot de choix. Un mot qui engageait précisément parce qu'il supposait autre chose qu'une présence correcte ou qu'une participation attendue. Il renvoyait à une cause, à une orientation, à une forme d'adhésion assumée. Il avait même, parfois, quelque chose de solennel.

Aujourd'hui, dans le monde du travail, le mot est partout. Et à force d'être mobilisé pour tout, il a cessé de désigner un élan libre. Il est devenu un mot de pilotage. Un mot de cadrage. Un mot de management.

Du travail bien fait à la disposition intérieure

Ce déplacement change la nature même de ce qui est attendu des salariés. On ne leur demande plus seulement de faire leur travail, de coopérer, de prendre leurs responsabilités. On attend d'eux qu'ils soient engagés. Autrement dit, on ne vise plus seulement leurs actes — on vise leur disposition intérieure.

Le glissement est important. Parce qu'un salarié peut être compétent sans être enthousiaste. Il peut être fiable sans adhérer à tout. Il peut faire correctement son travail sans vouloir se laisser absorber tout entier par lui. Il peut aussi prendre de la distance, exprimer des réserves, poser des limites, ou simplement refuser qu'on transforme sa relation au travail en démonstration de loyauté permanente.

Or le mot engagement brouille cela. Il valorise un investissement qui dépasse souvent le cadre du travail bien fait. Il introduit une exigence supplémentaire, plus floue, plus morale, plus difficile à contester.

Celui qui doute paraît moins engagé. Celui qui critique fragilise la dynamique. Celui qui refuse une surcharge manque d'implication. Et peu à peu, un mot censé désigner une adhésion libre devient un instrument discret de normalisation.

Un mot impossible à contester

L'efficacité du terme tient à cela : il est presque impossible de s'y opposer sans paraître défaillant. Qui oserait dire qu'il n'est pas favorable à l'engagement ? Le mot est si positivement chargé qu'il neutralise une partie de la discussion. Il fabrique du consensus avant même d'avoir défini ce dont on parle.

Pourtant, dans bien des cas, ce qu'on appelle engagement recouvre des réalités beaucoup plus ordinaires. Il peut s'agir de motivation, d'implication, de conscience professionnelle. Mais il peut aussi s'agir de suradaptation, d'endurance silencieuse, d'acceptation contrainte. D'une manière de tenir plus que de raison, pour que le travail continue malgré tout.

C'est là que le mot devient problématique. Parce qu'il donne une apparence valorisante à des exigences qui relèvent parfois d'une intensification du travail ou d'un affaiblissement des limites. Il habille d'un vocabulaire positif ce qui pourrait être nommé autrement, de manière plus honnête et plus précise.

Revenir à des mots plus simples

Un salarié n'a pas à être mobilisé comme on mobilise une cause. Il n'a pas à démontrer en permanence une intensité intérieure pour légitimer sa place. Il a à travailler dans un cadre clair, soutenable, reconnaissant, où la coopération ne dépend pas d'une mise en scène de l'adhésion.

Il serait parfois plus juste de revenir à des mots plus simples. Parler de conditions de travail. Parler de participation. Parler de qualité du travail. Parler de reconnaissance. Parler de marges de manœuvre. Tous ces mots ont un avantage : ils décrivent davantage le réel et exigent moins de disposer subjectivement les personnes dans le bon sens.

On ne décrète pas un élan. On peut, au mieux, créer des conditions qui donnent envie de prendre part. Mais dès qu'un mot de choix devient un mot d'obligation, il faut se demander ce qu'il est en train de couvrir.

À force de vouloir mesurer, stimuler et exiger l'engagement, on finit par oublier une chose essentielle : on ne décrète pas un élan.

Et dans le cas de l'engagement au travail, ce que ce mot couvre n'est pas toujours flatteur pour l'organisation.

Marlène BOURGEOIS

Service social du travail externalisé et coaching professionnel

https://www.cabinetmb-solutionssociales.fr
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