Toute ressemblance avec des situations existantes ou ayant existé en entreprise ne relève pas de la coïncidence.

On pourrait croire qu'il ne s'agit que de café. D'une capsule. D'un geste. D'un petit confort de bureau. Et pourtant, lorsque chacun commence à boire son café dans son bureau, une question mérite d'être posée. Non pas sur le café lui-même, mais sur ce qu'une entreprise fait disparaître quand elle privatise jusqu'à la pause la plus ordinaire.

What else ? La formule publicitaire est légère. Mais appliquée à la vie au travail, elle ouvre une question beaucoup plus sérieuse : que reste-t-il d'autre, quand même le café ne se partage plus ? Que reste-t-il pour les croisements simples ? Pour la parole brève, sans ordre du jour ? Pour les liens sans motif ?

Les lieux faibles et leur force singulière

La machine à café partagée n'est jamais seulement une machine. Elle est un lieu faible. Et c'est précisément pour cela qu'elle compte.

Un lieu faible, c'est un lieu sans prestige particulier, sans statut officiel, sans promesse stratégique. Mais les lieux faibles ont une force singulière : ils permettent ce que les dispositifs forts rendent souvent plus difficile. Ils autorisent l'inattendu, la rencontre non programmée, la parole sans performance, le détour, la civilité ordinaire, l'ajustement sans mise en scène.

On y parle parfois de tout et de rien. Et c'est souvent ainsi que quelque chose d'important commence à se dire. Pas encore une alerte. Pas encore un signalement. Plutôt une phrase à demi-posée. Un étonnement. Un "tu trouves ça normal, toi ?" Un "je crois qu'il y a quelque chose qui se tend." Ces phrases-là ont besoin d'un lieu.

Elles ont besoin d'un seuil. D'un interstice. D'un endroit où la parole ne soit pas immédiatement sommée d'être claire, complète, prouvée, objectivée, recevable, traitable.

Ce que la privatisation de la pause révèle

Le bureau fermé et le café solitaire ne sont pas des fautes. Mais lorsqu'ils deviennent la norme, ils disent quelque chose. Ils disent que même la pause peut se vivre sans sortie de soi. Que même l'interruption la plus banale n'a plus besoin d'un lieu commun. Qu'un collectif peut finir par ne plus avoir besoin de se rencontrer pour fonctionner — ou du moins le croit-il.

Car on peut très bien faire tourner une organisation sans presque plus de lieux faibles. Par mails, par Teams, par tableaux de bord, par circuits clairs. Beaucoup d'entreprises y parviennent. Elles fonctionnent. Elles délivrent. Mais ce qu'elles perdent, souvent sans s'en apercevoir, c'est la texture relationnelle par laquelle un collectif se perçoit lui-même avant même de se penser.

On ne s'y rencontre plus qu'à travers des rôles. On ne s'y parle plus que pour quelque chose. Et quand tout échange doit avoir un objet, quelque chose se raréfie : la parole simple.

La parole simple précède souvent la parole importante

Avant de demander un entretien, on glisse une phrase. Avant de saisir un élu du personnel, on teste son étonnement auprès d'un collègue. Avant d'alerter sur un climat, on cherche si d'autres sentent la même chose. Avant de dire "je ne tiens plus", on commence souvent par admettre "je suis fatigué".

Quand il n'existe plus d'espace pour ces commencements faibles, la parole ne disparaît pas forcément — elle change de nature. Elle devient plus coûteuse, plus abrupte, plus formelle, plus tardive. Elle demande plus de courage parce qu'elle ne peut plus s'appuyer sur ces petits paliers intermédiaires qui permettent d'éprouver sa perception, de trouver un mot, de déposer un malaise avant qu'il ne se transforme en crise.

C'est pourquoi les entreprises qui suppriment ou privatisent leurs espaces informels s'étonnent parfois, ensuite, de la difficulté à faire circuler la parole. Elles multiplient alors les outils — enquêtes, baromètres, séminaires sur la cohésion, formations au feedback. Tout cela est utile. Mais rien de cela ne remplace entièrement un espace où l'on peut simplement se croiser sans devoir produire immédiatement quelque chose d'exploitable.

Une entreprise saine se lit aussi à cela : à sa capacité à laisser subsister des endroits où le collectif n'est pas seulement géré, mais vécu.

La machine à café comme révélateur

La machine à café partagée n'est pas un fétiche. Elle est un révélateur. Elle révèle le niveau de confiance, le degré de porosité entre les fonctions, le droit ou non de perdre quelques minutes, la façon dont l'entreprise imagine ses salariés : comme des individus autonomes branchés à leurs tâches, ou comme des personnes qui ont encore besoin de se croiser pour faire monde au travail.

Les lieux faibles ne servent pas seulement à "faire du lien". Ils servent aussi à empêcher que tout se durcisse. Ils amortissent. Ils relient. Ils rendent moins abruptes les hiérarchies. Ils permettent que des différends se dégonflent avant de se formaliser. Ils donnent à voir ce qu'aucun indicateur ne mesure bien : le climat.

Le café partagé n'est pas un folklore d'entreprise.
C'est parfois l'un des derniers endroits où le collectif existe encore sans devoir se justifier.

Et c'est peut-être pour cela que sa disparition n'a rien d'anodin.

Marlène BOURGEOIS

Service social du travail externalisé et coaching professionnel

https://www.cabinetmb-solutionssociales.fr
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