Une vie peut en désirer une autre. Ou pas.

Toute ressemblance avec des situations existantes ou ayant existé en entreprise comme dans nos vies ordinaires ne relève pas de la coïncidence.

Je voudrais faire ici un pas de côté, et prendre le temps de ne rien vous demander. Ni de changer de vie, ni de dépasser vos peurs, ni de transformer vos envies en projets. Les invitations à devenir enfin nous-mêmes finissent parfois par nous laisser peu de repos auprès de ce que nous sommes. Cet article ne servira peut-être à rien. Il voudrait seulement offrir un endroit où approcher ce qui nous attire, ce qui nous fatigue, ce que nous ne pouvons pas risquer. Une place pour ces désirs que nous gardons avec pudeur, sans savoir encore s'ils demandent une autre vie ou davantage d'espace dans celle-ci.

« Lancez-vous. » « Osez. » « Donnez vie à vos projets. » Les formules se succèdent avec une assurance qui ne semble jamais rencontrer d'obstacle assez sérieux pour la ralentir. Quelque part, une personne sait déjà que nous devons changer, et comment nous devrions accueillir ce changement. Elle nous promet de découvrir notre potentiel, de dépasser nos limites, de cesser de subir. Il arrive qu'une phrase encourage au bon moment. Mais leur répétition produit une étrange fatigue : même notre désir d'une vie moins exigeante devient une nouvelle occasion de nous demander un effort.

Nous avions à réussir notre carrière. Il faudrait désormais réussir notre sortie, notre reconversion, notre épanouissement. Les critères changent, l'obligation de nous accomplir demeure. Une existence consacrée au travail était peut-être trop étroite ; une existence qui ne se transforme pas assez vite le serait également. Nous voici sommés de prouver notre liberté par une décision visible, de donner à notre singularité la forme d'un projet, puis de montrer que nous avons eu raison.

C'est de cette agitation que je voudrais m'éloigner un instant. Il y a des moments où une vie demande une action franche. Il y en a d'autres où elle a besoin de pouvoir s'écouter sans être immédiatement conduite quelque part. Nous pouvons éprouver une aspiration encore incertaine, reconnaître une fatigue, imaginer autre chose, sans disposer pour autant d'une décision à prendre. Ce temps n'est pas nécessairement une esquive. Il peut être celui dont nous avons besoin pour comprendre ce qui nous arrive.

Tout va parfois suffisamment bien pour que nous ne sachions pas comment parler de ce qui ne nous suffit plus. Le métier conserve de l'intérêt, les responsabilités ont du sens, les personnes avec lesquelles nous travaillons comptent. Nous avons voulu cette place. Nous avons appris à l'occuper, traversé des difficultés, reçu de la confiance. Puis une perspective qui aurait autrefois suscité notre enthousiasme nous laisse hésitants. Une proposition flatteuse arrive, et nous pensons d'abord à ce qu'elle nous prendra.

Nous ne regrettons pas nécessairement notre parcours. Nous voudrions peut-être qu'il cesse de décider seul de la suite. Cette distinction est difficile à faire entendre. Une vie antérieure nous paraît plus facile à quitter lorsqu'elle peut être accusée : nous aurions été trompés, déçus, maltraités. Le changement possède alors une cause que les autres reconnaissent. Mais comment expliquer que nous aimons encore ce que nous faisons et que nous souhaitons pourtant lui consacrer moins de vie ?

Une décision juste à un moment de l'existence n'engage pas forcément toute sa durée. Ce que nous avons choisi a pu nous nourrir, nous structurer, nous permettre de rencontrer des personnes et de découvrir des capacités que nous ignorions. Reconnaître cette valeur ne nous oblige pas à demander éternellement la même chose à la même place. Nous pouvons avoir sincèrement voulu un engagement et sentir qu'il doit désormais changer de forme.

La difficulté vient aussi de ce que nos parcours se racontent volontiers comme une ascension. Davantage de responsabilités, un périmètre élargi, une fonction plus exposée : les étapes se succèdent dans une direction dont la valeur paraît acquise. Refuser la suivante demande une explication. Nous savons présenter une ambition ; nous disposons de moins de mots pour dire qu'une promotion désirable aux yeux des autres ne correspond plus à ce que nous souhaitons vivre.

Le regard d'autrui consolide alors une image dans laquelle nous pouvons finir par nous sentir tenus. Nous sommes devenus la personne entreprenante, celle qui accompagne, celui qui trouve une solution. La confiance reçue nous touche. Elle peut aussi rendre difficile l'expression d'un désir qui ne lui ressemble pas. Nous voudrions rester dignes de cette confiance, sans devoir rester identiques pour la mériter.

Ce que nous attendions de la réussite mérite d'être approché avec la même précaution. Il y avait le plaisir du métier, le goût d'apprendre, l'envie d'agir utilement. Il y avait peut-être aussi l'espoir d'obtenir enfin une place incontestable, de mettre les nôtres à l'abri, de ne plus avoir à prouver notre valeur. Une fonction pouvait promettre davantage que son contenu. Elle devait nous apporter une légitimité, réparer une humiliation ancienne, clore une inquiétude. Ces attentes ne rendent pas l'ambition suspecte. Elles lui donnent une histoire.

Mais une place professionnelle ne peut pas toujours accomplir tout ce que nous lui avons confié. Le titre arrive, la reconnaissance aussi, et une part de l'incertitude demeure. Nous avions imaginé pouvoir nous reposer après cette étape ; une autre se présente, avec ses exigences et sa promesse renouvelée. Nous pouvons continuer parce que nous aimons avancer. Nous pouvons également continuer parce que nous espérons encore atteindre l'endroit où nous nous sentirons enfin quittes.

Avec les années, cette attente peut se déplacer. Certains objectifs perdent leur pouvoir d'attraction. D'autres restent désirables, mais ne valent plus les mêmes sacrifices. Il n'y a aucune sagesse automatique de l'âge : une personne jeune peut savoir ce qu'elle refuse de consacrer au travail, une autre trouver tardivement une ambition qui la réjouit. Ce qui importe est la possibilité de réexaminer nos désirs sans être obligés de rester conformes à ceux que nous avons exprimés auparavant.

C'est ici qu'une autre aspiration peut apparaître, discrète, presque embarrassante. Du temps pour apprendre sans avoir à démontrer l'utilité de cet apprentissage. Une journée de travail qui se termine réellement. Une responsabilité exercée sans qu'elle occupe toutes les pensées. La possibilité de créer, de marcher, de retrouver quelqu'un avec une attention encore disponible. Ces envies n'ont pas toujours l'éclat d'un projet que nous saurions présenter. Elles tiennent parfois dans une manière différente d'habiter les jours.

Nous savons expliquer une formation, une évolution de poste, une stratégie. Nous nous sentons plus démunis devant une envie dont nous ne pouvons garantir ni le résultat ni l'utilité. Dire que nous voudrions écrire, chanter, cesser de diriger ou rester davantage auprès des nôtres expose une part de nous que les arguments professionnels protégeaient. Un objectif chiffré se défend. Un désir se montre.

Sa pudeur tient peut-être à cela. Ce que nous n'avons pas encore accompli reste vulnérable. Le dire, c'est risquer de l'entendre réduit à une fantaisie ou immédiatement soumis à la question de sa faisabilité. Nous avions besoin de reconnaître une envie ; l'interlocuteur demande déjà comment nous allons nous y prendre. Il cherche un calendrier, une méthode, une preuve de sérieux. Sa bonne volonté précipite quelque chose qui avait besoin de temps.

Je ne voudrais pas disqualifier les accompagnements qui aident une personne à penser et à agir. Une écoute, un conseil, un travail mené avec quelqu'un peuvent être précieux. Ce qui fatigue est cette manière de connaître la destination avant d'avoir entendu la personne, de traduire toute hésitation en blocage et tout désir en potentiel à exploiter. Nous pouvons chercher un appui sans remettre à quelqu'un d'autre le pouvoir de définir ce que devrait être notre vie.

L'intimité demeure un endroit important de cette réflexion. Nous y connaissons des éléments qui ne tiennent pas dans une présentation de projet : notre endurance réelle, les peurs que nous avons déjà traversées, les personnes qui dépendent de nous, la fatigue qui ne se voit pas. Nous n'y voyons pas toujours clair, et un regard extérieur peut nous aider. Mais nous avons besoin que ce regard accepte de ne pas tout savoir, qu'il ne confonde pas une réserve avec un défaut de courage.

Car la peur ne mérite pas d'être congédiée d'une formule. Elle peut amplifier un danger, nous maintenir dans une situation que nous pourrions quitter. Elle peut aussi nous aider à mesurer ce qu'une décision engage. Peur de manquer d'argent, de perdre une protection, de ne plus trouver de travail. Peur de commencer quelque chose que nous ne saurons pas soutenir. Peur de décevoir, de rester seuls avec les conséquences. Nous pouvons examiner ces peurs, les préciser, chercher ce qui permettrait de les réduire. Nous n'avons pas à les considérer toutes comme des ennemies de notre liberté.

L'échec, lui non plus, ne se laisse pas toujours convertir en promesse. Il existe des tentatives dont nous sortons plus instruits, des erreurs qui deviennent utiles. Il existe aussi des pertes qui ne nous apprennent rien que nous avions besoin de savoir. Une dette, une confiance atteinte, une santé fragilisée, une possibilité disparue ne trouvent pas nécessairement leur compensation dans une leçon. Ceux qui ont échoué ne nous doivent pas le récit d'une renaissance.

Présenter chaque échec comme une étape féconde peut ajouter une charge à ce qui a déjà été subi : après avoir perdu, il faudrait encore tirer quelque chose de la perte, montrer que nous grandissons, sauver le sens de l'expérience. Nous pouvons apprendre sans que cela rende le prix acceptable. Nous pouvons aussi avoir besoin de temps, de soutien, ou simplement de pouvoir dire que cela a fait mal. Cette lucidité ne condamne pas toute tentative ; elle permet de ne pas engager la vie d'autrui avec une légèreté que nous ne prendrions pas pour la nôtre.

Un changement possède en effet un coût que les discours enthousiastes laissent parfois hors du champ. Un salaire paie un logement, soutient des enfants, permet d'aider un proche. Une activité apporte des protections, une appartenance, des habitudes qui structurent les semaines. Selon les ressources et les charges, une baisse de revenu représente une marge à réorganiser ou un équilibre menacé. La prudence n'a pas le même sens pour chacun.

Il y a le manque à gagner, mais aussi le manque à recevoir. Nous pouvons désirer moins de sollicitations et souffrir de ne plus être appelés. Vouloir une fonction moins exposée et éprouver la disparition de certains signes de considération. Retrouver du temps sans savoir tout de suite l'habiter. Une place contenait plusieurs choses : certaines nous pesaient, d'autres nous nourrissaient. Les reconnaître nous aide à comprendre ce qu'il faudra peut-être retrouver autrement.

Les engagements envers les autres compliquent encore ce mouvement. Un responsable peut aimer profondément son équipe et sentir qu'il ne souhaite plus porter de la même manière. Il connaît les personnes, les difficultés, les équilibres précaires. Réduire sa présence lui semble retirer une protection qu'il s'est efforcé de construire. Il se demande qui entendra les alertes, qui prendra le temps d'expliquer, ce qui arrivera après lui. Son aspiration rencontre immédiatement le souci de ceux qui resteront.

Cette inquiétude existe bien au-delà des fonctions de direction. Dans les collectifs, certaines personnes accueillent, transmettent, apaisent, réparent les malentendus. Leur contribution n'a pas toujours de titre, mais elle crée des attentes. Elles peuvent découvrir qu'elles occupent une place devenue très exigeante sans l'avoir jamais définie. Vouloir retrouver de la disponibilité pour elles-mêmes ressemble alors à un retrait fait aux autres.

Ces liens méritent d'être respectés. Ils ne peuvent cependant pas devenir des obligations sans contour. Avoir reçu une confiance ne signifie pas devoir rester indéfiniment à la place où elle nous a été accordée. Aider sa famille n'implique pas nécessairement de lui devoir la même trajectoire toute sa vie. Les responsabilités réelles doivent pouvoir être discutées avec ceux qu'elles concernent. Sans cette discussion, tout ce que nous pourrions donner finit par devenir tout ce que nous croyons devoir.

Les mots de la santé au travail peuvent aider à faire entendre certaines limites. Ils sont nécessaires lorsque la souffrance doit être reconnue et prise en charge. Mais ils ne devraient pas constituer le seul passage par lequel une autre aspiration obtient le droit d'exister. L'épuisement, la dépression, la colère, la fatigue ne se confondent pas, et toute envie de changement ne relève pas d'une atteinte à la santé. Une personne peut aller suffisamment bien pour continuer et souhaiter sincèrement ne plus continuer ainsi.

Attendre que quelqu'un ne puisse plus tenir laisse peu de place à ce qu'il essayait de dire auparavant. Nous pouvons écouter une réserve avant qu'elle devienne une impossibilité, examiner une charge avant qu'elle ne soit plus supportable, accueillir un souhait d'aménagement sans exiger la preuve d'un effondrement. La santé doit être protégée. Elle n'a pas à fournir l'unique justification recevable d'un autre rapport au travail.

Peut-être faut-il alors desserrer l'alternative entre rester exactement comme nous sommes et changer entièrement de vie. Un déplacement peut commencer dans le refus d'une responsabilité supplémentaire, une limite nommée, un engagement partagé. Nous pouvons aimer notre métier et souhaiter qu'il occupe moins de place. Nous pouvons renoncer à une promotion pour consacrer davantage d'attention à autre chose. Ces décisions ne produisent pas forcément un récit spectaculaire. Elles modifient pourtant notre manière de vivre.

Et toutes les envies ne demandent pas une décision. Certaines nous accompagnent. Elles sont une caresse dans une journée rude, une possibilité à laquelle nous revenons, une image qui nous aide à supporter ce qui doit encore l'être. Nous pouvons vouloir regarder de plus près ce qu'elles signifient. Nous pouvons également les garder auprès de nous sans leur imposer de devenir une activité, un revenu ou une nouvelle identité.

Une envie de dessiner n'exige pas de devenir illustrateur. Le plaisir d'écrire ne demande pas nécessairement un livre. Nous pouvons apprendre quelque chose sans nous préparer à en faire un métier. Il serait dommage de soumettre aussitôt cet espace aux obligations de résultat dont nous cherchions peut-être un peu de répit. Une aspiration n'a pas à gagner toute la place pour mériter une place.

Cela ne signifie pas que tous les désirs resteront sans suite. Certains finiront par appeler une transformation importante, avec ses préparatifs, ses renoncements, ses risques. D'autres changeront à mesure que nous les approcherons. Le temps de les écouter permet justement de découvrir ce qu'ils demandent, plutôt que de leur imposer une forme avant de les connaître.

Nous pouvons aussi décider de poursuivre notre carrière, d'accepter une responsabilité, de continuer à développer ce que nous avons construit. Cette confirmation mérite autant de considération qu'un départ. Le refus des injonctions au changement ne devrait pas devenir une injonction à se retirer. Nous n'avons pas à établir une supériorité entre ceux qui continuent, ceux qui modifient leur place et ceux qui cherchent encore.

Il suffit parfois qu'une personne accueille cette recherche sans nous retenir dans l'image qu'elle aime de nous. Qu'elle puisse entendre un doute sans le résoudre, une envie sans l'organiser. Qu'elle ne fasse ni de notre utilité la condition de son affection, ni de notre réussite la preuve permanente de notre valeur. Être accompagnés ainsi ne paie pas les factures et ne supprime pas les risques. Cela rend moins solitaire le moment où nous essayons de penser ce qui n'a pas encore trouvé sa forme.

Je voudrais que nous puissions habiter cet intervalle avec un peu moins de culpabilité. Reconnaître ce qui a compté, ce qui compte toujours, ce qui fatigue désormais. Admettre qu'une existence peut s'enrichir par un changement, mais aussi par une limite, une attention nouvelle, un désir laissé libre de mûrir. La paix que nous cherchions dans la prochaine réussite se trouve peut-être, pour certains, dans la possibilité de ne plus devoir tout justifier par elle.

Tous ces mots, toutes ces phrases alignées ne vous demandent aucun engagement pour la suite. C'est chouette, non ? Ça change. Vous n'avez pas à en sortir avec une résolution, encore moins avec une vie à refaire. Il était possible de prendre ce temps sans lui assigner un résultat.

Voilà. Cet article ne servait peut-être à rien, sinon à vous permettre d'approcher, sans avoir encore à vous en expliquer, ce que vous aimeriez faire entendre dans votre vie.
Marlène BOURGEOIS

Service social du travail externalisé et coaching professionnel

https://www.cabinetmb-solutionssociales.fr
Suivant
Suivant

Sotte ? Idiote ? Perchée ? Non. Juste gentille.