Quand le féminisme envoie un uppercut aux femmes.

Toute ressemblance avec des situations existantes ou ayant existé en entreprise comme dans nos vies ordinaires ne relève pas de la coïncidence.

Oui, le titre cogne. Je ne serais pas féministe, ai-je entendu. Ah, merci pour l'information. Je suis sonnée par ce que j'ai reçu comme une attaque basse : quelques mots suffiraient à disqualifier ce que mes choix, mes actes, mes engagements pourraient donner à comprendre. Le sceau du militantisme rend-il cette violence plus intelligente ? Je voudrais examiner ce moment où une cause d'émancipation sert de caution à la suffisance, où juger dispense d'écouter, où la conviction tourne à la bêtise.

Ce qui me laisse sonnée tient moins à la possibilité d'un désaccord qu'à cette étrange avance prise sur ma propre parole. Quelque chose aurait déjà été décidé à mon sujet. Avant l'examen, avant la discussion, avant même que nous ayons établi ce dont nous parlons, une désignation aurait suffi. Me voilà renseignée sur moi-même.

Il y a dans cette manière de procéder une économie remarquable : elle épargne à celui ou à celle qui juge le temps nécessaire pour comprendre et dépose chez la personne jugée tout le travail de l'explication. À elle de rassembler les éléments, de retrouver les gestes, de préciser les intentions, de produire les preuves. À elle de rendre sa vie lisible dans les catégories qui viennent de lui être imposées.

Je pourrais répondre en alignant mes engagements. Ce serait déjà consentir à une drôle de scène : une femme sommée de présenter son dossier d'émancipation à quelqu'un qui se serait attribué le droit de le valider.

Je préfère regarder la scène elle-même.

Car la question dépasse largement mon agacement. Elle concerne ce que devient une lutte lorsque ses convictions lui servent moins à examiner le monde qu'à distribuer les personnes entre celles qui peuvent parler et celles dont la parole sera d'abord suspectée. Elle concerne cette frontière, parfois infime dans les mots et immense dans ses conséquences, entre contester ce qu'une femme soutient et décider de ce qu'elle est.

Un propos peut être sexiste. Une décision peut entretenir une inégalité. Un engagement peut contredire les principes dont il se réclame. Il faut pouvoir le dire, précisément, fermement, sans que la personne concernée transforme toute objection en atteinte à sa liberté. Mais cette exigence de précision vaut dans les deux sens. Dire ce qui pose problème oblige à désigner un acte, à exposer un raisonnement, à montrer une conséquence. Déclarer une personne insuffisamment féministe peut, au contraire, permettre de se dispenser de tout cela.

Une critique ouvre un objet à la discussion. Un verdict peut retirer à quelqu'un le droit d'y prendre part.

C'est ce déplacement que je voudrais suivre, jusque dans ce qu'il fait aux femmes, aux collectifs et à la possibilité même de penser ensemble.

Être une femme ne garantit pas d'être féministe. L'expérience d'une inégalité ne donne pas automatiquement les moyens de l'identifier, encore moins la volonté de la combattre. Une femme peut défendre des arrangements qui la favorisent tout en maintenant d'autres femmes dans une position subalterne. Elle peut bénéficier d'une liberté et refuser qu'elle soit étendue. Elle peut exercer le pouvoir avec les habitudes de domination qu'elle a elle-même subies.

Il serait donc aussi pauvre de délivrer un brevet de féminisme à toute femme que de réserver aux femmes la capacité de combattre le sexisme. Un homme peut soutenir l'égalité, modifier ses pratiques, accepter de perdre un avantage, intervenir lorsqu'une collègue est déconsidérée. Son sexe ne rend pas ces actes impossibles. Il ne les dispense pas davantage d'être examinés.

Voilà qui oblige à sortir du confort des identités supposées tout expliquer.

La question devient alors plus exigeante : que faisons-nous des rapports de pouvoir dans lesquels nous sommes pris ? Que reconnaissons-nous aux autres ? Qu'acceptons-nous de modifier lorsque notre confort dépend d'une injustice ? Ces questions concernent des conduites, des institutions, des conséquences. Elles ne se résolvent pas en observant qui connaît les mots attendus et qui les prononce avec assez d'assurance.

Parce que les mots, eux aussi, peuvent devenir des signes de rang.

Dans un milieu familier, certaines références rassurent. Une expression reconnue, une indignation partagée, une manière de présenter le problème indiquent que la personne connaît la maison. Sa parole circule plus facilement. Ses maladresses pourront être interprétées avec indulgence : nous savons ce qu'elle voulait dire. Une autre arrive avec un vocabulaire moins assuré, une expérience qu'elle formule autrement, une objection dont elle ignore qu'elle touche à un point sensible. Sa maladresse risque de devenir une preuve contre elle.

La familiarité se fait alors passer pour la justesse.

Le problème n'est pas qu'un engagement possède un langage. Les mots permettent de nommer ce qui demeurait confus, de rapprocher des expériences dispersées, de rendre une injustice discutable. Le problème commence lorsque leur maîtrise devient une condition préalable pour que l'expérience de quelqu'un mérite d'être entendue. Une pensée destinée à rendre visibles les rapports de domination peut alors installer sa propre hiérarchie entre ceux qui savent les décrire et ceux qui les vivent sans disposer de la bonne formulation.

Prenons une situation de travail, imaginée pour éprouver ce raisonnement.

Une salariée explique qu'elle accepte régulièrement les tâches dont personne ne veut. Elle prépare, reprend, termine, remplace. Elle connaît le dossier que les autres ont laissé inachevé, se souvient de la consigne oubliée, évite que la journée suivante commence dans le désordre. Elle dit qu'elle préfère faire elle-même plutôt que supporter les reproches, les tensions ou le travail qui lui reviendra malgré tout.

Quelqu'un lui répond qu'elle contribue ainsi à reproduire un rôle féminin de dévouement.

L'observation peut être pertinente. Elle peut même lui permettre de comprendre ce qu'elle avait fini par considérer comme une simple particularité de son caractère. Mais que devient cette observation si elle s'arrête à lui reprocher sa participation ?

Qui attribue les tâches ? Qui profite de ce travail supplémentaire ? Qui peut refuser sans être sanctionné ? Que se passe-t-il lorsqu'elle ne reprend pas le dossier ? Qui laisse le travail se dégrader jusqu'à ce qu'elle intervienne ? Et pourquoi la personne qui tient l'ensemble devrait-elle porter, en plus, la responsabilité morale de ce qu'elle maintient debout ?

À force de regarder sa docilité, nous pourrions oublier d'examiner ce qui la rend utile aux autres.

Il est possible qu'elle ait appris à se rendre indispensable pour être reconnue. Il est possible qu'elle redoute le conflit. Il est possible, aussi, que son calcul soit lucide : elle sait exactement qui paiera le désordre et ne dispose pas des protections nécessaires pour tenter l'expérience. Ces hypothèses ne s'excluent pas. Elles demandent du temps, des questions, une attention aux rapports réels.

Lui dire seulement qu'elle devrait s'affirmer transforme un problème d'organisation en défaut de courage. Lui signifier qu'elle manque de conscience féministe ajoute une insuffisance politique à la surcharge qu'elle supporte déjà.

La structure demeure. La salariée, elle, repart avec une faute de plus.

C'est ici que l'analyse des contraintes devient décisive. Une conduite ne prend pas le même sens selon les possibilités dont dispose la personne qui l'adopte. Le refus de l'une peut être absorbé par son statut, ses économies, sa réputation, ses soutiens. Le refus de l'autre peut menacer ses horaires, son revenu, la confiance d'un responsable, une place qu'elle a mis des années à obtenir.

Nous pouvons soutenir qu'une situation doit changer sans exiger que la personne la plus exposée en finance seule la transformation.

Et nous pouvons reconnaître une contrainte sans retirer à cette personne toute capacité de jugement. Car une autre violence intellectuelle guette : expliquer si complètement une femme par sa socialisation que rien de ce qu'elle dit ne puisse plus nous apprendre quelque chose. Elle croit choisir ; nous saurions pourquoi elle se trompe. Elle décrit une raison ; nous y verrions la rationalisation de sa dépendance. Elle conteste notre interprétation ; sa contestation confirmerait qu'elle n'a pas encore compris.

Le raisonnement devient alors impossible à mettre à l'épreuve. Tout lui donne raison, y compris ce qui devrait l'obliger à se reprendre.

Il ne reste plus une interlocutrice, mais un cas.

Une analyse de la domination doit pouvoir accueillir cette difficulté : les personnes ne sont ni souveraines hors du monde, ni entièrement absorbées par lui. Elles composent, résistent, consentent parfois, renoncent ailleurs, obtiennent une marge et en perdent une autre. Leur lucidité peut être partielle sans être inexistante. Leur décision peut être discutable sans que leur parole soit disqualifiée d'avance.

Cette complexité dérange les verdicts. Elle est pourtant la matière même d'une vie.

Elle dérange aussi la manière dont certains collectifs entretiennent leur cohésion. Appartenir à un groupe engagé apporte un langage, des appuis, une force que l'isolement ne permet pas toujours de trouver. Mais lorsque l'appartenance devient précieuse, sa perte devient redoutable. Le désaccord ne risque plus seulement de coûter une discussion pénible. Il peut coûter des relations, une réputation, des occasions de travailler, le sentiment d'avoir encore une place.

Revenons à notre salariée. Imaginons qu'une personne, dans la réunion, trouve le jugement trop rapide. Elle voit bien que la femme vient de décrire une impasse, et qu'une réponse utile demanderait de regarder aussi le fonctionnement de l'équipe. Elle hésite pourtant à intervenir. Elle ne voudrait pas paraître défendre la soumission, minimiser les inégalités ou manquer de solidarité avec celles qui ont pris la parole.

Elle se tait.

Une autre remarque son silence et suppose que le diagnostic fait consensus. Elle se tait à son tour. La salariée ne voit pas les hésitations ; elle reçoit une approbation collective.

L'accord apparent s'épaissit de toutes les objections qui n'ont pas trouvé le moyen de se dire.

Voilà un mécanisme autrement plus intéressant à examiner que la seule méchanceté d'une personne. Il permet de comprendre comment un groupe peut durcir un jugement sans que chacun de ses membres y adhère pleinement. Le silence protège individuellement ceux qui hésitent, mais renforce collectivement ce qu'ils n'approuvent pas. À la fin, chacun peut croire que les autres sont plus certains qu'il ne l'est lui-même.

Et celle qui a parlé se retrouve seule devant une certitude que personne n'a vraiment construite.

Cette difficulté n'est pas étrangère à l'histoire des mouvements féministes. En 1976, dans Trashing: The Dark Side of Sisterhood, la militante Jo Freeman décrivait les attaques personnelles et les mécanismes d'isolement dont des femmes pouvaient faire l'objet au sein du mouvement. Elle distinguait ces pratiques du désaccord politique nécessaire : ce qui était atteint n'était plus seulement une idée ou une action, mais la personne elle-même. Son texte rappelait aussi la puissance des témoins, dont le soutien pouvait empêcher que l'attaque se transforme en exclusion. Cette critique venait de l'intérieur du féminisme, d'une femme qui continuait à tenir à son projet d'émancipation.

Cette distinction m'importe. Elle empêche d'offrir aux adversaires de l'égalité le raccourci qu'ils attendent : quelques comportements suffiraient à condamner la lutte entière. Elle oblige également à ne pas protéger ces comportements sous prétexte que les dénoncer ferait du tort à la cause.

Une cause ne devient pas plus solide lorsque ses membres doivent choisir entre lui rester fidèles et dire ce qu'ils y subissent.

D'autant que la protection des convictions peut se transformer en protection des positions. Dans tout collectif, certaines personnes disposent de davantage de relations, d'ancienneté, d'aisance ou d'autorité. Elles savent comment une question sera reçue, qui pourra les soutenir, quelle formulation sera jugée légitime. D'autres découvrent les règles au moment où elles sont accusées de les avoir enfreintes.

Si ces règles restent implicites, le pouvoir de les interpréter appartient à ceux qui occupent déjà la place centrale.

La personne qui juge peut alors demeurer dans le langage des principes, tandis que la personne jugée doit exposer les détails de son existence. L'une affirme ce qu'il faudrait faire. L'autre raconte pourquoi elle n'a pas pu, ce qu'elle a tenté, ce qu'elle redoute, ce qu'elle doit encore à quelqu'un. Leurs paroles ne se présentent plus avec la même dignité : la première semble défendre une idée ; la seconde paraît chercher une excuse.

Il faut regarder cette asymétrie de près. Elle permet de moraliser des différences de ressources.

Participer, prendre position, quitter une situation, affronter une institution demandent du temps, de l'argent, des soutiens, parfois une sécurité que toutes les femmes n'ont pas. Une travailleuse aux horaires fragmentés, une mère sans relais, une femme dépendante d'un logement ou d'un revenu ne peut pas toujours donner à sa résistance la forme publiquement attendue. Cela ne transforme pas chacun de ses accommodements en geste émancipateur. Cela interdit de les examiner comme si leur coût était identique pour toutes.

À qui demandons-nous les preuves les plus spectaculaires ? Et qui a les moyens de les fournir ?

Le risque est de reconnaître plus facilement les femmes dont l'émancipation nous ressemble. Celles qui parlent avec nos références, disposent de nos marges, comprennent nos usages. Les autres deviennent difficiles à classer, donc difficiles à accueillir. Leur liberté serait moins convaincante parce qu'elle a dû emprunter des chemins que nous ne connaissons pas.

Nous dénonçons alors une hiérarchie entre les femmes tout en en fabriquant une autre : celles dont les actes sont immédiatement lisibles et celles qui devront longuement les traduire.

Cette exigence de lisibilité peut atteindre jusqu'au corps. Certaines femmes choisissent de l'exposer dans une action politique. D'autres tiennent à leur pudeur. Certaines font de leur apparence une affirmation ; d'autres souhaitent précisément qu'elle cesse d'être examinée. Aucun de ces gestes ne livre, à lui seul, une vérité complète sur leur liberté.

Le sens dépend de ce qu'elles cherchent, de ce qu'elles peuvent, de ce qui leur est imposé, de la possibilité réelle de faire autrement.

Si nous remplaçons une prescription par son contraire, nous conservons encore le droit de prescrire. La femme doit toujours faire la démonstration qu'elle a compris, mais le costume de la bonne réponse a changé.

Son corps n'a pas à devenir une pièce justificative.

Sa vie professionnelle non plus. Une femme qui dirige ne devient pas automatiquement l'incarnation d'une avancée collective. Nous pouvons examiner sa manière de rémunérer, de répartir les responsabilités, de traiter les salariés, de reconnaître le travail. Une femme qui refuse une promotion ne renonce pas nécessairement à sa liberté. Nous pouvons chercher ce que cette promotion exigeait, ce qu'elle aurait déplacé dans son existence, ce qu'elle aurait réellement apporté.

L'analyse perd sa portée lorsqu'elle demande à chaque femme de représenter, dans chacune de ses décisions, la totalité de la cause.

Il y aurait quelque chose d'épuisant à devoir justifier sa carrière au nom des femmes, son retrait au nom des femmes, sa fermeté au nom des femmes, sa douceur au nom des femmes. Une existence entière placée sous obligation d'exemplarité. Nous aurions obtenu le droit de choisir, mais chaque choix resterait soumis à une inspection.

Je voudrais que nous puissions mesurer ce poids sans renoncer à interroger les effets collectifs de nos actes. La liberté n'abolit pas la responsabilité. Elle suppose cependant que la responsabilité ne devienne pas une dette impossible à acquitter, où la moindre décision insuffisamment exemplaire autoriserait à retirer toute valeur à une personne.

Cette attention aux actes permet également de penser la place des hommes sans distribuer des absolutions ni installer une suspicion sans issue. Un homme peut se déclarer féministe et continuer à accaparer la parole, se décharger du travail domestique, interpréter la compétence d'une collègue comme une menace. Sa déclaration ne vaut pas quittance. Un autre peut se méfier des étiquettes et agir, concrètement, contre des traitements inégalitaires.

Nous pouvons leur demander ce qu'ils font de leur pouvoir, de leurs avantages, de leurs habitudes. Nous pouvons écouter ce qu'ils ont compris et regarder ce qu'ils acceptent de changer.

Les espaces entre femmes peuvent, eux, avoir une fonction réelle : permettre une parole moins surveillée, partager des expériences, retrouver de la force. Leur existence n'implique pas que tout homme soit incapable de soutenir l'égalité. Elle demande de préciser une fonction, un besoin, une situation. Une limite devient intelligible lorsqu'elle peut expliquer ce qu'elle protège. Elle devient autrement préoccupante lorsqu'elle prétend révéler la valeur morale de ceux qu'elle tient dehors.

Il faut tenir cette précision jusque dans la comparaison avec le masculinisme. Un militantisme féministe qui humilie une femme ne suffit pas à rendre le féminisme équivalent aux discours qui légitiment la domination masculine. Les finalités, les rapports de pouvoir et les conséquences ne se confondent pas. Mais cette différence ne rend pas l'humiliation acceptable.

Nous pouvons reconnaître la nécessité d'une lutte et examiner ce qu'un de ses usages fait subir. Nous pouvons nommer une pratique autoritaire sans prétendre que toutes les causes se valent. Ce serait même une manière de prendre les principes au sérieux : leur demander de s'appliquer aussi à ceux qui parlent en leur nom.

C'est là que mon trouble rencontre une question plus vaste. Que protège un collectif lorsqu'il refuse d'entendre qu'il a pu blesser ? Son projet, ou l'image qu'il préfère conserver de lui-même ?

Une intention juste ne produit pas mécaniquement un effet juste. L'assurance de combattre la domination peut rendre moins attentif à celle que nous exerçons. Nous nous savons du bon côté ; nous examinons moins nos moyens. La rudesse devient franchise, la suffisance devient exigence, la mise à l'écart devient cohérence.

Et la personne atteinte doit encore prouver qu'elle a le droit de nommer ce qui lui arrive.

Ce glissement ne demande pas nécessairement une volonté de nuire. Il peut naître d'une conviction sincère, d'une impatience, d'une peur de voir les acquis reculer. Mais comprendre ces ressorts ne retire rien à leurs effets. La sincérité explique parfois une conduite ; elle ne suffit pas à la rendre juste.

J'emploie le mot bêtise pour ce renoncement précis : disposer d'une pensée riche et s'en servir pour ne plus penser une personne. Posséder des outils qui permettent d'apercevoir les rapports de pouvoir, puis les rabattre sur une formule qui clôt l'examen. Se croire exigeant parce que l'on a été catégorique, alors que l'on a seulement été rapide.

Il serait dommage que le féminisme, qui a tant permis de rendre des vies pensables, devienne par endroits un moyen de les résumer.

Car les conséquences ne s'arrêtent pas à la blessure. Une femme qui se sent disqualifiée peut quitter un groupe, renoncer à une discussion, réserver désormais ses questions à l'intimité. Une autre apprend à parler sans rien risquer. Une troisième conserve l'énergie de son engagement, mais cesse de l'apporter là où elle redoute de devoir se défendre avant chaque phrase.

Le collectif perd alors ce qu'il avait besoin d'entendre. Il pourra interpréter ces départs comme la confirmation d'un manque d'engagement, sans voir qu'il a contribué à les produire. Les conversations deviennent plus homogènes. Cette homogénéité rassure. Elle peut aussi signaler que les désaccords ont été déplacés hors de la pièce.

Une réunion plus calme n'est pas nécessairement une pensée plus juste.

La solidité d'un engagement se mesure aussi à sa capacité d'examiner une objection sans convertir aussitôt son auteur en adversaire. Cela ne demande ni de tout accepter ni de renoncer aux limites. Cela demande de rendre les désaccords précis, les critères discutables, les décisions explicables. De pouvoir dire à quelqu'un : ce que vous soutenez a telles conséquences, voici ce que nous contestons. De lui laisser la possibilité de répondre sur ce terrain.

Et de savoir reprendre un jugement lorsqu'un élément nouveau oblige à le faire.

Je ne demande pas au féminisme d'être tendre avec les injustices. Je lui demande de ne pas devenir indifférent aux personnes sous prétexte qu'il sait les expliquer. De ne pas confondre une femme avec ce qui, dans ses actes, mérite d'être discuté. De conserver assez de curiosité pour qu'une vie puisse encore déplacer une théorie, assez de rigueur pour qu'une conviction ne tienne pas lieu d'enquête.

C'est à cette condition qu'une lutte demeure capable d'émanciper ceux qui ne lui ressemblent pas encore, ceux qui la questionnent, ceux qui n'empruntent pas les chemins qu'elle aurait choisis pour eux.

Je ne suis pas irréprochable. Mes choix peuvent être discutés, mes angles morts éclairés, mes contradictions mises au jour. Je peux apprendre d'un désaccord, reconnaître une erreur, modifier une manière de faire. Mais cette possibilité exige que ma parole puisse encore compter dans l'examen.

Je n'ai pas à demander un permis d'émancipation. Je n'ai pas davantage à renoncer à penser les inégalités pour me soustraire à ceux qui prétendraient en administrer seuls le sens.

Je suis une femme libre.
Marlène BOURGEOIS

Service social du travail externalisé et coaching professionnel

https://www.cabinetmb-solutionssociales.fr
Suivant
Suivant

Une vie peut en désirer une autre. Ou pas.