Une femme. Un homme. Chacun son taxi ?

Toute ressemblance avec des situations existantes ou ayant existé en entreprise comme dans nos vies ordinaires ne relève pas de la coïncidence.

Vous avez vu ? Vous avez bien lu ? J’ai divisé. J’ai isolé. Une femme d’un côté, un homme de l’autre ; entre eux, un point suffisamment ferme pour tenir lieu de frontière. Alors, cher lecteur, chère lectrice, cher·e lecteur·rice si le point médian vous accueille mieux, êtes-vous une femme ou un homme ? Gardez votre réponse, ou refusez la question. Ici, elle ne vous ouvrira ni ne vous fermera aucune porte : cet article s’adresse à chacune et chacun. Le monde que nous allons traverser n’a pas cette délicatesse. Avant même qu’un taxi ou un VTC ne s’arrête, il nous invite désormais à désigner le sexe qui nous rassurerait au volant. Une réponse promet la sérénité ; l’autre recueille le soupçon. Prenons place. Nous allons suivre cette étrange division jusqu’à son terminus.

Peu de métiers commencent par un acte de confiance aussi immédiat.

Nous montons dans le véhicule d’un inconnu, lui indiquons où nous allons et lui confions, pour quelques kilomètres, notre corps, notre horaire et parfois l’adresse exacte de notre domicile. Il conduit, nous regardons défiler la ville. Entre ses mains et notre arrivée, une convention silencieuse tient lieu de contrat : il connaît son métier, il se conduira correctement et nous parviendrons à destination.

Chez Georg Simmel, la confiance occupe précisément cet intervalle entre ce que nous savons et ce que nous ignorons. Si nous savions tout de l’autre, elle serait inutile. Si nous n’en savions absolument rien, elle deviendrait imprudence. Le métier de chauffeur de taxi ou de VTC habite cet entre-deux. Une carte professionnelle, une identité vérifiée, une plaque d’immatriculation, la traçabilité du trajet et parfois les appréciations laissées par de précédents passagers transforment l’inconnu en professionnel auquel il devient raisonnable de se fier.

Voilà qu’une information supplémentaire entre dans cet édifice : son sexe.

Depuis la fin de l’année 2024, une option proposée en France par une plateforme de VTC permet à des passagères de demander exclusivement une conductrice. Le dispositif a été conçu avec plusieurs associations engagées contre les violences faites aux femmes. Il poursuit également un autre objectif : attirer davantage de femmes dans une profession où elles ne représentaient, lors de son lancement, qu’un peu plus de 3 % des chauffeurs utilisant régulièrement la plateforme.

Les professionnels me rappelleront qu’un taxi n’est pas un VTC. Ils auront raison. Les règles, les statuts et les modes de réservation diffèrent. Depuis la banquette arrière, cependant, la question demeure : sur quoi faisons-nous reposer la confiance accordée à celle ou celui qui nous conduit ?

L’intention du dispositif est compréhensible. Une femme peut préférer une conductrice après avoir vécu une mauvaise expérience, parce qu’elle voyage seule la nuit, se sent momentanément vulnérable ou souhaite simplement s’épargner l’inquiétude d’une conversation insistante. Certaines ont appris à partager leur trajet, à s’asseoir derrière le conducteur, à conserver leurs écouteurs sans musique ou à demander à être déposées quelques mètres avant leur domicile. Ces stratégies ne sont pas nées d’une fantaisie.

Une femme n’a pas à produire les pièces justificatives de sa peur avant d’être autorisée à s’en protéger.

Les conductrices peuvent, elles aussi, se sentir plus sereines lorsqu’elles prennent en charge des passagères, particulièrement à certaines heures. L’option répond donc à des inquiétudes situées de part et d’autre du véhicule et peut rendre le métier accessible à des femmes qui ne s’y seraient pas engagées autrement.

Ne claquons pas trop vite la portière. Il serait inconvenant de reprocher aux femmes la précaution qu’elles prennent dans un monde qui ne les a pas toujours suffisamment protégées.

La question commence ailleurs, dans ce que ce choix produit au-delà de celles qui l’exercent.

Une option n’est jamais une case tout à fait innocente. L’économie comportementale parle d’« architecture du choix » pour désigner la manière dont la présentation des possibilités oriente notre perception avant même notre décision. Ajouter une catégorie à un écran ne revient pas seulement à satisfaire une préférence déjà constituée. Cela lui donne un nom, une place et une légitimité. Cela modifie aussi, par contraste, la signification de toutes les catégories voisines.

Dès lors qu’une conductrice est proposée pour apporter davantage de sérénité, que devient le conducteur ?

Il n’est accusé de rien. Aucun geste ne lui est reproché, aucune parole n’a encore été prononcée, aucun détour n’a été constaté. Pourtant, son sexe suffit à introduire une réserve. La conductrice incarne une sécurité supplémentaire ; lui devient la possibilité dont il serait peut-être prudent de se méfier.

La peur entre dans le véhicule avant la passagère. Elle possède désormais son option, son pictogramme et sa place dans le menu déroulant. Il fallait sans doute toute la puissance d’un algorithme pour ranger ce que les relations humaines avaient laissé en désordre.

Les travaux de l’anthropologue Mary Douglas ont montré que le risque n’est jamais seulement une probabilité. Une société ne se contente pas de mesurer les dangers ; elle les classe, les raconte et choisit les figures auxquelles elle les associe. Ce travail collectif est indispensable, mais il produit parfois des raccourcis. Lorsqu’une caractéristique commune à un groupe devient un indice suffisant pour apprécier un individu, nous quittons l’examen d’une conduite pour entrer dans une forme de discrimination statistique.

Le chauffeur qui se présente n’est plus seulement ce professionnel-là, avec son identité, son expérience, ses évaluations et son comportement. Il porte aussi la moyenne supposée de son sexe.

Il faut beaucoup de prudence pour examiner ce déplacement. Les violences sexuelles ne sont ni imaginaires ni également réparties entre les femmes et les hommes. La peur exprimée par certaines femmes possède une histoire, des faits et parfois des blessures. Le reconnaître ne nous oblige cependant pas à considérer comme neutre toute réponse conçue pour les rassurer.

Deux vérités peuvent tenir ensemble sans se faire tomber : des femmes ont de bonnes raisons d’être vigilantes ; des hommes parfaitement corrects ne devraient pas être soupçonnés avant d’avoir agi.

Il faut alors regarder ce que ce choix dépose sur ceux qui exercent leur métier avec correction. Avant même d’avoir prononcé un mot ou parcouru le moindre kilomètre, leur seul sexe peut les rendre moins désirables qu’une conductrice.

Moins désirables ? Dans un article consacré au harcèlement sexuel, l’adjectif pourrait sembler d’une facétie presque déplacée. Il éclaire pourtant le renversement à l’œuvre. Le harcèlement n’est pas la maladresse d’un désir qui se serait égaré, mais un comportement imposé au mépris d’une limite ou d’un refus. Ici, rien ne s’est encore produit. Le conducteur n’est pas écarté pour ce qu’il a fait, mais pour ce que son sexe laisse craindre qu’il puisse faire.

Poussons maintenant la crainte jusqu’au bout de sa logique.

Si une femme peut préférer une conductrice parce qu’elle redoute le comportement d’un homme, qu’adviendra-t-il lorsque les conducteurs comprendront que leur sexe suffit à les installer dans la catégorie du risque ? Certains pourraient, à leur tour, hésiter à prendre en charge une femme seule, particulièrement la nuit. Non parce que les plaintes abusives seraient nombreuses, rien ne permet de l’affirmer, mais parce que la peur d’être mal interprété ou injustement mis en cause peut, elle aussi, réorganiser une conduite.

Une crainte n’a pas besoin d’être statistiquement démontrée pour produire des effets. Il suffit qu’elle paraisse possible, qu’elle circule et qu’elle soit racontée pour devenir une précaution.

La passagère craindrait alors une agression ; le conducteur, une accusation. Ces deux craintes n’ont ni la même histoire ni la même gravité. Elles pourraient pourtant produire le même réflexe : éviter l’autre avant même de l’avoir rencontré.

La femme ne serait plus seulement regardée comme une personne vulnérable qu’il faudrait protéger. Elle pourrait devenir, dans l’esprit de certains hommes, la personne auprès de laquelle il conviendrait de se protéger. Chacun entrerait dans le véhicule muni de sa stratégie, de ses preuves et de son soupçon. La course serait tracée avec une exactitude parfaite ; la relation, elle, aurait déjà quitté la route.

Le monde professionnel connaît cette pente.

Depuis plusieurs années, les politiques de prévention du harcèlement sexuel accomplissent un patient travail de précision. Elles tentent de nommer les actes : une remarque sexualisée, une invitation répétée après un refus, un contact imposé, une promesse professionnelle conditionnée, une humiliation ou une mesure de rétorsion. Elles examinent les circonstances, les rapports hiérarchiques, la répétition, l’emprise et les conséquences sur la personne qui les subit.

Cette pédagogie repose sur une distinction essentielle :

Un homme n’est pas un risque professionnel. Un comportement, une emprise, un abus de pouvoir ou une organisation qui laisse faire peuvent l’être.

Lorsque cette distinction cède, la prévention change de nature. Elle ne cherche plus seulement à empêcher certains actes ; elle apprend à se méfier de certaines personnes. Les hommes deviennent les porteurs présumés du risque, tandis que les femmes reçoivent le rôle tout aussi réducteur de personnes vulnérables lorsqu’elles sont passagères et naturellement protectrices lorsqu’elles conduisent.

Aucun sexe ne mérite une assignation aussi sommaire.

Une femme peut franchir une limite, user d’une position ou exercer une violence. Un homme peut transporter chaque jour des femmes avec une attention irréprochable. Le sexe renseigne sur une identité ; il ne délivre ni certificat de sûreté ni présomption de culpabilité.

Dans l’entreprise, la peur d’une situation ambiguë ou d’une éventuelle mise en cause peut déjà conduire certains hommes à ne plus recevoir seuls une collaboratrice, à éviter un déplacement avec elle, à refuser de l’accompagner ou à renoncer à devenir son mentor. Ce qui se présente comme une prudence individuelle produit alors une inégalité très concrète : les femmes que cette distance prétend protéger sont écartées des lieux informels où circulent la confiance, les informations et les possibilités de progresser.

Une prévention qui apprend à éviter les femmes au lieu de respecter leurs limites a manqué son objet. Une protection qui apprend à éviter les hommes au lieu d’identifier leurs comportements dangereux également.

Le dispositif comporte un autre risque, plus discret encore : déplacer vers les femmes une part de la responsabilité de leur propre sécurité. Tant qu’aucune option particulière n’existe, la sûreté de toutes les courses relève clairement du professionnel et de l’organisation qui le référence. Dès qu’une catégorie présentée comme plus rassurante apparaît, une question peut sourdre après un incident : pourquoi ne l’a-t-elle pas choisie ?

Il suffirait alors d’un glissement pour que la possibilité offerte devienne une précaution attendue.

Nous connaissons déjà ces recommandations adressées aux femmes : ne pas rentrer seules, surveiller leur verre, partager leur localisation, éviter certaines rues, préparer leurs clés avant d’arriver devant leur porte. Chacune peut être utile dans une circonstance précise. Leur accumulation finit pourtant par dessiner un étrange partage des responsabilités : aux hommes, l’obligation de ne pas agresser ; aux femmes, le travail considérable d’avoir correctement anticipé la possibilité qu’ils le fassent.

Choisir une conductrice ne doit pas devenir une nouvelle consigne ajoutée à cet inventaire.

La sécurité ressentie mérite également d’être distinguée de la sécurité garantie. Une conductrice peut rassurer davantage sans rendre toute atteinte impossible. À l’inverse, un conducteur peut susciter une appréhension sans présenter aucun danger. Confondre les deux expose à un double aveuglement : se méfier excessivement de certains tout en abaissant trop rapidement sa vigilance auprès des autres.

La psychologie du risque connaît ce phénomène. Plus une menace est vivement représentée, plus elle devient disponible dans notre esprit et nous paraît probable. Cela ne signifie pas que la peur serait irrationnelle ou ridicule. Cela signifie seulement que nos perceptions se construisent avec des faits, mais aussi avec des récits, des images et les catégories que les dispositifs placent devant nous.

Une case destinée à apaiser la peur peut donc, paradoxalement, contribuer à l’organiser.

Faut-il pour autant supprimer cette possibilité ? La réponse serait trop simple et surtout peu attentive à celles qu’elle rassure aujourd’hui. Une protection particulière peut être légitime lorsqu’un espace commun n’offre pas encore à chacun la même tranquillité. Elle peut constituer un sas, une réponse transitoire, parfois même la condition nécessaire pour qu’une femme se déplace ou qu’une conductrice accepte certaines courses.

Mais un sas ne devrait jamais devenir notre destination collective.

L’enjeu consiste à préserver le choix sans renoncer à transformer l’espace commun. Cela suppose de renforcer la vérification des identités et des qualifications, la traçabilité des trajets, la formation aux comportements professionnels, la simplicité du signalement, la rapidité de l’enquête et la netteté des sanctions. Cela demande surtout que chaque incident soit traité comme un manquement précis, commis par une personne identifiable, et non comme la confirmation commode de ce que serait un sexe entier.

Il faudrait pouvoir choisir une conductrice sans que tous les conducteurs deviennent, par contraste, des agresseurs en puissance. Entendre la peur des femmes sans l’ériger en preuve contre les hommes. Protéger sans trier définitivement les êtres entre ceux qui rassurent et ceux dont il conviendrait de se garder.

Le métier de chauffeur de taxi ou de VTC ne consiste pas seulement à déplacer un corps d’un point à un autre. Il consiste à mériter, course après course, la confiance provisoire d’un inconnu. Cette confiance doit reposer sur une profession encadrée, des pratiques contrôlées et des comportements observables. Dès qu’elle se distribue selon le sexe, le métier recule derrière l’identité et le professionnel disparaît sous la catégorie à laquelle il appartient.

C’est peut-être ici qu’Yves Klein peut nous rejoindre. Son IKB 3, Monochrome bleu, réalisé en 1960, confie toute la toile à une seule couleur. Sous son rouleau, le monochrome ne rétrécit pas nécessairement le regard : il invite à entrer dans la profondeur d’un bleu dont l’artiste voulait faire un passage du matériel vers l’immatériel.

La société ne dispose pas de ce privilège pictural. Une couleur unique peut ouvrir l’infini sur une toile ; appliquée aux êtres humains, elle efface les reliefs, les nuances et les singularités. Le monde n’est pas monochrome. Les femmes non plus. Les hommes pas davantage. Et le danger, quoi qu’en promettent nos cases bien ordonnées, n’a jamais eu la politesse de porter une seule couleur.

Protéger les femmes est une exigence. Préjuger des hommes ne peut pas en devenir la méthode.

Prévenir les violences, c’est apprendre à reconnaître ceux qui les commettent. Pas soupçonner ceux qui leur ressemblent.
Marlène BOURGEOIS

Service social du travail externalisé et coaching professionnel

https://www.cabinetmb-solutionssociales.fr
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