Génération Z : dites-moi, les enfants… même pas peur ?

Toute ressemblance avec des situations existantes ou ayant existé en entreprise, comme dans la vie ordinaire, ne relève pas de la coïncidence.

Parfois, les enfants, par une pirouette dont la vie seule garde le secret, esquivent doucement l’âge de la rébellion.

D’autres y entrent avec application. Ils contestent les adultes, éprouvent les limites, refusent certains héritages et examinent avec une insolence toute neuve le monde dans lequel nous prétendons leur avoir préparé une place. Nous appelons cela une crise, comme si le désordre se trouvait nécessairement du côté de ceux qui arrivent.

Pour approcher cette génération que nous disons volontiers impatiente, désengagée ou rétive à l’effort, je voudrais reprendre un vieux conte. Pas l’un de ceux dans lesquels une princesse attend sagement qu’un homme bien né vienne organiser son avenir. Hansel et Gretel n’attendent personne. Abandonnés dans une forêt par des adultes débordés par leur propre malheur, ils cherchent des repères, se trompent, rencontrent une maison trop séduisante pour être tout à fait honnête et finissent par se sauver ensemble. Le conte est ancien. La situation, beaucoup moins.

À l’heure du coucher, nous refermons le livre, bordons l’enfant et saluons le courage de Hansel et Gretel ; puis nous éteignons la lumière en oubliant peut-être l’essentiel : dans cette histoire, les enfants ne se sont pas perdus seuls.

La génération Z serait donc difficile. Elle ne voudrait plus travailler, supporterait mal l’autorité, réclamerait du sens avant même d’avoir acquis le métier et placerait sa vie personnelle à une hauteur que les nécessités de l’entreprise ne sauraient raisonnablement atteindre. Elle demanderait le salaire, la reconnaissance, la souplesse, l’autonomie et, si possible, le vendredi après-midi, sans toujours consentir aux années de patience par lesquelles ses aînés disent être passés.

Le portrait circule avec une remarquable facilité. Chacun connaît un jeune arrivé en retard, reparti trop tôt, vexé par une remarque ou disparu après trois semaines en laissant derrière lui un ordinateur, deux mots de passe et une équipe moins amusée que lui. Quelques histoires suffisent alors pour fabriquer une génération entière. La lettre Z devient un diagnostic, parfois même une circonstance aggravante.

Une génération n’est pourtant pas une personnalité collective. Elle rassemble des jeunes qui n’ont ni les mêmes diplômes, ni les mêmes familles, ni les mêmes revenus, ni les mêmes possibilités de refuser. Celui qui peut quitter un emploi absurde parce qu’il dispose d’un toit parental n’exerce pas la même liberté que celle qui accepte des horaires impossibles pour payer le sien. Une lettre commune ne fait disparaître ni les milieux sociaux, ni les territoires, ni les inégalités. Elle permet seulement de ranger beaucoup de personnes dans une boîte suffisamment grande pour que nos certitudes y tiennent avec elles.

Surtout, nous confondons constamment trois choses : ce qui appartient à la jeunesse, ce qui relève de l’époque et ce qui caractériserait véritablement une génération.

L’impatience, le goût de la contradiction, les certitudes encore neuves et la conviction d’avoir découvert avant les autres que le monde pourrait être mieux fait ne datent pas de TikTok. Les générations précédentes ont, elles aussi, contesté leurs parents, déplacé les mœurs, refusé certains métiers et regardé avec circonspection les usages professionnels qui leur étaient présentés comme immuables. La jeunesse possède depuis longtemps cette désagréable habitude de ne pas tenir l’ancien monde pour une évidence.

L’époque, en revanche, a changé le décor. Les jeunes entrent dans le travail après avoir entendu parler d’épuisement professionnel, de harcèlement, de perte de sens, de restructurations, de carrières discontinues et de retraites dont personne ne sait plus exactement à quel âge elles commenceront. Ils ont vu leurs parents rentrer tard, répondre à des courriels pendant le dîner, tenir jusqu’à ne plus pouvoir tenir, puis expliquer que l’effort finit toujours par payer avec une conviction parfois démentie par leur propre fatigue.

À cela se sont ajoutés une pandémie au milieu des études ou des premiers emplois, l’urgence écologique, l’augmentation du coût du logement et l’annonce régulière que l’intelligence artificielle pourrait bientôt accomplir une partie des métiers auxquels ils se préparent. Nous leur demandons de construire leur avenir dans un paysage dont nous commentons chaque jour l’instabilité.

Puis nous nous étonnons qu’ils ne s’y avancent pas en chantant.

Les données disponibles invitent d’ailleurs à quelques précautions avant de conclure à leur indolence. Les salariés de moins de trente ans sont davantage exposés que ceux de trente à quarante-neuf ans à l’insécurité professionnelle, aux contraintes physiques et au manque d’autonomie. En 2019, 35 % d’entre eux occupaient un emploi à durée limitée, contre 11 % des trente à quarante-neuf ans. Ils déclaraient pourtant de meilleures relations sociales au travail, davantage de reconnaissance et moins de conflits de valeurs. Ce tableau ne décrit pas une jeunesse uniformément détachée du travail. Il montre plutôt des personnes souvent placées dans ses positions les moins sûres, auxquelles nous reprochons ensuite de ne pas s’y installer avec suffisamment de confiance.

Dans le conte des frères Grimm, Hansel commence par semer des cailloux blancs que la lune fait briller et grâce auxquels les enfants retrouvent leur chemin. Lors du second abandon, la porte a été verrouillée : privé de cailloux, il émiette son pain, mais les oiseaux passent et, cette fois, le chemin disparaît.

Les repères de l’ancien récit professionnel avaient autrefois la solidité rassurante de ces cailloux. Il fallait étudier, obtenir un diplôme, entrer dans une entreprise, faire ses preuves, progresser, acheter un logement, construire une vie, puis atteindre, au terme d’une carrière appliquée, une retraite convenable. Ce chemin n’a jamais été aussi droit que nous aimons le raconter, notamment pour les femmes, les ouvriers, les employés, les personnes malades ou tous ceux dont l’origine fermait certaines portes. Il constituait néanmoins une promesse assez solide pour organiser une existence.

Les jeunes n’ont pas nécessairement refusé de suivre cette piste. Ils ont découvert que nous leur avions laissé des miettes à la place des cailloux.

Le diplôme ne garantit plus toujours la place. L’engagement ne protège pas nécessairement de la rupture. La fidélité à l’entreprise n’appelle plus automatiquement la fidélité de l’entreprise. Le salaire ne permet pas partout de se loger près de son travail et l’effort demandé aujourd’hui n’assure pas toujours la sécurité de demain. À mesure que les miettes disparaissent, nous continuons pourtant à leur reprocher de ne pas marcher droit.

L’ancien pacte professionnel reposait sur une réciprocité, même imparfaite : donnez une part importante de votre temps, de votre énergie et de votre loyauté ; l’organisation vous offrira en retour une place, une progression et une certaine protection. Le nouveau pacte réclame encore l’engagement, mais ne promet plus la durée. Il invite chacun à se montrer loyal tout en lui recommandant de demeurer mobile, à s’investir sans compter tout en entretenant soigneusement son employabilité ailleurs, à croire au collectif sans jamais oublier qu’il devra gérer seul les conséquences d’une restructuration.

La génération Z n’a pas inventé cette contradiction. Elle a peut-être seulement décidé de la lire jusqu’au bout.

Ce que nous appelons son manque d’engagement ressemble alors, dans certaines situations, à une prudence contractuelle. Pourquoi donner immédiatement toute sa vie à une organisation qui ne peut plus garantir qu’elle conservera demain votre poste, votre équipe ou même votre métier ? Pourquoi considérer comme une preuve de maturité le fait de consentir sans réserve à ce dont les générations précédentes décrivent abondamment les dégâts ?

Nous avons rendu l’avenir professionnel incertain, puis fait de la confiance une qualité exigible du candidat.

La maison de pain d’épices apparaît heureusement au milieu de la forêt. Elle promet une raison d’être, des valeurs, une aventure collective, du bien-être, de l’autonomie et parfois même une famille. Les photographies montrent des collaborateurs souriants autour d’une table claire, quelques plantes vertes, des fauteuils colorés et, au fond, l’indispensable panier de fruits. La marque employeur a déposé du sucre jusque sur les fiches de poste.

Toutes les maisons ne cachent évidemment pas une sorcière, et tout discours d’entreprise n’est pas un sortilège. Certaines organisations tiennent leurs promesses, prennent soin du travail et offrent aux jeunes de véritables espaces d’apprentissage. Mais il serait curieux de reprocher à ceux-ci de regarder désormais derrière la façade. Ils ont appris que les valeurs affichées n’épousent pas toujours les pratiques, que le bonheur annoncé n’empêche pas les objectifs intenables et qu’une entreprise qui se présente comme une famille peut rappeler, au moment de la séparation, qu’elle n’en était juridiquement pas une.

Leur méfiance n’est donc pas toujours du cynisme. Elle peut être une compétence acquise.

Cette génération pose plus tôt des questions que ses aînés ont parfois attendu longtemps avant de formuler. Combien serai-je payé ? À quelle heure le travail finit-il réellement ? Pourquoi cette tâche est-elle urgente ? Quelle progression est possible ? Que signifie précisément votre promesse de flexibilité ? Elle demande que les mots soient suivis de faits et que l’engagement ne soit pas seulement exigé de celui qui occupe la place la plus fragile.

Ces questions peuvent agacer parce qu’elles interrompent le rite. Elles obligent l’entreprise à expliquer ce que l’usage suffisait autrefois à imposer. Elles déplacent aussi l’autorité : celle-ci ne disparaît pas, mais doit davantage démontrer sa légitimité, la cohérence de ses décisions et la justesse de ce qu’elle demande.

Il serait toutefois trop simple de transformer chaque refus en clairvoyance et chaque départ précipité en acte de résistance. La génération Z n’est pas un petit peuple de héros traversant noblement la forêt. Certains jeunes confondent effectivement la contrainte avec la violence, la contradiction avec le mépris et l’autonomie avec le droit de ne répondre de rien. Il arrive que la demande de sens précède toute rencontre réelle avec le travail, que l’impatience empêche l’apprentissage et que la protection de la vie personnelle déplace injustement la charge vers les autres.

Travailler oblige. Il faut apprendre un métier, supporter de ne pas savoir, recommencer, recevoir des remarques, tenir certains engagements et reconnaître que le collectif ne peut pas s’organiser uniquement autour des préférences de chacun. Une limite n’est pas nécessairement une maltraitance ; une hiérarchie n’est pas toujours un ogre ; un effort n’est pas, par nature, une exploitation.

Mais ces apprentissages demandent une transmission. Ils ne peuvent pas être remplacés par le reproche paresseux selon lequel les jeunes ne sauraient plus rien supporter. Une organisation qui accueille un débutant doit accepter qu’il débute. Elle doit nommer ses règles, expliquer ses contraintes, transmettre le métier et laisser le temps de comprendre ce qui ne s’acquiert ni dans les livres ni sur les écrans. Elle doit surtout distinguer ce qui, dans la résistance du jeune salarié, relève de son inexpérience et ce qui révèle une incohérence qu’elle préférait ne plus voir.

Car il arrive que les nouveaux venus perçoivent très vite ce que les anciens ont appris à ne plus interroger. Leur naïveté n’est pas toujours un défaut d’analyse. N’ayant pas encore incorporé tous les usages, ils remarquent l’absurdité d’une procédure, l’injustice d’une répartition ou la brutalité d’une habitude que l’ancienneté avait fini par rendre ordinaire. Ils ne possèdent pas encore le grimoire, mais voient parfois mieux le sortilège.

Le conflit entre les générations naît peut-être moins d’un désaccord sur la valeur du travail que sur la valeur du sacrifice. Les aînés ont souvent appris à prouver leur sérieux en restant, en se taisant, en acceptant et en repoussant à plus tard la question de ce que le travail leur coûtait. Les plus jeunes ne sont pas nécessairement hostiles à l’effort. Ils sont moins certains que l’épuisement en constitue la forme la plus honorable.

Ils ne veulent pas toujours travailler moins. Ils veulent savoir ce que leur travail mérite de recevoir d’eux.

Cette demande peut sembler exigeante. Elle l’est. Mais l’entreprise réclame elle-même de l’engagement, de la créativité, de l’initiative, de l’intelligence relationnelle et une disponibilité émotionnelle que le contrat de travail peine à circonscrire. Elle ne peut pas appeler les personnes dans toute leur singularité, puis s’étonner qu’elles souhaitent choisir ce qu’elles donnent. Plus le travail convoque l’individu entier, plus celui-ci devient attentif à ce que l’organisation lui rend.

Nous pourrions continuer à nous moquer. Chaque génération a aimé expliquer que la suivante ne savait plus travailler, lire, écrire, patienter, respecter ou se tenir. Cette plainte possède la longévité des contes, mais rarement leur sagesse. Elle protège ceux qui transmettent d’une question plus inconfortable : qu’avons-nous réellement préparé pour ceux qui arrivent ?

Hansel et Gretel ne nous enseignent pas seulement que l’intelligence, la solidarité et le courage permettent de surmonter l’adversité. À ne retenir que cette morale, nous risquerions de transformer leur abandon en exercice de développement personnel. Leur bravoure ne rend pas la forêt moins obscure ; elle ne nourrit pas les enfants et ne répare pas la responsabilité des adultes.

Le mot « résilience » ferait ici une très jolie confiserie. Il permettrait de féliciter les jeunes pour leur capacité à survivre au décor sans avoir à modifier celui-ci. Il est toujours moins coûteux de leur apprendre à résister que de se demander pourquoi nous leur remettons tant de choses auxquelles résister.

« Même pas peur », disent parfois les enfants lorsque la nuit tombe. La formule ne signifie pas que la peur a disparu. Elle constitue une manière minuscule de lui refuser le dernier mot. La génération Z a peur, probablement. Elle a peur de ne pas trouver sa place, de perdre sa vie à la gagner, de ne jamais pouvoir se loger, de choisir un métier qui disparaîtra, de s’engager dans une entreprise qui ne s’engagera pas envers elle et d’habiter un avenir dont chaque bulletin d’information décrit les menaces.

Son courage ne consiste peut-être pas à ignorer ces peurs, mais à ne plus les dissimuler sous les anciennes politesses professionnelles. Elle hésite, questionne, négocie, se retire parfois trop vite et refuse quelquefois maladroitement ce que d’autres avaient supporté en silence. Tout cela ne mérite ni admiration automatique ni condamnation générale. Cela mérite que nous regardions enfin le chemin tel qu’il s’ouvre devant elle.

Nous lui avions laissé la forêt. Elle a eu l’insolence de ne pas appeler cela un chemin.
Marlène BOURGEOIS

Service social du travail externalisé et coaching professionnel

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