Arrêts de travail et absentéisme : déshabillons d’abord nos certitudes.

Toute ressemblance avec des situations existantes ou ayant existé en entreprise comme dans nos vies ordinaires ne relève pas de la coïncidence.

Je vais commencer par une affirmation qui surprendra peut-être : j’aime l’idée avancée par Patrick Martin. Non parce que j’en approuverais déjà toutes les conséquences, mais parce qu’une idée utile n’est pas nécessairement celle qui nous donne immédiatement raison. C’est parfois celle qui nous oblige à regarder plus loin que l’évidence qu’elle propose.

Ne plus indemniser certains jours d’arrêt de travail pour produire un « effet comportemental » : la proposition mérite mieux qu’une approbation réflexe ou une indignation de circonstance. Elle mérite d’être conduite jusqu’au bout. Quel comportement cherchons-nous exactement à modifier ? Celui du salarié qui demande un arrêt de travail, celui du médecin qui le prescrit, celui de l’entreprise qui organise le travail ou celui d’un système qui intervient parfois trop tard lorsque l’absence se prolonge ?

Déshabillons donc l’absentéisme. Non pour le dénuder avec brutalité, mais pour lui retirer, une à une, les tenues trop commodes dont notre débat l’a revêtu : l’abus, la complaisance, la fraude, la dépense. Nous découvrirons peut-être qu’il porte dessous des réalités moins faciles à juger et beaucoup plus difficiles à administrer.

L’absentéisme ne peut pas être ignoré. Il désorganise le travail, reporte une partie de la charge sur les présents, fragilise les collectifs et oblige les entreprises à remplacer, réorganiser ou renoncer. Il pèse également sur les comptes sociaux. Refuser de l’interroger au nom de la protection des personnes malades serait aussi peu sérieux que de l’expliquer tout entier par une défaillance morale des salariés.

Les abus existent. Les prescriptions injustifiées aussi. Notre système de solidarité n’a aucune raison de les tolérer lorsqu’ils sont établis. Mais une société ne choisit pas seulement ce qu’elle contrôle ; elle choisit aussi l’endroit vers lequel elle dirige le soupçon.

Le président du Medef propose que certains jours d’arrêt de travail ne soient plus indemnisés, ni par le régime de base ni par les complémentaires, afin de produire un « effet comportemental ». Il ne s’agit pas encore d’une nouvelle règle, mais d’une proposition versée au débat sur le financement de notre protection sociale.

Son raisonnement emprunte à l’économie comportementale une mécanique connue : lorsque le coût individuel d’une conduite augmente, ceux qui peuvent s’en dispenser sont incités à y renoncer. Le prix devient un signal, la perte attendue une forme de rappel à l’ordre.

Encore faut-il avoir affaire à un comportement choisi.

À écouter certains discours, le médecin de ville serait atteint d’un étrange spasme prescripteur. À peine le patient installé, son poignet tressaillirait, sa signature lui échapperait et l’arrêt de travail tomberait sur le bureau avant même que l’examen ait commencé. Il ne prescrirait plus après avoir apprécié un état de santé ; il distribuerait, à tour de bras et presque sans professionnalisme, quelques jours d’absence à des salariés venus les réclamer.

Permettez-moi de forcer le trait. Cette scène est évidemment absurde. Elle révèle pourtant ce que nous insinuons lorsque nous présentons les arrêts de travail courts comme de simples comportements sur lesquels il suffirait d’agir. Derrière le salarié soupçonné d’avoir choisi son absence apparaît nécessairement un médecin soupçonné d’avoir renoncé à son discernement. Nous ne pouvons pas discréditer continuellement la prescription sans finir par atteindre le prescripteur.

Un arrêt de travail n’est pas un congé que le salarié s’accorde ni un formulaire administratif qu’il remplit lui-même. Il demeure une prescription médicale engageant la responsabilité d’un professionnel. Cela n’interdit ni le contrôle ni la discussion sur les pratiques de prescription. Cela oblige seulement à ne pas faire disparaître le médecin de l’équation au moment même où nous contestons ce qu’il a prescrit.

Les arrêts de travail courts constituent néanmoins une cible politique remarquable. Ils sont nombreux, immédiatement visibles et suffisamment brefs pour être facilement soupçonnés. Trois arrêts de travail sur quatre durent moins de huit jours. Pourtant, ils ne représentent que 4 % de la dépense d’indemnisation. Ils occupent donc beaucoup l’espace public et relativement peu les comptes.

Cette donnée ne clôt pas la discussion. Une succession d’absences brèves peut désorganiser fortement une équipe, imposer des remplacements dans l’urgence et peser lourdement sur les collègues. Le coût supporté par une entreprise ne se confond pas avec la dépense de l’Assurance maladie. Mais le chiffre nous oblige à préciser notre intention : cherchons-nous l’endroit où l’absentéisme coûte le plus, ou celui où il paraît le plus facile de manifester notre fermeté ?

L’idée de jours qui ne pourraient plus être indemnisés pousse l’exploration un peu plus loin. Depuis un tableau budgétaire, un jour non indemnisé ressemble à une économie. Une unité soustraite, une dépense évitée, un signal envoyé. À la fin du mois, il prend une consistance beaucoup moins théorique.

Nous parlons volontiers d’un manque à gagner. L’expression conserve quelque chose d’abstrait, presque spéculatif, comme si le salarié avait seulement manqué une occasion de réaliser un bénéfice. Pour celui dont le salaire est déjà entièrement distribué entre les nécessités du mois, il s’agit plus exactement d’un manque à recevoir. Une somme qui n’entrera pas, tandis que le loyer, les assurances, les mensualités, l’électricité et le réfrigérateur continueront, eux, de se présenter sans franchise ni délai de carence.

Tous les salariés ne disposent pas de la même liberté devant cette perte. Celui qui possède une épargne, un revenu confortable ou un foyer suffisamment doté absorbera peut-être quelques journées non indemnisées. Celui qui compte déjà les semaines au fond de son réfrigérateur pourra être conduit à travailler malade, à différer des soins ou à retirer cette somme d’une autre dépense essentielle.

L’incitation est identique ; la capacité à lui résister ne l’est pas.

La mesure pourrait donc corriger quelques abus, mais également favoriser le présentéisme. Or travailler malade ne fait pas disparaître le coût de la maladie. Il peut le déplacer vers une aggravation, une contamination, une erreur, un accident ou un arrêt de travail ultérieur plus long. L’économie réalisée aujourd’hui peut devenir une dépense différée, moins visible au moment de la décision et plus lourde lorsqu’elle réapparaît.

La maladie ne disparaît pas toujours lorsque son indemnisation diminue.

Depuis le 1er septembre 2026, la durée des prescriptions est déjà davantage encadrée. Une prescription initiale ne peut en principe excéder 31 jours et chaque prolongation 62 jours, sauf lorsque l’état de santé justifie de dépasser ces plafonds. Le médecin doit donc réexaminer périodiquement la situation de son patient.

Les dépenses d’indemnités journalières ont, il est vrai, progressé de 27,9 % entre 2019 et 2023. Le chiffre est considérable. Il mérite mieux qu’un déni, mais également mieux qu’une interprétation précipitée : l’Assurance maladie estime que 60 % de cette augmentation s’explique par des facteurs démographiques et économiques, notamment l’augmentation et le vieillissement de la population salariée ainsi que la hausse des rémunérations servant au calcul des indemnités. La part restante tient à la fréquence et à la durée des arrêts de travail.

Cette décomposition ne disculpe personne. Elle empêche seulement de faire de l’augmentation de la dépense la preuve immédiate d’un relâchement collectif. Une courbe peut nous alerter ; elle ne peut pas, à elle seule, départager la fraude, la maladie, le vieillissement, la transformation du travail et l’évolution mécanique des salaires.

Nous venons de retirer à l’absentéisme son premier vêtement, celui du chiffre supposé tout expliquer. Un autre apparaît dessous : la durée.

Dans la vie réelle, la frontière entre une incapacité temporaire et l’impossibilité durable de reprendre le même travail n’apparaît pas sous la forme d’une ligne nette. Une personne souffre, se soigne et espère aller mieux. Son médecin traitant accompagne cette évolution. Une reprise paraît d’abord envisageable, puis seulement sous certaines conditions. Le poste devrait être aménagé, mais l’entreprise ne sait pas encore jusqu’où. Un retour pourrait être tenté, mais chacun redoute son échec. Le temps passe et l’arrêt de travail demeure la seule réponse immédiatement disponible à une question qui, elle, a changé de nature.

Il ne protège plus seulement un temps de soin. Il abrite désormais une incertitude professionnelle.

Dans mon quotidien, je rencontre ces situations. Je vois des médecins traitants hésiter à ouvrir la question de l’invalidité parce qu’ils en connaissent la portée symbolique et redoutent de heurter un patient encore occupé à espérer. Je vois des médecins du travail retenir parfois la question de l’inaptitude parce qu’ils recherchent une dernière possibilité de maintien dans l’emploi, craignent de précipiter une rupture ou ne disposent pas encore des éléments nécessaires pour conclure. Je vois des employeurs attendre un avis médical avant d’imaginer un reclassement, des salariés attendre une proposition avant de pouvoir se projeter et des médecins-conseils intervenir selon une autre logique et une autre temporalité.

Ces prudences ne sont pas fautives par nature. Elles peuvent même être nécessaires. Mais leur succession compose parfois une attente dont personne n’a véritablement décidé la durée.

Le médecin du travail reçoit une personne avec son histoire, ses fragilités et ses inquiétudes. Il ne peut ni ne doit les ignorer. Sa mission particulière consiste cependant à mettre son état de santé en relation avec un travail réel, un poste, des contraintes, des horaires et un environnement précis. S’il demeure seulement dans le face-à-face protecteur avec un patient, le travail risque de disparaître de l’examen. S’il ne regarde qu’un salarié à remettre en activité, c’est la personne qui disparaît. Toute la difficulté de sa fonction réside dans cette double attention.

Pendant l’arrêt de travail, une visite de pré-reprise peut préparer l’avenir professionnel. L’inaptitude, quant à elle, ne se prononce pas pour mettre commodément un terme à une situation devenue difficile. Elle suppose notamment l’examen du salarié, l’étude du poste et des conditions de travail ainsi qu’un échange avec l’employeur sur les possibilités d’aménagement, d’adaptation ou de reclassement. La prudence du médecin du travail peut constituer la dernière protection contre une rupture professionnelle évitable.

Mais une prudence qui ne prépare aucune étape suivante finit parfois par produire les effets d’une décision que personne n’a voulu prendre. À force de maintenir toutes les possibilités ouvertes, elle laisse le salarié dans la seule qui demeure immédiatement praticable : la prolongation de son arrêt de travail.

L’invalidité et l’inaptitude doivent également être distinguées. L’invalidité relève de l’Assurance maladie et vise à compenser partiellement une réduction importante de la capacité de travail ou de gain. Sa reconnaissance et sa catégorie sont appréciées par le service médical de la caisse. L’inaptitude relève du médecin du travail et concerne la compatibilité entre l’état de santé d’un salarié et son poste. Une invalidité de deuxième catégorie n’entraîne pas automatiquement une inaptitude, pas plus qu’une inaptitude ne conduit nécessairement à une invalidité.

Le médecin traitant peut expliquer, accompagner et préparer un dossier. Il ne décide pas seul de l’entrée en invalidité ni de sa catégorie. Lorsqu’un patient est déjà en arrêt de travail, cette décision appartient à la caisse et à son service médical.

Le patient, lui, n’entend pas toujours dans le mot « invalidité » le dispositif de compensation que décrit l’administration. Il peut y entendre une sentence, une diminution de lui-même ou l’annonce que sa vie professionnelle est terminée. Cette résistance doit être entendue. Mais protéger trop longtemps une personne d’une hypothèse difficile peut aussi la priver du temps nécessaire pour comprendre ses droits, envisager un autre poste ou commencer à construire une nouvelle trajectoire.

Il ne s’agit surtout pas de transformer l’invalidité en trappe budgétaire dans laquelle il suffirait de faire basculer quelques arrêts de travail longs pour améliorer les statistiques. Une personne ne relève pas de l’invalidité parce que son absence coûte cher, mais parce que son état répond à des conditions précises. Il ne s’agit pas davantage de prononcer plus rapidement des inaptitudes pour faire disparaître une absence des effectifs de l’entreprise.

Ce serait embellir un indicateur en abandonnant les personnes qui le composent.

Entre la précipitation et l’évitement existe pourtant un espace de responsabilité. Certaines situations, probablement minoritaires mais bien réelles, continuent d’être administrées comme provisoires longtemps après que leur avenir professionnel aurait dû être explicitement interrogé. Elles n’appellent pas toutes la même issue. Certaines nécessitent un aménagement, un temps partiel thérapeutique, un essai encadré, un reclassement ou une reconversion. D’autres justifient que la question de l’invalidité soit posée. Quelques-unes conduiront, lorsque les autres possibilités auront été sérieusement examinées, à une déclaration d’inaptitude.

L’enjeu n’est pas de choisir plus vite une sortie. Il est de ne pas laisser l’arrêt de travail tenir lieu de projet.

La responsabilité est ici réellement partagée. Le médecin traitant soigne une personne. Le médecin du travail apprécie la relation entre sa santé et son emploi. Le médecin-conseil examine ses droits au regard des règles de l’Assurance maladie. L’employeur connaît le poste et les possibilités de transformation ou de reclassement. Le salarié reste celui dont le corps, le revenu, le métier et l’avenir sont engagés.

Chacun possède une partie de la question. Personne ne possède seul toute la réponse.

Il serait donc aussi injuste de rendre les médecins responsables de l’allongement des arrêts de travail que de rendre les salariés responsables de leur prescription. Ce serait conserver la même pauvreté d’analyse en changeant seulement de coupable. Le sujet est celui d’une responsabilité morcelée : lorsque chacun ne peut décider que d’une partie, la décision entière risque de n’appartenir à personne.

Des conduites individuellement prudentes peuvent alors produire un résultat collectivement déraisonnable. Aucun acteur n’a voulu prolonger inutilement l’arrêt de travail ; l’absence s’est pourtant allongée dans l’intervalle laissé entre leurs précautions.

Or le temps n’est pas neutre. Plus l’arrêt de travail se prolonge, plus le lien avec le collectif, les gestes du métier et la confiance nécessaire au retour risque de s’affaiblir. La Haute Autorité de santé souligne que la durée de l’arrêt de travail et la probabilité de reprise évoluent en sens inverse. L’attente n’est donc pas seulement une conséquence de la difficulté ; elle peut finir par en devenir une composante.

Réduire l’absentéisme ne peut dès lors consister uniquement à contrôler les arrêts de travail courts ou à diminuer leur indemnisation. Il faudrait également distinguer le temps nécessaire à la guérison du temps perdu à attendre une orientation. Le premier doit être protégé. Le second doit être travaillé.

Cela suppose de repérer plus tôt les risques de désinsertion professionnelle, de donner une véritable portée aux visites de pré-reprise, de permettre aux professionnels de coordonner leurs regards dans le respect du secret médical, d’expliquer les différentes issues sans les imposer et d’inviter l’employeur à explorer les transformations possibles du travail avant que le lien ne soit trop distendu.

Toutes les personnes ne reprendront pas leur ancien poste. Certaines y reviendront avec un aménagement, d’autres seront reclassées ou devront apprendre un autre métier. Quelques-unes relèveront de l’invalidité et certaines seront finalement déclarées inaptes. Aucune de ces issues ne constitue à elle seule une réussite ou un échec. L’échec commence lorsque l’absence demeure la seule situation possible parce qu’aucune autre perspective n’a été préparée.

J’aime donc la proposition de Patrick Martin pour la question qu’elle nous oblige à poser. Si nous voulons produire un effet sur les comportements, lesquels devons-nous regarder ? Ceux de quelques salariés qui abusent, sans doute. Les pratiques de prescription, lorsqu’elles doivent être interrogées, certainement. Mais également notre manière collective d’attendre, de différer les questions difficiles et de laisser un arrêt de travail provisoire devenir le réceptacle durable de décisions qui n’ont pas encore trouvé leur auteur.

Déshabiller l’absentéisme ne le rend ni moins coûteux ni moins préoccupant. Cela permet seulement de découvrir que, sous le soupçon attaché aux arrêts de travail courts, se trouvent aussi le travail qui abîme, les ressources très inégalement réparties, les reprises insuffisamment préparées et les décisions médicales trop longtemps retenues.

À celles et ceux qui seront parvenus jusqu’ici, je dois peut-être une excuse : cet article est long. Le sujet aurait cependant davantage souffert d’être amputé pour satisfaire aux nouvelles mesures de notre attention. Il était question, après tout, de ne pas raccourcir artificiellement ce qui exigeait d’être regardé jusqu’au bout.

Pour limiter certaines absences, commençons par ne plus laisser les décisions médicales mourir d’attendre.
Marlène BOURGEOIS

Service social du travail externalisé et coaching professionnel

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