Dans un monde fracturé, l’entreprise s’essaie à faire tenir des coexistences fragiles

Toute ressemblance avec des situations existantes ou ayant existé en entreprise ne relève pas de la coïncidence.

Il faudrait peut-être commencer par congédier une fiction assez tenace : celle d'une entreprise qui se tiendrait à distance du tumulte général, comme si le simple fait d'avoir une adresse professionnelle, des procédures internes et des réunions hebdomadaires suffisait à produire un monde à part. Un monde plus raisonnable, plus tempéré, plus habitable que celui dont il procède. L'illusion a la vie dure. Mais enfin, elle ne résiste guère à l'expérience.

Car notre époque ne se distingue pas exactement par sa douceur des mœurs. Elle fragmente, elle polarise, elle distribue les êtres en lignes de partage toujours plus visibles. Les oppositions ne se cantonnent plus aux grands débats publics ; elles descendent dans les manières de parler, de manger, d'éduquer, de se déplacer, d'aimer, de travailler, d'habiter son corps, de concevoir la liberté, l'autorité, l'égalité, le respect. Tout semble désormais appelé à se lire à travers une opposition préalable. À peine une question apparaît-elle qu'elle se trouve déjà prise dans une économie du camp, de l'alignement, de la susceptibilité.

Dans un tel monde, il est tout de même étonnant de continuer à attendre de l'entreprise qu'elle nous offre ce que la société ne sait plus très bien produire : une forme d'accord tranquille. Comme si le bureau, l'atelier, la salle de pause ou l'open space avaient vocation à corriger les déchirures du dehors. Comme si l'organigramme avait reçu mission de réconcilier ce que l'époque passe son temps à opposer.

L'entreprise n'est pas un contre-monde

L'entreprise n'a pourtant rien d'un contre-monde. Elle n'est ni un monastère, ni une salle blanche, ni un sas de décontamination morale. Elle n'extrait pas les individus de leur temps ; elle les y récupère, avec ce qu'ils portent de convictions, d'habitudes, de blessures, de fidélités, de lassitudes aussi. Ceux qui entrent le matin dans les locaux n'y arrivent pas dépouillés de ce qui les relie au dehors. Ils n'abandonnent pas sur le trottoir leurs façons de comprendre l'autorité, la justice, le langage, la distinction entre l'humour et l'offense, entre la discussion et l'agression. Ils apportent avec eux leurs seuils d'alerte, leurs sensibilités, leurs certitudes.

Le contrat de travail n'efface pas les appartenances ; il les place sous contrainte de coopération. Car la société permet encore, dans une certaine mesure, d'éviter ce qui nous irrite, de nous tenir à distance de ceux dont nous ne partageons ni les codes ni les priorités. L'entreprise, elle, supprime une part de cette latitude. Elle rassemble des personnes qui ne se sont pas choisies, les inscrit dans des rapports de dépendance très concrets, puis leur demande de produire, de décider, d'arbitrer, parfois même d'adhérer ensemble à des valeurs qu'aucune intimité n'est venue préparer. Ce que le monde tient dispersé, elle le resserre. Ce que la société laisse flotter, elle le place à la même table.

Le miracle, dans ces conditions, n'est pas que des tensions surgissent. Le miracle serait qu'aucune ne paraisse.

Et pourtant, nous persistons souvent à traiter la tension comme une anomalie. Nous la recevons comme le signe qu'une entreprise aurait raté quelque chose d'essentiel dans sa culture, dans son management, dans son climat interne. Bien sûr, il existe des organisations qui fabriquent elles-mêmes une grande part de la violence qu'elles prétendent ensuite déplorer. Mais tout n'est pas réductible à cela. Il est des frictions qui ne relèvent ni du dysfonctionnement pur, ni de la malveillance. Elles naissent plus simplement du fait que des univers de sens qui, dehors, se croiseraient à peine, se trouvent dedans sommés de collaborer.

Nous demandons à l'entreprise d'être exemplaire là où la société ne l'est pas. Nous voudrions qu'elle soit apaisée quand l'espace public est électrique, mesurée quand les débats deviennent invivables, inclusive sans crispation, pluraliste sans heurts. Puis nous nous étonnons qu'elle peine à satisfaire une ambition aussi déraisonnable.

Un collectif n'est pas une communion

Depuis quelques années, l'entreprise se raconte volontiers comme un lieu de cohésion, de valeurs partagées, de bienveillance, de communauté presque. Le vocabulaire est lisse, les intentions sont impeccables, les chartes s'écrivent dans une langue irréprochable. Mais à mesure que l'on idéalise ainsi le collectif, on rend plus difficile l'accueil de sa vérité concrète. Le moindre heurt paraît alors déplacé. La divergence devient embarrassante, la mésentente presque inconvenante. À force de vouloir un collectif aimable, on finit par juger illégitime tout ce qui rappelle qu'il est composé d'êtres irréductiblement différents.

Or un collectif n'est pas une communion. C'est une forme de voisinage organisé, avec ce que le voisinage comporte de frottements, d'ajustements, de civilités parfois fatiguées. Il ne suppose ni l'accord profond, ni l'adhésion réciproque, encore moins la réconciliation des visions du monde. Il suppose plus modestement qu'un cadre tienne assez pour que les désaccords ne tournent pas à l'empoisonnement général. Toute la difficulté est là : non pas abolir les fractures, mais éviter qu'elles ne deviennent des armes permanentes.

Cette tâche est infiniment moins spectaculaire que les grandes proclamations sur l'esprit d'équipe. Elle est aussi infiniment plus sérieuse. Car faire tenir des coexistences fragiles demande autre chose que des slogans sur le vivre-ensemble. Il faut savoir contenir sans étouffer, arbitrer sans humilier, protéger sans infantiliser, entendre sans sanctuariser chaque ressenti, rappeler une limite sans transformer toute contrariété en affaire de principe. C'est un travail de tenue, au sens presque matériel du terme. Il ne promet ni chaleur spontanée ni réconciliation générale. Il essaie seulement d'empêcher la dégradation.

Mieux nommer ce qu'on peut légitimement attendre

Peut-être faut-il, pour cela, consentir à une forme de désenchantement. Non pas ce désabusement facile qui sert d'alibi à la brutalité, mais une lucidité plus froide, plus exigeante. L'entreprise ne réparera pas ce que le monde abîme. Elle ne recoudra pas, à elle seule, une société qui se plaît à se penser en camps concurrents. Elle ne fera pas disparaître les antagonismes de genre, les conflits de valeurs, les oppositions de modes de vie, les fatigues sociales qui traversent déjà chacun avant même le début de la journée de travail. Lui prêter une telle mission, c'est la charger d'une fonction quasi rédemptrice qu'aucune institution ne peut sérieusement remplir.

Cela ne signifie pas qu'elle soit innocente ou impuissante. Cela signifie plus simplement qu'il faut mieux nommer ce qu'on peut légitimement attendre d'elle. Non pas la paix au sens plein, mais une forme praticable de coexistence. Non pas l'effacement des fractures, mais leur limitation. Non pas un espace miraculeusement délivré du monde, mais un lieu assez ferme pour que le monde n'y fasse pas entièrement la loi. C'est moins noble qu'une utopie. C'est sans doute plus utile.

Je crois même qu'une part des déceptions actuelles naît de cette confusion. On espère de l'entreprise une fonction de pacification totale, puis l'on découvre qu'elle n'offre souvent, au mieux, qu'un équilibre précaire. On imaginait un lieu de cohérence ; on trouve une scène de composition. On rêvait un collectif réuni ; on rencontre un assemblage de présences inégalement accordées. Et parce que l'écart entre la promesse et la réalité est grand, chacun est tenté d'y lire la preuve d'un échec. Mais ce n'est pas toujours un échec. C'est parfois seulement la forme réelle du vivre-ensemble quand le monde alentour s'est lui-même durci.

Il faudrait alors peut-être déplacer légèrement notre regard. Cesser de demander à l'entreprise d'être plus sage que l'époque. Cesser de feindre la surprise lorsque les lignes de faille du dehors se retrouvent dedans. Cesser surtout de croire qu'un bon cadre est un cadre sans tension. Un cadre adulte est peut-être au contraire celui qui sait que la tension existe, qu'elle ne sera pas abolie, et qu'il faut pourtant continuer à travailler, décider, produire, parler, réparer — en empêchant seulement que la vie commune ne se défasse tout à fait.

Dans un monde fracturé, il n'y a pas de collectifs innocents. Il n'y a que des arrangements plus ou moins solides, des formes de coexistence plus ou moins civilisées, des institutions plus ou moins capables de contenir ce qui les traverse.

L'entreprise n'échappe pas à cette règle. Elle n'est pas au-dessus des fractures du temps.

Elle s'essaie, comme elle peut, à les empêcher de devenir invivables.

C'est moins glorieux que l'harmonie. C'est peut-être, déjà, beaucoup.

Marlène BOURGEOIS

Service social du travail externalisé et coaching professionnel

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