Soit dit en passant… (VOST : puisque je n’ai pas le courage de m’arrêter.)

Toute ressemblance avec des situations existantes ou ayant existé en entreprise comme dans nos vies ordinaires ne relève pas de la coïncidence.

Si cette phrase était une dragée, il me viendrait une pensée peu charitable : qu’ils s’étouffent avec. Je pense à ceux qui nous la tendent avec les égards du confiseur avant de déposer, sous le sucre, de quoi abîmer un collègue, disqualifier un travail ou régler un compte. Puisque la remarque était incidente, notre réaction devrait apparemment le rester. J’aimerais m’arrêter sur cette délicatesse qui permet parfois de porter un coup tout en conservant les bonnes manières. Ce sera un billet. Quelques lignes pour examiner cette manière de prendre la parole sans vouloir en répondre. Nous ferons court ; nous resterons pour la réponse.

La réunion touchait presque à sa fin. Il restait une date à fixer, deux responsabilités à préciser, et chacun commençait à considérer son prochain rendez-vous avec une tendresse impatiente. C’est un moment favorable aux petites phrases : l’attention baisse, le temps manque, personne ne souhaite être celui qui empêchera les autres de déjeuner.

« Soit dit en passant, depuis qu’elle pilote ce dossier, nous perdons quand même beaucoup de temps. »

La collègue concernée n’est pas là. Son nom, en revanche, vient d’entrer dans la pièce avec un dossier déjà instruit. Quelqu’un acquiesce, un autre regarde l’heure. La date est fixée. Les responsabilités seront précisées par mail.

Nous pourrions considérer que rien de bien considérable ne s’est produit. Aucun éclat, aucune accusation solennelle. La remarque n’a même pas demandé qu’une décision soit prise. Pourtant, au prochain retard, il se trouvera peut-être quelqu’un pour penser qu’il fallait s’y attendre. Une explication attend désormais son occasion.

La formule mérite quelques égards. Elle possède une élégance ancienne, presque un petit pardessus. Elle suggère que celui qui parle dispose d’un propos principal auquel il saura revenir, après nous avoir graciés d’une observation accessoire. Nous aurions tort de lui prêter des intentions qu’il n’a pas : il passait seulement par là. Étonnant hasard, tout de même, que son itinéraire traverse si souvent la réputation de quelqu’un.

Il ne s’agit évidemment pas d’interdire les digressions. Une conversation qui devrait faire approuver chacune de ses parenthèses avant de les ouvrir deviendrait rapidement une épreuve administrative. Nous avons besoin de ces détours par lesquels une idée arrive, un détail oublié retrouve sa place, une inquiétude se formule enfin. « Soit dit en passant » peut introduire une remarque généreuse, une objection décisive ou le nom de la personne dont tout le monde avait oublié de reconnaître le travail.

C’est précisément pour cela que la formule est intéressante. Elle ne porte pas sa faute en elle. Il faut regarder ce que nous lui faisons transporter, à quel moment nous la prononçons et ce que nous sommes disposés à entendre après.

Car il existe une manière de diminuer l’importance affichée d’une parole pour en faciliter la circulation. Nous préparons moins les autres à examiner ce que nous allons dire qu’à ne pas nous demander trop longtemps pourquoi nous l’avons dit. La modestie porte sur la présentation ; le jugement, lui, peut être considérable.

« Elle manque de recul. » « Il faut toujours tout lui expliquer. » « Avec lui, c’est compliqué. »

Ces appréciations arrivent sans leurs pièces justificatives. Nous ignorons la demande initiale, les moyens disponibles, les désaccords antérieurs. Nous ne savons pas davantage ce que l’auteur de la remarque appelle du recul, de l’autonomie ou de la simplicité. Mais nous savons désormais qu’il faudrait se méfier. Le flou possède ici une efficacité redoutable : chacun peut le remplir avec ce qu’il redoute déjà.

À partir d’un travail qui mérite peut-être une critique précise, nous voici renseignés sur une personne qui présenterait un défaut général. Un délai non tenu devient un manque de fiabilité ; une objection, une difficulté relationnelle ; une demande d’explication, une incapacité à comprendre. La formule nous a fait gagner du temps. Nous avons sauté les faits.

Ce raccourci peut aussi nous dispenser d’examiner notre propre contribution à la situation. Il est plus confortable de glisser qu’un collègue est désorganisé que de reprendre l’histoire d’une commande modifiée trois fois. Plus économique d’évoquer son manque d’engagement que d’expliquer pourquoi ses alertes sont restées sans réponse. Cela ne prouve pas que le collègue travaille bien. Cela signifie que notre commentaire ne suffit pas à établir pourquoi le travail se passe mal.

Le plus habile, dans cette affaire, tient à la situation faite à celui qui reçoit la remarque. Il doit choisir très vite. S’il laisse passer, elle peut s’installer parmi les choses réputées connues. S’il s’arrête, il devient responsable du temps que prendra son examen. La réunion allait finir. Nous avions un accord. Était-ce vraiment le moment de tout reprendre ?

Il suffit alors d’un « Enfin, je disais juste ça » pour que les rôles se redistribuent. Celui qui a formulé le jugement retrouve sa légèreté ; celui qui demande sur quoi il repose se découvre pesant. Une remarque sur l’incompétence supposée d’un collègue pouvait tenir en sept secondes. Exiger quelques faits menace désormais le bon déroulement de la matinée.

L’économie est admirable. Le coût a changé de propriétaire.

Quand la personne visée est présente, l’exercice devient plus délicat encore. Il lui faut entendre, comprendre ce qui vient de lui être attribué, mesurer la réaction de la salle et préparer une réponse qui ne confirmera pas le portrait. Trop vive, elle manquerait de maîtrise. Trop longue, elle se justifierait. Trop précise, elle chercherait la petite bête. Il arrive ainsi que le soin apporté à se défendre soit utilisé pour établir qu’il est effectivement difficile de travailler avec elle.

Pendant ce temps, la question initiale demeure intacte : que lui reproche-t-on exactement ?

Nous aurions intérêt à garder cette question devant nous. Elle évite que la scène tourne au concours de sensibilité, avec d’un côté celui qui se dit franc et de l’autre celui qui serait incapable de recevoir une remarque. Un propos peut être désagréable et nécessaire. Il peut aussi être prononcé d’une voix douce et ne permettre aucun travail utile. Le volume ne nous renseigne pas suffisamment sur la qualité de ce qui est dit.

Il faut encore regarder qui parle. Dans une entreprise, toutes les parenthèses n’ont pas le même avenir. Celle d’une personne qui participe aux promotions, distribue les missions ou conseille la direction peut survivre longtemps à la réunion. Un jugement laissé tomber sans développement conserve le poids de la fonction qui l’a prononcé. Les autres peuvent hésiter à demander des précisions, supposer l’existence d’éléments qu’ils ne connaissent pas, ou comprendre qu’une préférence vient d’être indiquée.

L’autorité n’a pas besoin de donner un ordre pour orienter les conduites. Elle peut se contenter d’avoir l’air renseignée.

À l’inverse, une parole oblique peut être le seul passage qu’une personne croit encore disponible. Quelqu’un commence par « soit dit en passant » parce qu’une objection frontale lui paraît dangereuse, parce que ses précédentes alertes ont été mal reçues ou parce qu’il cherche ses mots devant une difficulté qu’il n’arrive pas encore à nommer. Nous ne pouvons pas exiger la même assurance de celui qui risque sa place et de celui qui décide de la place des autres.

Voilà pourquoi le procès de la formule serait une facilité supplémentaire. Nous prétendrions défaire un raccourci en en fabriquant un autre. Le courage ne se mesure pas au nombre de précautions dont une personne parvient à se passer. Certaines précautions permettent de parler ; d’autres permettent de ne pas répondre de sa parole. La différence apparaît souvent au moment où quelqu’un demande : « Qu’est-ce qui vous fait dire cela ? »

Il y a celui qui accepte de reprendre les faits, reconnaît une exagération, découvre qu’il lui manque une information. Et celui qui s’irrite qu’une remarque aussi anodine puisse susciter tant de discussion.

C’est ici que la parenthèse révèle son usage.

Nous pouvons alors regarder ce qui circule dans le collectif. Une réputation ne se constitue pas seulement dans les entretiens formels. Elle se nourrit de récits minuscules, dont les auteurs ne se sentent pas toujours tenus de vérifier la portée. À force d’entendre qu’une personne est fragile, difficile ou peu fiable, nous pouvons finir par organiser le travail autour de cette conviction. Nous la consultons moins, lui confions d’autres missions, interprétons ses questions à travers le défaut annoncé. Elle devra ensuite faire ses preuves dans une situation déjà modifiée par ce que nous croyons savoir d’elle.

Personne n’a nécessairement décidé de l’écarter. Plusieurs personnes ont seulement tenu compte d’une impression qui semblait partagée. Il faudrait pourtant retrouver comment cette impression est devenue collective. Peut-être découvririons-nous beaucoup moins de témoins que de répétitions.

Ce mécanisme concerne aussi la reconnaissance. « Il a été beaucoup aidé », glissé après un compliment, suffit parfois à retirer discrètement ce qui venait d’être accordé. L’aide est réelle, peut-être. Mais pourquoi la rappeler pour lui, à cet instant, quand les appuis dont bénéficient d’autres restent compris dans le fonctionnement normal du travail ? Un fait exact peut produire un jugement trompeur selon ce que nous choisissons de lui faire accompagner.

La précision ne consiste donc pas seulement à vérifier qu’une phrase est vraie. Elle oblige à examiner ce que cette vérité partielle invite les autres à conclure.

Nous ne préserverons pas la liberté de parler en accordant l’immunité aux paroles qui se déclarent secondaires. Nous ne préserverons pas davantage les personnes en interdisant toute critique susceptible de les atteindre. Il faut pouvoir parler d’un travail insuffisant, d’une coopération éprouvante, d’un comportement qui pose problème. Encore faut-il rendre la discussion possible : décrire la difficulté, entendre ce que nous ignorons, permettre une réponse, chercher ce qui doit changer.

Cela demande davantage que de déposer une appréciation en fin de réunion. Il faut parfois prévoir un autre échange, réunir les personnes concernées, reprendre une consigne ou reconnaître qu’un conflit nous a rendus injustes. Nous perdons alors l’avantage délicieux de celui qui a pu tout dire sans avoir eu à s’expliquer.

Il y a même des jours où nous aurions préféré conserver cet avantage. Nous connaissons nous aussi la satisfaction de la formule bien envoyée, l’approbation d’un regard, le soulagement d’avoir fait entendre notre agacement sans ouvrir une discussion dont nous sommes déjà fatigués. Il serait commode de réserver cet article aux autres. Notre propre désinvolture mérite pourtant le même examen, surtout lorsque nous avons raison sur une partie des faits. La justesse d’un reproche ne nous dispense pas de nous demander ce que nous sommes en train de faire à quelqu’un en le formulant ainsi.

Quant à ceux qui écoutent, ils n’ont pas à transformer chaque aparté en audience disciplinaire. Une question posée sans spectacle peut suffire à rendre au propos son poids : de quelle situation parlons-nous ? La personne a-t-elle pu s’expliquer ? Que proposons-nous de faire de cette information ? Ces questions autorisent la critique à devenir utile. Elles offrent aussi à celui qui s’est avancé trop vite la possibilité de reprendre sa phrase sans devoir défendre jusqu’au bout ce qu’il n’aurait peut-être pas dû dire.

Une entreprise ne gagne rien à ce que ses salariés surveillent chaque syllabe. Elle gagne en revanche à ce que personne ne puisse durablement diminuer un collègue en se prévalant de n’avoir presque rien dit. Le soin porté aux relations de travail se joue aussi là, dans la possibilité de revenir sur une parole avant qu’elle ne devienne une réputation.

Vous disiez cela en passant ? Prenez donc le temps de répondre.
Marlène BOURGEOIS

Service social du travail externalisé et coaching professionnel

https://www.cabinetmb-solutionssociales.fr
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Quand la colère et la peur entrent dans l’entreprise, que laissons-nous passer ?