N’est pas journaliste qui veut.

Toute ressemblance avec des situations existantes ou ayant existé en entreprise comme dans nos vies ordinaires ne relève pas de la coïncidence.

Je voudrais pouvoir lire une nouvelle sans devoir enquêter moi-même pour savoir ce qu’elle vaut. Faire confiance au travail de quelqu’un qui a cherché, vérifié, accepté de reprendre sa première idée. Cette confiance repose sur un métier et sur les conditions qui permettent de l’exercer. Elle engage aussi ceux qui reprennent ensuite quelques lignes, choisissent un extrait, ajoutent un commentaire. Entre ce qui a été établi et ce qui finit par circuler, que faisons-nous du travail des autres ?

Le travail du journaliste commence quelquefois par ce qu’il nous empêche de conclure. Une précision dans la chronologie, l’origine retrouvée d’une image, une parole recueillie auprès de quelqu’un que personne n’avait encore interrogé peuvent défaire l’explication qui paraîssait s’imposer. Nous lisons quelques lignes et découvrons que la situation ne se laisse pas comprendre aussi simplement. L’article nous retire une certitude en même temps qu’il nous apporte une information. Ce service rendu au lecteur n’est pas toujours celui que nous étions venus chercher, mais c’est peut-être celui dont nous avions le plus besoin.

Nous pouvons être déçus. Nous espérions savoir et nous voilà invités à distinguer, à reprendre, à supporter qu’un élément demeure inconnu. Pourtant, quelqu’un a travaillé pour que cette limite soit située aussi précisément. Ce que nous recevons comme une réserve est parfois le résultat d’une recherche menée jusqu’à l’endroit où elle ne permettait plus d’affirmer davantage. Il y a une différence considérable entre ne pas savoir parce que nous n’avons pas cherché et pouvoir indiquer, après avoir cherché, ce qui reste à établir. La formulation peut se ressembler ; le travail qui la porte n’est pas le même.

Cette différence m’importe dans un monde où les nouvelles nous arrivent accompagnées de tant de réactions qu’il devient difficile de séparer ce qui s’est passé de ce que chacun a déjà entrepris de lui faire signifier. Nous découvrons un événement alors que des conclusions circulent, que des responsabilités sont distribuées, que des voix annoncent ce que cela prouve. Il peut nous sembler que l’explication précède presque les faits, tant elle est disponible au moment où nous en prenons connaissance. Notre première compréhension se forme au milieu de ces propositions, avec ce que nous savons, ce que nous éprouvons et ce que nous étions déjà disposés à croire.

Nous pourrions dire que les propos autrefois tenus au comptoir ont désormais trouvé une audience démesurée. La formule est commode, et trop avantageuse pour celui qui l’emploie : elle lui permet de se placer aussitôt ailleurs, dans une conversation supposée plus digne. Il se dit pourtant des choses fines dans les cafés et des sottises très convenablement présentées sur les estrades. Les jugements hâtifs n’ont pas attendu les réseaux sociaux pour circuler. Ce qui mérite notre attention tient moins à une dégradation imaginaire des lieux de parole qu’au changement de portée d’un propos, lorsqu’une impression destinée à quelques interlocuteurs devient un contenu disponible pour des lecteurs qui n’en connaissent ni les circonstances ni les limites.

Dans une conversation, une personne peut demander sur quoi repose ce qui vient d’être affirmé. Elle connaît parfois celui qui parle, son goût de l’exagération, les sujets sur lesquels son assurance déborde ses connaissances. Cette proximité ne protège de rien à coup sûr ; elle donne néanmoins des éléments pour entendre. Une phrase reprise ailleurs perd ces indications. Elle peut rencontrer un lecteur qui lui accordera l’autorité que son auteur n’avait jamais eu à justifier, puis rejoindre d’autres publications jusqu’à acquérir cette familiarité particulière des choses que nous croyons savoir parce que nous ne savons plus où nous les avons lues.

La saturation ne vient donc pas seulement du nombre d’informations reçues. Elle tient au travail nécessaire pour reconnaître ce que nous avons devant nous : un fait établi, un témoignage, une hypothèse, un commentaire, la reprise d’une reprise. Nous pouvons passer beaucoup de temps à consulter sans parvenir à mieux comprendre, parce que les textes se répondent davantage qu’ils ne nous renseignent. Plusieurs publications semblent se confirmer alors qu’elles dépendent d’une même affirmation initiale. La répétition occupe la place de la vérification, avec une efficacité d’autant plus grande que nous n’avons pas toujours les moyens de remonter le trajet.

La répétition occupe la place de la vérification, avec une efficacité d’autant plus grande que nous n’avons pas toujours les moyens de remonter le trajet.

C’est à cet endroit que je cherche les journalistes. Je ne peux pas reconstituer seule l’origine de chaque image, interroger chaque source, comparer tous les documents dont une nouvelle dépend. Faire confiance à leur travail me permet de commencer à penser à partir d’autre chose que de ma propre recherche. Cette confiance appartient à la vie collective : nous nous appuyons sur des métiers dont nous ne possédons ni toutes les compétences ni tous les moyens. Si chacun devait refaire intégralement le travail de l’autre avant de pouvoir l’utiliser, nous consacrerions l’essentiel de nos forces à vérifier que nous pouvons encore agir ensemble.

La confiance ne demande cependant pas de renoncer à examiner. Elle a besoin de prises : savoir d’où vient une affirmation, comprendre ce qui a été confirmé, reconnaître ce qui relève d’une interprétation. Un média ne nous doit pas l’illusion d’une connaissance sans faille ; nous devons pouvoir regarder la manière dont il travaille lorsque des faits résistent à son premier récit, lorsqu’une information nouvelle arrive ou qu’une erreur apparaît. La crédibilité se construit aussi dans ce mouvement de reprise. Elle devient fragile lorsque toute contradiction est traitée comme une menace contre la place de celui qui a parlé.

L’image d’une sentinelle armée d’un stylo me plaît pour cette raison. Elle évoque quelqu’un qui regarde, cherche à reconnaître et répond de l’alerte donnée. Mais le stylo ne confère aucune vertu à la main qui le tient. Il peut servir à documenter une violence ou à lui fournir un récit acceptable, à rendre une personne visible ou à l’enfermer dans une désignation. La qualité d’une écriture peut même rendre une approximation plus difficile à repérer : nous suivons volontiers une phrase dont l’élégance nous donne le sentiment qu’elle a nécessairement été pensée jusqu’au bout.

Une image saisissante permet de mesurer ce travail à accomplir. Elle montre une scène, mais nous ignorons peut-être sa date, son lieu ou les circonstances qui l’entourent. Le fragment peut être authentique. C’est même ce qui rend son usage exigeant : il établit que quelque chose a eu lieu sans contenir nécessairement tout ce que sa légende invite à conclure. Retrouver son origine, regarder la séquence entière, confronter les récits peut modifier profondément la compréhension. Ce sont parfois des heures de travail dont la seule trace visible sera une précision conservée dans le texte, ou la décision de ne pas employer l’image.

Il faut pouvoir prendre cette décision lorsque le sujet est attendu, que d’autres diffusent déjà et qu’une publication rapide aurait toutes les chances de rencontrer son public. Le courage professionnel se loge aussi là, dans le renoncement à un avantage immédiat que les éléments disponibles ne permettent pas de soutenir. Il comporte une difficulté supplémentaire lorsque l’information trouvée contrarie celui qui la cherche : une source appréciée doit être reprise, une hypothèse séduisante abandonnée, une personne dont les déclarations inspiraient la méfiance avait raison sur un point. La fidélité aux faits se mesure alors à la place accordée à ce qui nous retire quelque chose.

Nous ne pouvons pas attendre cette vigilance en nous désintéressant des conditions qui permettent de l’exercer. Une vérification supplémentaire suppose du temps, des interlocuteurs, parfois un déplacement ou l’appui d’un collègue. Certaines recherches ne donneront rien de publiable ; elles auront pourtant contribué à la qualité du résultat en empêchant une conclusion insuffisamment fondée. Si ce temps n’est reconnu que comme un délai, le sérieux du travail doit sans cesse demander sa place dans l’organisation. Nous retrouvons une contradiction familière à bien des professions : la qualité est attendue, tandis que les moyens de la produire deviennent une difficulté individuelle à résoudre.

Quelle qualité demandons-nous, et quelles conditions lui donnons-nous pour exister ? La question engage les directions, les choix économiques, l’organisation des rédactions et la possibilité du désaccord professionnel. Qui peut demander d’attendre ? Comment une réserve est-elle entendue à l’approche de l’échéance ? Quel appui reçoit celui qui estime qu’un titre va plus loin que l’enquête ? La détermination d’une personne compte, mais elle ne devrait pas être appelée à compenser indéfiniment ce qui fragilise son métier. Qualifier les journalistes de sentinelles ne nous dispense pas de défendre les conditions dans lesquelles ils peuvent tenir leur poste.

La responsabilité se poursuit ensuite dans la présentation et la diffusion. Un article peut distinguer soigneusement ce qui est établi et ce qui demeure incertain, puis être annoncé par une formule qui efface cette distinction. Un extrait conserve la phrase la plus frappante ; la réserve existe toujours, mais le lecteur qui ne la rencontrera pas restera avec une compréhension différente. Le même problème se pose lorsqu’un entretien est organisé pour faire avancer une opposition plutôt que l’examen du sujet : les positions doivent rester reconnaissables, la précision ralentit la scène et le public reçoit du mouvement là où il aurait eu besoin de mieux saisir les raisons du désaccord.

Ceux qui écrivent, titrent, choisissent les intervenants, conduisent les échanges ou sélectionnent les passages participent à ce que nous pourrons comprendre. Le contenu publié résulte de ce travail collectif, avec ses arbitrages et ses responsabilités. Le regarder ainsi permet d’éviter deux facilités : attendre une conscience héroïque de chaque professionnel, puis attribuer chaque défaillance à une entité médiatique assez vague pour que personne n’ait plus à répondre de rien. Il existe des décisions précises, des marges de choix, des contraintes et des possibilités d’agir qui méritent d’être nommées.

Pour ma part, je n’attends pas de cette information qu’elle me ménage. Une enquête peut rendre impossible une tranquillité dans laquelle nous nous tenions, révéler une violence, mettre en cause une institution ou contredire une version officielle. La précision peut donner au propos une force redoutable, parce qu’elle désigne ce qui est établi, à qui les faits sont attribuables et ce qui permet de le soutenir. Elle préserve aussi la possibilité d’une réponse et d’un examen. Le doute doit alors porter sur ce qui reste effectivement à chercher, au lieu de servir à rendre toutes les versions équivalentes ou toute connaissance indéfiniment contestable.

Cette exigence nous concerne à nouveau lorsque nous faisons circuler le travail reçu. Nous ajoutons quelques mots avant de partager un article, choisissons un extrait pour un réseau professionnel, apportons une information dans une conversation. Nous pouvons prolonger le soin pris à l’établir ou commencer à le défaire. Une réserve disparaît parce qu’elle alourdirait le commentaire ; un fait particulier devient la preuve de ce que nous pensions déjà d’un groupe ; une intention est prêtée à des actes dont l’enquête n’établissait pas les motifs. Le lien vers la source reste présent, mais notre formulation a déjà indiqué comment il faudrait la lire.

Nous disposons chacun d’une ouverture sur les autres, petite fenêtre entre quelques collègues ou grande baie vitrée donnant sur des milliers de lecteurs. Les moyens, les pouvoirs et les audiences diffèrent. Pourtant, quelqu’un recevra nos mots et pourra s’en servir pour décider, attendre quelque chose ou regarder une personne autrement.

Dans nos écrits de travail aussi, une formulation peut attribuer une responsabilité avant que les faits permettent de l’établir. « À ce stade, nous n’avons pas identifié ce qui empêche le service de transmettre les données. » Une synthèse conserve que les données restent bloquées au niveau du service ; un échange ultérieur retient que le service bloque la transmission. À mesure que le propos se raccourcit, une cause inconnue devient un comportement attribué à des personnes.

Il fallait aller à l’essentiel, mais l’essentiel a changé. La prochaine demande pourra être adressée à ce collectif comme à un service qui ferait volontairement obstacle. Nos mots auront préparé une manière d’agir avant que quiconque ait le sentiment de prendre une décision. Le vocabulaire professionnel possède de nombreuses ressources pour donner à une appréciation les vêtements propres d’un constat : « manque d’adhésion », « difficulté de mobilisation », « résistance au changement » trouvent facilement leur place dans un document, tandis que les circonstances permettant de les examiner demandent davantage de lignes.

Nos récits disposent également de personnages commodes : le manager qui ne comprend rien, le salarié qui résiste, la direction déconnectée, le jeune qui ne s’engage plus. Le lecteur reconnaît quelqu’un et nous pouvons poursuivre. Mais les informations manquantes, les contraintes rencontrées et les décisions que ces personnes ne maîtrisent pas disparaissent parfois avec tout ce qui aurait compliqué la scène. Nous avons rendu le récit immédiatement lisible sans nécessairement donner à comprendre le travail. Notre expérience peut nous aider à repérer ; elle peut aussi nous rendre trop prompts à retrouver les rôles dont nous connaissons déjà l’histoire.

Cette facilité mérite un examen d’autant plus attentif que nous écrivons aussi pour faire connaître notre activité. Partager une analyse et développer une clientèle peuvent coexister honnêtement, à condition d’examiner ce que cet intérêt fait au raisonnement. Une difficulté nous intéresse-t-elle encore lorsqu’elle ne conduit pas vers notre solution ? Conservons-nous ce qui montre les limites de notre approche ? Une publication qui nous profite mérite de rencontrer une contradiction sérieuse, parce que nous avons de bonnes raisons de souhaiter qu’elle soit juste. L’approbation du public confirme qu’elle a trouvé ses lecteurs ; elle ne vérifie pas à leur place les liens sur lesquels elle repose.

J’écris moi aussi, avec une expérience, des convictions et le désir d’être lue. Je choisis des titres, des images, des rapprochements ; je cherche une forme qui retienne l’attention assez longtemps pour développer une pensée. Ce travail peut me rendre plus précise, mais il peut aussi m’attacher à une phrase dont je ne veux plus voir le coût. Il me revient de relire à cet endroit de satisfaction : qu’ai-je affirmé, qu’ai-je laissé de côté, et quels moyens ai-je donnés au lecteur pour discuter mon raisonnement ? L’intention d’éclairer ne répond à aucune de ces questions à ma place.

La vigilance que j’attends ne doit pas devenir une manière de disqualifier ceux qui cherchent encore leurs mots. Un salarié qui alerte n’a pas à produire une enquête complète pour être entendu ; une personne éprouvée peut ne connaître qu’une partie de la situation. Celui qui reçoit sa parole possède alors la responsabilité de recueillir, de poser les questions utiles et de donner une suite à ce qui lui est confié. Les obligations doivent tenir compte des informations, du pouvoir et des moyens de chacun. Nous serions bien injustes d’exiger toute la preuve de celui qui en possède le moins, tandis que les jugements venus d’une place d’autorité circuleraient sans examen.

La violence du monde rend cet effort plus nécessaire et parfois plus difficile. Une nouvelle nous atteint, une émotion surgit, une explication disponible rejoint ce que nous redoutions. Nous pouvons la transmettre avec le sentiment de prévenir, de protéger ou de rendre service. Notre peur mérite d’être reconnue ; elle ne garantit pas ce qu’elle nous conduit à attribuer aux autres. La gravité de l’événement ne réduit pas le travail nécessaire pour en parler. Elle augmente la portée possible de nos approximations, notamment lorsque des personnes finiront par être regardées à travers une catégorie assez large pour les contenir sans rien apprendre d’elles.

Nous ne maîtrisons pas tous les usages qui seront faits d’une phrase. Une lecture peut être malveillante, une reprise déloyale, une réserve volontairement supprimée. Il reste néanmoins à examiner les effets que notre propre formulation rend prévisibles, puis à revenir lorsque nous découvrons une erreur. Une correction doit pouvoir rejoindre ceux auxquels la première version est parvenue ; elle demande parfois de retrouver des destinataires, de rendre visible ce qui a changé et d’expliquer pourquoi. Le travail de diffusion se poursuit dans cette reprise, même lorsqu’elle nous coûte davantage que la publication initiale ne nous avait demandé.

C’est aussi pour cela que je tiens à ces sentinelles armées d’un stylo. Leur tâche continue après l’alerte, dans ce qu’il reste à vérifier et dans les conséquences qui deviennent visibles lorsque l’attention s’est déplacée. Nous avons besoin de leur métier pour accéder à davantage que nos seules perceptions, comme nous avons besoin de préserver notre capacité à recevoir une information qui contrarie nos préférences. Une vie collective devient bien pauvre lorsque chaque récit sert seulement à retrouver le camp auquel nous appartenions déjà.

Depuis notre propre fenêtre, nous pouvons prolonger ce travail par le soin apporté à ce que nous transmettons. Il ne s’agit pas d’attendre de ne plus pouvoir se tromper pour écrire, mais d’accepter que publier nous engage dans une relation qui se poursuit : quelqu’un nous lit, essaie de comprendre et emportera peut-être une partie de nos mots dans sa manière de regarder les autres. Je voudrais rester attentive à ce lecteur-là, autant qu’à la phrase que j’espère lui donner envie de lire.

Quelqu’un regardera peut-être un inconnu à travers une phrase que nous aurons écrite.
Marlène BOURGEOIS

Service social du travail externalisé et coaching professionnel

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Soit dit en passant… (VOST : puisque je n’ai pas le courage de m’arrêter.)