Quand la colère et la peur entrent dans l’entreprise, que laissons-nous passer ?

Les situations évoquées ici invitent à regarder ce que l’actualité fait à nos relations de travail, et ce que nous en faisons ensemble.

Une réunion commence par les violences du week-end. Les images reviennent sur les téléphones, les commentaires se croisent. Il est question des lycéens et des étudiants qui manifestaient, des black blocs, des auteurs de destructions et des pillards. Dans certaines phrases, ces désignations deviennent interchangeables, jusqu’à faire porter à tous les manifestants la responsabilité des violences commises par certains. Puis une phrase va plus loin. Elle aurait suscité une objection quelques jours auparavant ; la colère lui prête aujourd’hui des raisons, la peur lui trouve une utilité. Un rire l’accueille, un silence l’entoure. Je voudrais regarder ce qui se joue dans cet instant : comment la violence du dehors peut rendre la haine plus recevable dedans, et ce qu’il nous appartient de préserver pour continuer à travailler ensemble.

Les murs de l’entreprise sont poreux. Nous les franchissons avec nos inquiétudes, nos convictions, les images qui nous poursuivent et les conversations commencées ailleurs. Il serait vain de demander aux personnes de devenir étrangères au monde pendant leurs heures de travail. Mais cette porosité nous engage. Les paroles échangées prennent place entre des collègues qui devront ensuite se transmettre une information, discuter un désaccord, demander de l’aide ou reconnaître une difficulté. Elles peuvent modifier ces relations longtemps après que la conversation a cessé.

Un malaise se diffuse parfois sans incident assez net pour être signalé. Personne n’a été directement nommé ; certains ont pourtant entendu comment l’équipe parlait de personnes auxquelles ils savent qu’on les associe. Une plaisanterie revient, une généralisation rencontre des approbations, une objection paraît malvenue. La confiance se trouve atteinte avant que le collectif reconnaisse qu’il a un problème à traiter.

Il faudra nous contorsionner pour examiner cela. Le mot annonce un effort : tenir assez longtemps auprès de ceux qui ont subi les violences pour ne pas réduire leurs pertes à des arguments ; rester attentifs aux demandes des lycéens et des étudiants sans excuser les destructions ; reconnaître les violences subies par les policiers et les gendarmes sans soustraire l’usage de la force à l’examen. La contorsion consiste à maintenir ces positions ensemble lorsque chaque discours nous invite à en choisir une et à relâcher les autres. Elle demande de supporter une pensée moins confortable que l’adhésion à un récit déjà ordonné.

Une cause ne peut pas disposer des faits qui la gênent. Une condamnation ne suffit pas à expliquer tout ce qui l’a rendue nécessaire. Nous pouvons réclamer que les auteurs de violences répondent de leurs actes sans considérer que les revendications exprimées autour d’eux ont perdu toute valeur. Nous pouvons chercher à comprendre une colère sans lui accorder le droit d’atteindre d’autres personnes.

Je voudrais pouvoir m’arrêter devant un commerce saccagé et penser à ceux qui y travaillent, à ce qu’il leur faudra faire demain. Éprouver cette peine sans recevoir, avec les débris, tout un discours à reprendre. Les difficultés d’un commerçant, la peur d’un salarié, la blessure d’une personne devraient pouvoir retenir notre attention sans devenir aussitôt les pièces d’une démonstration sur le pays entier.

C’est ici qu’intervient la captation du sujet. Un événement rassemble des faits, des vies et des responsabilités encore à établir. Un discours en prélève certains éléments, leur donne une signification, puis nous invite à recevoir cette signification comme la seule conclusion possible. Ce qui la contredit devient secondaire, suspect ou indécent à rappeler.

Toute interprétation n’est pas une captation. Nous avons besoin d’analyses pour comprendre ce qui arrive. La captation commence lorsque l’émotion provoquée par les faits sert à obtenir une adhésion qui dépasse ce qu’ils permettent d’établir. Parce que nous condamnons une destruction, il faudrait approuver une accusation générale. Parce que nous entendons la détresse des manifestants, il faudrait atténuer la gravité de certains actes. Notre attention aux personnes est ainsi utilisée pour nous faire accepter un raisonnement entier.

La captation porte alors aussi sur notre peine. Quelqu’un lui propose une cible avant que nous ayons eu le temps d’en examiner les raisons. Il nous explique contre qui nous devons désormais nous tenir, de qui il serait naïfs d’attendre autre chose, quelles précautions nous aurions trop longtemps maintenues. La souffrance reçoit une direction ; l’adhésion à cette direction devient une preuve de sincérité.

Nous pouvons nous retrouver sommés de montrer que nous sommes assez indigniés avant d’obtenir le droit de préciser ce qui nous indigne. Une objection à un amalgame sera entendue comme une réserve dans la condamnation. Une demande d’explication passera pour une excuse. La conversation devient une épreuve d’appartenance : il faut choisir ses mots de manière à être reconnu du bon côté.

Cette pression aide à comprendre pourquoi certaines phrases circulent avec une facilité nouvelle. Elles rencontrent notre colère et nous offrent le soulagement de la voir partagée. Elles rencontrent notre peur et nous promettent une explication du danger. Nous leur demandons moins de preuves parce qu’elles semblent déjà comprendre ce que nous ressentons.

La colère peut signaler une injustice et soutenir la force nécessaire pour la contester. La peur peut nous conduire à rechercher une protection. Mais ni l’une ni l’autre ne détermine à elle seule qui est responsable, jusqu’où s’étend une menace ou quelle réponse sera juste. Entre ce que nous éprouvons et ce que nous affirmons sur les autres, un travail demeure nécessaire.

Un cri permet d’approcher cette différence. Il peut exprimer une douleur, alerter, appeler une aide. Il n’a pas besoin d’être une analyse pour mériter d’être entendu. Mais lorsqu’il devient une affirmation sur d’autres personnes, désigne des coupables ou réclame un traitement, il engage davantage que l’expression de celui qui souffre. Nous devons pouvoir accueillir la douleur et examiner séparément l’accusation.

Cette distinction se perd lorsque l’intensité de l’émotion tient lieu de preuve. « Avec ce qui s’est passé, on peut comprendre. » Nous pouvons comprendre que quelqu’un soit bouleversé. Cela aide à recevoir sa parole ; cela ne rend pas juste tout ce qu’elle contient. Soutenir une personne ne signifie pas lui laisser étendre une responsabilité à ceux qui n’ont rien commis.

La peur peut favoriser ce déplacement parce qu’elle réclame une réponse rapide. L’incertitude est difficile à supporter lorsqu’il est question de notre sécurité, de celle d’un proche ou de notre possibilité de travailler. Un récit qui désigne un groupe comme source du danger semble mettre fin à cette incertitude. Nous croyons savoir de qui nous protéger.

La haine trouve une possibilité d’entrée lorsque cette désignation dispense de regarder les actes. Une appartenance suffit désormais à rendre quelqu’un suspect. La personne n’a plus à être connue : son âge, son origine ou ses convictions supposées paraissent déjà nous renseigner sur ses intentions. Sa parole devra défaire une accusation qu’elle n’a pas provoquée.

Ce passage n’est pas inévitable. C’est précisément pourquoi la vigilance compte. Nous pouvons demander une protection fondée sur des risques identifiés ou consentir à une hostilité dirigée contre des personnes indistinctement réunies. Nous pouvons réclamer justice pour des actes ou trouver compréhensible qu’une accusation déborde leurs auteurs. La colère et la peur ne décident pas seules de cette suite ; les paroles qui les accueillent et les limites qui leur sont opposées y participent.

Il faut alors revenir à nos propres seuils. Une formule nous aurait paru brutale ; nous lui trouvons aujourd’hui une franchise salutaire. Une généralisation nous aurait semblé injuste ; nous estimons qu’il n’est plus temps de prendre tant de précautions. Nous continuons à nous reconnaître dans nos principes tandis que leur application devient négociable au nom des circonstances.

Il n’y a pas forcément de décision consciente. Nous laissons passer une remarque pour ne pas prolonger l’échange, une autre parce que son auteur est bouleversé, une troisième parce que nous partageons sa colère. La phrase revient avec moins de résistance, puis avec moins de surprise. Sa familiarité commence à lui donner l’apparence d’une parole admissible.

La question devient personnelle sans se réduire à une affaire de conscience privée : qu’avons-nous accepté aujourd’hui que nous aurions refusé auparavant ? Qu’est-ce qui a changé dans les faits, et qu’est-ce qui a changé dans notre disponibilité à excuser ? Nous devons pouvoir reprendre un jugement avant qu’il ne s’installe dans nos façons d’écouter, de solliciter ou de traiter quelqu’un.

Qu’avons-nous accepté aujourd’hui que nous aurions refusé auparavant ? Qu’est-ce qui a changé dans les faits, et qu’est-ce qui a changé dans notre disponibilité à excuser ?

L’entreprise donne à ces déplacements une portée particulière. Une parole n’y circule pas entre des interlocuteurs également libres de répondre. La place hiérarchique, l’ancienneté, la précarité et les alliances modifient le prix du désaccord. Celui qui s’exprime depuis une position assurée ne mesure pas nécessairement ce qu’il demande aux autres pour le contredire.

Imaginons qu’une remarque attribue une responsabilité à toute une catégorie de personnes. Plusieurs collègues sont gênés. L’un ne veut pas reprendre son responsable devant l’équipe ; une autre suppose être seule à désapprouver ; un troisième rit pour ne pas se singulariser. Celui qui a parlé peut y lire un accord. Celui qui se sent visé constate surtout qu’aucune parole n’est venue limiter l’accusation.

Le silence ne prouve pas l’approbation. Il peut néanmoins lui donner une apparence collective. Certains prennent alors davantage d’assurance, d’autres retiennent leur désaccord. Une équipe finit par sembler unie autour d’un propos que plusieurs de ses membres n’acceptent pas.

Ce malentendu collectif produit des conséquences. Celui qui objecte paraît rompre un accord ; celui qui insiste prolonge une conversation déjà admise. Le groupe risque de traiter comme une perturbation la parole qui rappelle une limite, plutôt que celle qui l’a franchie. La vigilance devient plus coûteuse au moment même où elle serait nécessaire.

La précision des désignations constitue une première limite. « Lycéen » ou « étudiant » désigne une situation. « Black bloc » renvoie à une tactique de regroupement. « Auteur de violences » désigne une responsabilité à établir à partir d’actes. Les confondre ne rend pas la condamnation plus ferme ; cela rend son destinataire moins précis et permet à l’accusation de s’étendre.

Cette manière de classer peut ensuite déborder l’actualité. Si une appartenance nous paraît suffisante pour connaître une personne, le même raccourci devient disponible pour d’autres sujets professionnels. « Les jeunes », « les syndiqués », « ceux de tel service » : une intervention sera bientôt reçue à partir du groupe auquel nous rattachons son auteur. Nous cherchons moins ce qu’il dit que ce que sa phrase confirmerait des siens.

Les intérêts collectifs, les désaccords et les rapports de pouvoir existent. Leur analyse est nécessaire. Mais elle cesse de nous aider lorsqu’elle nous dispense d’écouter une personne ou de vérifier une intention. Le clivage gagne le travail lorsque la confiance dépend d’abord d’une appartenance présumée et que les échanges servent à reconnaître des alliés plutôt qu’à résoudre une difficulté.

Les effets ne prennent pas toujours la forme d’un refus explicite. Une information est transmise moins volontiers. Une demande d’aide est différée. Une erreur reste cachée parce que celui qui l’a commise redoute ce qu’elle permettra de conclure sur lui. Une part de l’attention quitte l’activité pour se consacrer à la protection de sa place.

C’est à cet endroit que nos démarches de prévention deviennent bancales. Nous encourageons les salariés à parler de leurs difficultés tout en laissant se détériorer les relations qui rendent cette parole possible. Nous travaillons sur l’inclusion, mais certains doivent se défendre d’une appartenance supposée avant d’être entendus comme professionnels. Nous parlons de santé au travail tandis que la défiance ajoute une charge à l’activité et retire des appuis au collectif.

Les dispositifs restent en place ; leur crédibilité est atteinte. Une procédure ne suffit pas à donner confiance à celui qui a vu une objection tournée en dérision. Un engagement contre les discriminations perd de sa portée lorsque des accusations générales circulent sans réponse. Les personnes apprécient les protections proposées à partir de ce qu’elles ont vu l’organisation défendre ou tolérer.

La responsabilité ne peut donc pas être laissée aux seules personnes atteintes. Leur demander d’intervenir seules reviendrait à leur confier la protection d’un cadre dont elles dépendent. Les responsables ont à reprendre les généralisations, à refuser qu’un collègue réponde d’actes qu’il n’a pas commis et à soutenir ceux qui signalent une difficulté, y compris lorsque la parole contestée vient d’une personne influente ou appréciée.

Cette intervention demande elle aussi du discernement. Une question maladroite, une objection, une insulte et une menace ne réclament pas la même réponse. Il faut pouvoir poser une limite et laisser une possibilité de reprise : retirer une phrase, en reconnaître l’injustice, entendre ses effets. Rendre quelqu’un responsable de sa parole ne suppose pas de décider qu’elle raconte désormais toute sa personne.

Cette exigence nous concerne. Il arrive que les mots dépassent la pensée ; il arrive aussi qu’ils l’expriment et que nous devions reprendre cette pensée. Reconnaître une erreur peut coûter davantage que la défendre, surtout lorsque nous avons reçu des approbations. Le collectif peut faciliter ce retour ou pousser chacun à durcir sa position pour conserver sa place.

C’est dans cette réflexion que — La Peste me revient. La référence aurait peu d’intérêt si elle nous aidait seulement à désigner le mal chez les autres. Elle devient exigeante lorsqu’elle nous conduit à examiner notre participation à ce qui sépare les êtres, et ce que nous pouvons faire avec d’autres pour les préserver. Nous croire étrangers à la haine ne suffit pas à reconnaître ce qui lui prépare une place.

Il nous faut donc une suspension. Un temps entre ce qui nous bouleverse et les conclusions que nous allons diffuser. Retenir un partage, vérifier une accusation, différer une réponse dont la seule fonction serait de blesser : ces silences laissent une chance à la pensée. Ils demeurent distincts de celui qui abandonne une personne au milieu des propos qui la désignent.

Suspendre sa réaction et soutenir une limite appartiennent au même effort. L’un nous empêche de parler trop vite ; l’autre nous empêche de laisser l’injustice parler seule. Nous pouvons ne pas savoir encore tout expliquer et reconnaître ce qui doit être interrompu. Nous pouvons entendre une peur sans accepter l’hostilité qui s’en réclame.

Je voudrais une parole qui accepte le risque de déplaire sans perdre le soin de ceux auxquels elle s’adresse. Une colère peut rester entière tout en renonçant à l’accusation indistincte. Une réponse peut être ferme sans faire de l’humiliation une preuve de détermination. Cette retenue demande du courage lorsqu’elle nous prive d’une approbation facile, d’un rire partagé ou du soulagement de désigner ensemble un ennemi.

Les murs de l’entreprise resteront poreux. Il nous appartient de veiller à ce que la peur qui les traverse ne devienne pas un critère de culpabilité, et que la colère ne rende pas acceptables des traitements que nous savions injustes. Ce travail se joue dans les conversations ordinaires, dans la possibilité laissée à chacun de contribuer sans devoir d’abord prouver qu’il n’est pas celui que les autres redoutent.

C’est là que nos engagements de prévention, de santé au travail et d’inclusion trouvent leur épreuve : dans notre capacité à laisser aux faits le temps de nous instruire, plutôt qu’à demander à la peur de nous expliquer les personnes.

Je voudrais que notre peine nous rapproche de ceux qui souffrent, sans nous rendre disponibles pour haïr.
Marlène BOURGEOIS

Service social du travail externalisé et coaching professionnel

https://www.cabinetmb-solutionssociales.fr
Précédent
Précédent

Soit dit en passant… (VOST : puisque je n’ai pas le courage de m’arrêter.)

Suivant
Suivant

« [Nous pouvons] faire des erreurs. Vérifiez les informations importantes. »