Santé, bien-être au travail : à quand le bonheur ?

Toute ressemblance avec des situations existantes ou ayant existé en entreprise ne relève pas de la coïncidence.

Depuis plusieurs années, le travail semble sommé de faire du bien. Il ne s'agit plus seulement de travailler dans des conditions acceptables. Il faudrait désormais parler de bien-être, d'épanouissement, d'alignement, de sens, de sécurité psychologique. À force d'élargir le vocabulaire, on en vient presque à laisser flotter une promesse implicite : le travail devrait contribuer au bonheur.

C'est sans doute là que le malentendu commence.

Car la santé au travail, le bien-être au travail et le bonheur ne relèvent ni du même horizon, ni de la même responsabilité, ni de la même exigence. Et à force de les rapprocher sans les distinguer, on brouille à la fois ce que l'entreprise doit, ce que le travail exige, et ce que les salariés peuvent légitimement attendre.

Trois niveaux qui ne sont pas interchangeables

La santé au travail renvoie à une obligation sérieuse : ne pas exposer inutilement, ne pas dégrader, prévenir les risques, rendre le travail soutenable, protéger autant que possible l'intégrité physique et psychique de ceux qui travaillent.

Le bien-être au travail renvoie à autre chose. Il désigne un ressenti plus large, plus subjectif, plus fluctuant. Il touche à l'ambiance, à la qualité des relations, à la reconnaissance, au sentiment d'être à sa place.

Le bonheur, lui, relève encore d'un autre plan. Il engage l'existence tout entière. Il ne se laisse ni organiser par procédure, ni distribuer par politique RH, ni garantir par une charte de management.

C'est précisément parce que ces trois niveaux ne sont pas identiques qu'il devient dangereux de les laisser se confondre.

Comme si l'employeur n'était plus simplement tenu de ne pas nuire, mais se trouvait aussi chargé de contribuer à l'épanouissement global de ceux qu'il emploie.

Le travail n'est pas un spa psychique

Cette extension est séduisante en apparence. Elle est problématique dans ses effets. Parce qu'elle déplace subrepticement la fonction du travail.

Le travail n'est pas un dispositif de consolation existentielle. C'est un lieu d'engagement, d'effort, de contribution, de contrainte, d'ajustement, de coopération souvent, de fatigue aussi. On n'y vient pas uniquement pour y recevoir quelque chose. On y vient aussi pour y apporter : une compétence, une intelligence du métier, une force de travail, une disponibilité professionnelle — parfois même une solidité que l'organisation sollicite très largement.

Cette confusion produit des effets concrets.

Elle déçoit, d'abord. Car lorsque l'on laisse entendre que le travail devrait faire du bien au sens large, toute difficulté, toute tension, toute dureté ordinaire peut apparaître comme une anomalie scandaleuse — alors qu'elle relève parfois, plus simplement, de ce que travailler veut dire.

Elle infantilise parfois la relation au travail. Comme si l'on ne pouvait plus rappeler qu'un poste comporte des exigences, qu'un collectif implique des frottements, et qu'aucune activité professionnelle réelle ne se déploie dans un état de confort psychique continu.

Elle brouille la responsabilité réelle de l'entreprise, enfin. Car en élargissant trop la promesse, on affaiblit paradoxalement le cœur de l'exigence.

Ce que l'entreprise doit vraiment

Le cœur de l'exigence est déjà immense. L'entreprise doit organiser un travail qui ne rende pas malade. Elle doit prévenir ce qui use inutilement, réduire ce qui abîme, traiter ce qui maltraite, rendre le travail suffisamment soutenable pour que l'engagement demandé ne devienne pas un sacrifice silencieux de la santé.

Un travail peut être exigeant sans être pathogène. Il peut demander de l'effort sans être destructeur. Il peut être intense sans être déréglé. Inversement, un travail peut se draper de mots chaleureux, de promesses de bienveillance et de bien-être, tout en laissant prospérer des charges excessives, des contradictions, des injustices ou des épuisements silencieux.

La question n'est pas de savoir si le travail "fait du bien". La question est de savoir s'il est organisé de manière à ne pas faire de mal.

Remettre l'entreprise à sa juste place

L'entreprise n'a pas à promettre le bonheur. Elle a à garantir la décence des conditions de travail. Elle n'a pas à combler la totalité du sujet. Elle a à ne pas le dégrader davantage. Elle n'a pas à rendre heureux. Elle a à ne pas rendre malade.

Cette exigence, qui peut paraître plus modeste, est en réalité beaucoup plus rigoureuse. Parce qu'elle oblige à regarder le réel : la charge, les horaires, les contradictions, les injonctions incompatibles, les rôles flous, les marges de manœuvre inexistantes, les exigences sans appui — les salariés qui tiennent trop, ceux qui compensent, ceux qui s'effondrent, ceux qui ne disent rien.

Le bonheur ne se décrète pas. Le bien-être ne se distribue pas. La santé, elle, se protège ou se dégrade.

Oui, le travail peut offrir de la satisfaction, donner du sens, soutenir une forme d'équilibre ou de fierté. Mais cela relève d'une rencontre heureuse entre une personne, un métier, un collectif, une organisation, un moment de vie. Cela ne relève pas d'une obligation générale de l'entreprise à produire du bonheur.

Le travail n'a sans doute pas vocation à nous rendre heureux.
Il a déjà l'obligation — ce qui serait considérable —
de ne pas nous rendre malades.

Marlène BOURGEOIS

Service social du travail externalisé et coaching professionnel

https://www.cabinetmb-solutionssociales.fr
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