Santé au travail : et si ce qui répare se jouait aussi ailleurs ?

Toute ressemblance avec des situations existantes ou ayant existé en entreprise ne relève pas de la coïncidence.

Depuis plusieurs années, l'entreprise ne se contente plus d'organiser le travail. Elle entend aussi, de plus en plus, organiser ce qui permettrait de mieux le supporter : salle de sport, salle de détente, salle de repos, espaces de convivialité, ateliers de respiration, yoga, méditation, sieste, temps de recentrage. Comme si le lieu même où l'on s'engage, produit, s'adapte, tient, pouvait aussi devenir le lieu principal de ce qui ressource, répare et réaligne.

Le mouvement est compréhensible. Il n'est pas absurde. Il n'est pas sans utilité. Mais il mérite d'être interrogé.

Car à force de vouloir faire du travail un lieu de santé, de bien-être et de récupération, on finit parfois par oublier une distinction essentielle : l'entreprise a le devoir de ne pas abîmer — elle n'a pas nécessairement le monopole de ce qui répare.

Ne pas dégrader n'est pas encore réparer

Il faut d'abord rendre justice à l'intention. Oui, il est préférable qu'une entreprise se préoccupe de la santé de ses salariés. Oui, il vaut mieux des organisations qui s'interrogent sur la fatigue, l'usure, les conditions de travail. Oui, il est préférable qu'un employeur cherche à rendre le travail plus soutenable plutôt qu'il n'exige simplement que chacun tienne coûte que coûte.

Mais cette évolution rencontre une limite lorsqu'elle laisse entendre que l'entreprise pourrait aussi devenir le lieu principal, voire suffisant, de la réparation du sujet.

Car entre ne pas dégrader et réparer, il y a une différence considérable. Ne pas dégrader, c'est déjà immense : organiser un travail soutenable, prévenir les atteintes, réduire ce qui use inutilement, clarifier les rôles, ne pas fabriquer de l'épuisement là où l'activité devrait rester tenable.

Réparer relève d'un autre mouvement. La réparation suppose du temps, du retrait, une reprise de soi, parfois une rupture, souvent un dehors. Elle suppose de retrouver une marge, un espace non capté, un lieu où l'on ne soit plus immédiatement rapporté à la production, à la performance, aux objectifs, à l'attente des autres.

Ce qui répare ne naît pas forcément dans le lieu même où l'on s'est fatigué.

Le glissement contemporain

À mesure que le vocabulaire du travail s'est élargi — santé, bien-être, qualité de vie, sécurité psychologique, récupération, respiration — l'entreprise a parfois commencé à occuper un territoire qui déborde son rôle premier. Elle ne se contente plus d'encadrer l'activité ; elle tend aussi à proposer les conditions de sa compensation.

Comme si le travail disait désormais : je te mobilise, je t'use parfois, mais je peux aussi héberger ce qui te permettra de mieux supporter cette mobilisation.

Une salle de sport, un espace de détente, un cours de yoga ne sont pas nécessairement des dispositifs cyniques. Ils peuvent être utiles, appréciés, sincèrement pensés. Mais ils peuvent aussi porter une autre signification, plus discrète : même ta récupération pourrait rester dans mon périmètre. Même ton recentrage. Même ton souffle. Même ce qui t'aide à tenir.

À cet endroit, l'entreprise ne soutient plus seulement le travail — elle commence à border le dehors.

Ce qui ressource n'est pas toujours disponible à l'intérieur

Ce qui répare peut relever du sommeil, du silence, du corps, du lien choisi, de la solitude, du voyage, de l'absence d'attente, du temps improductif, de l'ennui même parfois, de l'amitié, du retrait, du fait de n'avoir rien à rendre.

Ces dimensions ne sont pas seulement des "compléments" au travail. Elles sont parfois précisément ce qui permet au sujet de ne pas se réduire à lui.

La santé ne se soutient pas uniquement dans le poste. Elle se fabrique aussi dans les écarts avec lui. Dans les espaces où l'on cesse d'être attendu. Dans les temps où l'on n'a pas à performer son équilibre. Dans les moments où l'on ne transforme pas son repos en dispositif.

C'est pourquoi il faut se méfier d'une certaine extension douce du territoire de l'entreprise. À force de vouloir tout proposer à l'intérieur, on peut finir par réduire la légitimité du dehors.

Le paradoxe des dispositifs internes

Les dispositifs de bien-être internes doivent être regardés avec lucidité. Ils peuvent signifier une attention sincère. Mais ils peuvent aussi produire un effet paradoxal : faire oublier que le meilleur levier de santé au travail n'est pas toujours d'ajouter un espace de détente, mais d'abord de réduire ce qui use.

Avant d'installer une salle de repos, encore faut-il se demander pourquoi les salariés sont si épuisés. Avant de proposer un temps de respiration, encore faut-il regarder ce qui, dans l'organisation, coupe le souffle. Avant de parler de bien-être, encore faut-il savoir ce qui, dans le travail réel, abîme déjà.

Sinon, on risque de déplacer la question. On ne traite plus d'abord la source de l'usure. On organise ses compensations.

Une entreprise peut être très active sur les dispositifs périphériques tout en laissant intactes les causes profondes de la fatigue. Dans ce cas, la récupération proposée à l'intérieur ne répare pas vraiment. Elle aide parfois à recommencer.

La vraie exigence

L'entreprise n'a pas à devenir le lieu total de l'existence. Elle n'a pas à prendre en charge l'intégralité de ce qui répare un sujet. Elle a déjà une responsabilité immense : ne pas dégrader la santé, ne pas user inutilement, ne pas organiser du travail qui épuise au point qu'il faille ensuite multiplier les dispositifs pour remettre à flot ceux qu'il a trop sollicités.

C'est déjà beaucoup. Et ce serait déjà considérable si cette obligation était tenue avec sérieux.

Ce qui répare a parfois besoin d'échapper à l'entreprise. D'échapper à son espace, à son temps, à sa logique, même à sa bienveillance organisée. Parce que la réparation n'est pas seulement une question de confort. C'est aussi une question de distance. De désaffiliation temporaire. De reprise de soi hors regard, hors attente, hors utilité immédiate.

Car ce qui ressource n'est pas toujours ce qui détend ponctuellement. Ce qui ressource, c'est parfois ce qui coupe réellement. Ce qui interrompt la logique productive. Ce qui remet du vide. Ce qui restitue au sujet une part de lui-même qui ne soit pas immédiatement réinjectée dans sa capacité à tenir.

La santé au travail mérite d'être protégée avec sérieux.
Mais ce qui répare se joue aussi, et parfois surtout, hors de l'entreprise.

Marlène BOURGEOIS

Service social du travail externalisé et coaching professionnel

https://www.cabinetmb-solutionssociales.fr
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