Le travail parle-t-il trop ? L’inflation des temps de parole en entreprise

Toute ressemblance avec des situations existantes ou ayant existé en entreprise ne relève pas de la coïncidence.

Il fut un temps où l'on reprochait surtout au travail de ne pas assez parler. Pas assez d'expression. Pas assez de remontées. Pas assez d'écoute. Dans beaucoup d'organisations, le silence a longtemps tenu lieu de régulation. On travaillait, on encaissait, on s'ajustait, et l'on parlait peu du travail réel autrement que sur le mode du conflit ou de la plainte tardive.

Puis le mouvement s'est inversé. Feedbacks, brainstormings, points hebdomadaires, rétrospectives, 1:1, ateliers d'intelligence collective, debriefings, enquêtes internes, baromètres, espaces d'expression, temps d'alignement, culture du feedback : l'entreprise contemporaine ne cesse plus d'organiser la parole.

Le problème n'est évidemment pas que le travail parle. Le problème est peut-être qu'il lui est demandé de parler toujours davantage, sur toujours plus de sujets, dans toujours plus de formats, sans que cette inflation de parole produise nécessairement plus de compréhension du travail réel, ni plus de transformation de ce qu'il faudrait pourtant traiter.

À force de vouloir faire parler le travail, l'entreprise finit parfois par transformer la parole elle-même en charge supplémentaire.

Il ne suffit plus de travailler. Il faut aussi savoir commenter son travail.

Car parler du travail n'est pas une opération neutre. Cela demande du temps, de l'attention, de l'énergie, une capacité à formuler, parfois à se livrer, toujours à s'exposer un peu. Il faut dire ce que l'on pense, ce que l'on ressent, ce qui bloque, ce qui pourrait être amélioré — et, de plus en plus souvent, le dire de manière constructive, ajustée, mature, presque immédiatement exploitable.

Il ne suffit plus de travailler. Il faut aussi commenter son rapport au travail. Commenter le rapport des autres au travail. Commenter la qualité du collectif, de la coopération, du management, des émotions qui circulent, des ressentis, des tensions, des irritants. Cette inflation est présentée comme un progrès. Et, dans une certaine mesure, elle l'est. Mais il existe une différence importante entre ouvrir la parole et multiplier les dispositifs de parole.

Ce que cette inflation suppose

Elle suppose d'abord une disponibilité cognitive. On ne brainstorme pas sans effort. On ne produit pas un feedback sérieux en passant. On ne met pas en mots une difficulté de travail sans mobilisation intérieure. La parole au travail exige un travail sur soi : formuler, trier, nuancer, anticiper l'effet de ce que l'on va dire, choisir le bon niveau, le bon ton, le bon moment.

Elle suppose ensuite une disponibilité relationnelle. Car parler au travail, ce n'est jamais seulement parler. C'est entrer dans un jeu d'exposition. Se montrer, se positionner, parfois se découvrir. Ce qui est confié peut être retenu, interprété, déplacé, réutilisé. Ce qui est formulé peut revenir plus tard sous une autre forme.

Elle suppose enfin une croyance : celle que parler produira quelque chose. Et c'est ici que le problème se creuse. Dans beaucoup d'organisations, les temps de parole se multiplient plus vite que les capacités réelles de transformation. On fait remonter, on partage, on s'exprime, on participe, on propose. Mais entre ce qui est dit et ce qui est effectivement traité, l'écart demeure souvent considérable.

La parole comme rituel

Alors la parole change de statut. Elle n'est plus seulement un levier. Elle devient parfois un rituel. Un rituel d'écoute. Un rituel de management. Un rituel d'alignement. Un rituel de modernité organisationnelle. Un rituel où l'on montre que l'on a ouvert un espace, même si l'on ne sait pas toujours quoi faire de ce qui s'y dit.

C'est là que naît une fatigue spécifique. Non pas la fatigue du silence, mais la fatigue de devoir parler sans que cela débouche réellement sur une meilleure prise sur le travail. La fatigue de mettre en mots des difficultés que l'on a déjà du mal à supporter. La fatigue, aussi, de constater que l'on a parlé, parfois beaucoup, sans que le réel s'en trouve notablement modifié.

La parole était censée faire émerger le réel. Elle peut finir par le recouvrir. Trop de silence empêche de voir. Trop de parole peut empêcher d'entendre.

Le mélange des régimes de parole

L'entreprise a parfois tendance à mélanger les régimes de parole. On ne parle pas de la même manière dans un brainstorming, dans un 1:1, dans une rétrospective, dans un entretien annuel, dans une enquête interne. Or ces espaces ont tendance à se fondre dans une même culture du « tout se dit ». Comme si tout pouvait être formulé partout, avec la même protection, le même niveau de confiance, les mêmes conséquences.

Toutes les paroles n'ont pas le même statut. Toutes n'ont pas le même risque. Dire une idée n'est pas dire une limite. Partager une suggestion n'est pas partager une fragilité. Exprimer un désaccord n'est pas verbaliser une surcharge. À partir du moment où tout est mis sur le même plan, la parole peut devenir plus confuse qu'émancipatrice. Et cette confusion ajoute encore à la charge.

Une inégalité silencieuse

Tous les salariés n'ont pas la même aisance à parler. Tous n'ont pas la même sécurité intérieure pour se livrer. Tous n'ont pas la même disponibilité psychique pour transformer sans cesse l'expérience du travail en matériau discursif. Ceux qui savent parler, se raconter, reformuler, nuancer, faire du feedback avec maîtrise, participent plus facilement à cette nouvelle économie de la parole. D'autres travaillent, voient, sentent, supportent, mais peinent à verbaliser dans les formats attendus.

Le risque est alors de surestimer la parole la plus élaborée et de sous-estimer ce qui, faute d'être bien formulé, reste pourtant très réel. Autrement dit, plus l'entreprise parle, plus elle risque de confondre ce qui est dicible avec ce qui est important.

Quelques distinctions simples à réintroduire

Parler n'est pas encore agir. Exprimer n'est pas encore transformer. Écouter n'est pas encore protéger. Multiplier les espaces n'est pas encore mieux traiter le travail réel.

Une organisation mature ne se mesure pas au nombre de temps de parole qu'elle organise. Elle se mesure à sa capacité à savoir ce qui mérite réellement d'être dit, où cela doit pouvoir se dire, comment cela doit être recueilli, et surtout ce que l'on est effectivement capable d'en faire. Car toute parole recueillie engage une responsabilité : de lecture, de tri, de protection, d'action. Sans cela, la parole devient un régime inflationniste — on en demande toujours plus, mais elle vaut de moins en moins comme levier de transformation.

À force de vouloir tout faire remonter, tout partager, tout commenter, tout débriefer, certaines organisations ne produisent pas nécessairement plus de lucidité. Elles peuvent produire plus de fatigue, plus d'exposition, et une nouvelle forme d'usure : celle de devoir sans cesse parler du travail, là où il faudrait peut-être, plus simplement, commencer par mieux le traiter.

Marlène BOURGEOIS

Service social du travail externalisé et coaching professionnel

https://www.cabinetmb-solutionssociales.fr
Précédent
Précédent

Santé, bien-être au travail : à quand le bonheur ?

Suivant
Suivant

Labeur, travail, métier, poste, emploi : ce que les mots du travail produisent sur la santé