Santé au travail : avant de soigner, il faudrait peut-être nommer

Toute ressemblance avec des situations réelles de travail est, en principe, parfaitement intentionnelle.

Il y a des expressions qui, à force d'être évidentes, cessent d'être précises. Elles circulent partout, rassurent tout le monde, donnent le sentiment que l'on parle de la même chose, jusqu'au moment où il faut agir. « Santé au travail » fait partie de ces expressions devenues si familières qu'elles peuvent finir par masquer la précision nécessaire à l'action.

On la prononce comme un bloc. On l'écrit comme un intitulé. On la range dans des plans, des démarches, des obligations, des diagnostics, des formations, des communications internes. Elle semble assez large pour accueillir tous les sujets et assez sérieuse pour que personne ne la conteste. Qui pourrait être contre la santé au travail ? Personne, évidemment. C'est bien le problème des évidences : elles rassemblent facilement, mais elles n'éclairent pas toujours suffisamment.

Car derrière ces trois mots, de quoi parle-t-on exactement ?

Parle-t-on de la santé que le travail abîme, lorsqu'une organisation use les corps, sature les esprits, tend les relations, multiplie les injonctions contradictoires et laisse chacun chercher seul la manière de tenir ?

Parle-t-on de la santé qu'il faut préserver sur un poste donné, lorsqu'un salarié revient après un arrêt, vit avec une maladie chronique, une restriction médicale, un handicap reconnu ou non, une fatigue durable, une douleur qui modifie son rapport au geste, au rythme, à l'espace ?

Parle-t-on de la santé psychique dans le travail, celle qui se joue dans la reconnaissance, la clarté des attentes, la qualité des relations, la possibilité de dire, de comprendre, de participer ?

Parle-t-on de la santé sociale d'une personne dont la vie déborde dans le travail, non par caprice, mais parce qu'un logement menacé, une dette, une séparation, une situation d'aidance ou une procédure administrative finissent toujours par prendre de la place quelque part ?

Ou parle-t-on, plus simplement parfois, de conformité, de risque, de responsabilité employeur, d'indicateurs, de climat social, de communication ou de prévention affichée ?

Tout cela peut entrer dans la « santé au travail ». Mais tout cela ne demande pas les mêmes réponses.

Tout le monde n'est pas au même endroit

La précision lexicale n'est pas une coquetterie. C'est une condition de l'action.

Si l'on ne nomme pas précisément le problème, chacun arrive avec sa propre traduction. Le dirigeant entend peut-être responsabilité, organisation, continuité d'activité. Le manager entend équipe, charge, arbitrage, difficulté relationnelle. Le salarié entend fatigue, peur, injustice, douleur ou besoin d'être cru. Les ressources humaines entendent cadre, procédure, équilibre à trouver. Le médecin du travail entend aptitude, prévention, adaptation. L'assistante sociale entend parcours, droits, fragilités, maintien, relais possibles.

Tout le monde parle de santé au travail. Mais tout le monde n'est pas forcément au même endroit. Et lorsque les mots ne désignent pas le même réel, les attentes se croisent sans toujours se rejoindre. On croit partager une problématique commune parce que l'expression est commune. En réalité, on se tient parfois chacun devant une porte différente.

On dit "santé au travail" lorsqu'il faudrait peut-être dire : ce poste n'est plus compatible avec l'état de santé actuel de cette personne. On dit "santé au travail" lorsqu'il faudrait peut-être dire : cette organisation produit une fatigue qui n'est plus absorbable. On dit "santé au travail" lorsqu'il faudrait peut-être dire : ce salarié traverse une difficulté sociale qui compromet sa présence, sa concentration, sa stabilité, mais qui ne relève pas directement du management.

On dit "santé au travail", et parfois cette expression, au lieu d'ouvrir, referme. Elle donne l'impression que le sujet est identifié alors qu'il n'est encore qu'enveloppé.

Dans le travail, les erreurs de vocabulaire deviennent vite des erreurs d'orientation. Et ces erreurs ont un coût humain.

Les mots fabriquent des places

Un salarié mal nommé devient facilement un salarié mal accompagné. On le dira "fragile" alors qu'il est épuisé. "Compliqué" alors qu'il est pris dans une situation impossible. "Désengagé" alors qu'il se protège. "Inadapté" alors que le poste n'a jamais été réellement questionné. "Absentéiste" alors que son corps, sa vie ou son environnement lui envoient depuis longtemps des signaux que personne n'a su traduire.

Les mots fabriquent des places. Ils peuvent enfermer une personne dans une étiquette, ou rouvrir une compréhension. Ils peuvent réduire une situation à un comportement, ou permettre de voir ce qui l'entoure. Ils peuvent faire porter à l'individu tout le poids du problème, ou replacer ce problème dans une constellation plus juste : le poste, le collectif, les droits, l'organisation, la santé, la trajectoire personnelle, les contraintes sociales.

C'est peut-être là que le sujet devient presque anthropologique. Parler de santé au travail, ce n'est jamais seulement parler de santé. C'est parler de la manière dont une société organise la présence des corps, des esprits et des vulnérabilités dans l'espace productif. C'est parler de ce qu'elle considère comme normal de demander à quelqu'un. De ce qu'elle accepte de voir. De ce qu'elle tolère comme usure ordinaire.

La discipline du mot juste

Il ne suffit plus de dire "santé au travail" comme on poserait une bannière. Il faut parfois reprendre les mots un par un, les séparer, les faire respirer, les remettre en rapport avec la situation concrète.

La santé de qui ? Altérée par quoi ? Dans quel travail ? Sur quel poste ? Avec quelles marges de manœuvre ? Avec quels relais ? Avec quelle responsabilité partagée ? Avec quelle part qui relève de l'entreprise, et quelle part qui n'en relève pas directement mais qui y produit tout de même des effets ?

Cette précision n'est pas une manière de compliquer les choses. C'est au contraire une façon de les rendre praticables. Car une entreprise ne peut pas répondre correctement à une question mal posée. Elle peut communiquer, afficher, organiser une action générale, mais elle risque de passer à côté de ce qui demande une réponse ajustée.

Or la santé, lorsqu'elle rencontre le travail, n'est presque jamais abstraite. Elle a un visage. Une histoire. Un rythme. Un métier. Un arrêt. Un retour. Un silence. Un aménagement demandé trop tard. Un manager qui ne sait plus comment faire. Une équipe qui compense. Un salarié qui tient encore, mais de moins en moins.

Je crois beaucoup à cette discipline du mot juste. Non pas le mot parfait, introuvable, définitif. Mais le mot suffisamment exact pour que chacun comprenne de quoi il est question. Le mot qui ne dramatise pas inutilement, mais qui ne minimise pas. Le mot qui ne médicalise pas ce qui relève de l'organisation. Le mot qui ne psychologise pas ce qui relève du droit. Le mot qui permet d'ouvrir la bonne porte.

En entreprise, cette exactitude linguistique est une forme de soin. Elle évite de faire perdre du temps à ceux qui n'en ont déjà plus beaucoup. Elle évite d'orienter une personne vers le mauvais interlocuteur. Elle évite d'épuiser les managers avec des situations qu'ils ne peuvent pas porter seuls. Elle remet de l'ordre là où l'expérience, souvent, arrive en désordre.

Une situation mal nommée reste souvent une situation portée par celui qui la vit. Tant que personne ne trouve les mots justes, la personne continue seule à expliquer, justifier, reformuler, prouver, recommencer.

Trouver les bons mots, ce n'est pas seulement poser un diagnostic. C'est parfois offrir à quelqu'un un premier appui. Un salarié qui entend que sa difficulté n'est pas un caprice, mais une situation sociale à accompagner, respire autrement. Un manager qui comprend qu'il n'est pas attendu comme sauveur, mais comme relais, se tient autrement. Une entreprise qui distingue ce qui relève du poste, de la santé, du droit, de l'organisation et de la vie sociale agit autrement.

La santé au travail n'a pas besoin de devenir une formule magique. Elle a besoin d'être dépliée. Patiente, concrète, située. Elle a besoin que l'on accepte de dire parfois : ici, nous ne parlons pas seulement de santé ; nous parlons d'un poste qui use. Ici, nous parlons d'un retour insuffisamment préparé. Ici, nous parlons d'une fragilité sociale qui entre dans le travail par la porte de la fatigue. Ici, nous parlons d'un collectif qui ne sait plus faire place. Ici, nous parlons d'une organisation qui a cessé d'entendre ses propres signaux.

Ce n'est qu'à cette condition que l'expression retrouve sa force. Non plus comme un bloc rassurant, mais comme un point de départ. Non plus comme un intitulé, mais comme une invitation à préciser. Non plus comme un mot-valise, mais comme un travail de traduction entre les acteurs, les situations et les responsabilités.

Avant de soigner, il faudrait peut-être nommer.

Nommer pour comprendre. Nommer pour répartir les responsabilités. Nommer pour que le salarié ne soit pas réduit à un symptôme. Nommer pour que l'entreprise ne soit pas sommée de tout réparer, mais ne puisse pas non plus prétendre que rien ne la concerne.

Les mots ne guérissent pas à eux seuls. Mais nommer juste, dans le monde du travail, c'est déjà commencer à prendre soin.

Marlène BOURGEOIS

Service social du travail externalisé et coaching professionnel

https://www.cabinetmb-solutionssociales.fr
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