“Ce n’est pas contre toi” : mais c’est quand même sur moi que ça tombe

Toute ressemblance avec des situations réelles de travail est, en principe, parfaitement intentionnelle.

Évidemment, au travail, on n'entre pas en réunion comme on entre en bataille. Personne n'arrive officiellement contre quelqu'un, bannière levée, intention claire, reproche parfaitement formulé et stratégie d'assaut déposée sur la table. Le monde professionnel préfère souvent des armes plus discrètes. Une phrase prudente. Un sourire embarrassé. Une décision déjà prise mais encore enveloppée dans du papier de soie.

C'est peut-être pour cela que l'univers de Kaamelott fonctionne si bien pour penser certaines scènes de travail. On y voit des personnages parler beaucoup, contourner encore davantage, déplacer les responsabilités, manier la mauvaise foi avec une précision presque administrative, et produire des effets très concrets avec des phrases qui ont l'air de ne jamais attaquer franchement.

Au travail aussi, certaines phrases avancent de biais. « Ce n'est pas contre toi. »

La phrase arrive souvent ainsi, presque polie, presque protectrice. Elle voudrait éviter la blessure. Elle voudrait maintenir le cadre, rappeler que nous sommes entre adultes, entre professionnels, loin des affects mal rangés. Elle cherche à dire : ne le prends pas comme une attaque.

Soit. Mais il y a des phrases qui n'attaquent pas franchement et qui touchent pourtant très exactement leur cible.

L'absence d'intention n'efface pas l'impact

Ce n'est peut-être pas contre moi. Mais c'est bien moi que cela atteint. Cela tombe sur mon poste, mon rythme, ma confiance, ma place dans l'équipe, mon sentiment d'utilité, parfois même mon équilibre hors travail. Une décision peut ne pas être dirigée contre une personne par hostilité. Elle peut pourtant produire des effets très personnels. C'est là que la phrase devient intéressante, et parfois douloureuse : elle confond l'absence d'intention agressive avec l'absence d'impact.

Or l'une n'efface pas l'autre.

On peut ne pas vouloir blesser et blesser quand même. On peut prendre une décision rationnelle et inquiéter profondément. Le travail n'est jamais seulement professionnel pour celui qui le vit. Il est salaire, bien sûr, mais aussi place, reconnaissance, sécurité, rythme, dignité, projection. Il est parfois ce qui permet de tenir debout, de se sentir utile, de garder une forme de continuité quand le reste de la vie est déjà fragile.

Dire trop vite "ce n'est pas contre toi", c'est parfois demander à quelqu'un de ne pas ressentir personnellement quelque chose qui modifie pourtant sa réalité concrète.

Une mission retirée n'est peut-être pas "contre" moi. Mais elle change ce que l'on me confie. Un changement d'horaires n'est peut-être pas "contre" moi. Mais il bouleverse mon organisation familiale. Une mise à l'écart d'un projet n'est peut-être pas "contre" moi. Mais elle atteint ma place dans le collectif. Un refus d'aménagement n'est peut-être pas "contre" moi. Mais il pèse sur ma santé, ma fatigue, ma capacité à continuer.

La phrase peut aussi devenir une protection pour celui qui la prononce. Elle permet de faire passer une critique sans ouvrir la discussion. Elle permet de recadrer sans vraiment recadrer. De reprocher sans nommer le reproche. Le reproche est assez présent pour faire effet, mais trop flou pour être travaillé.

Le flou qui abîme

La personne comprend qu'il y a quelque chose. Elle sent qu'une attente a été déçue, qu'une image d'elle s'est déplacée, qu'un message lui est adressé. Mais si elle cherche à comprendre, la phrase se referme sur elle-même : "Mais non, justement, ce n'est pas contre toi."

Comment répondre à ce qui n'est pas censé vous viser, mais vous atteint pourtant très précisément ? On ne peut pas contester une attaque qui vient d'être niée. On ne peut pas travailler un point d'amélioration qui n'a pas été formulé. Alors on repart avec une impression. Pas un fait net. Pas un cadre. Pas une attente claire. Une impression.

Et les impressions, au travail, sont des charges lourdes. Elles suivent dans le couloir, dans la voiture, dans les transports, le dimanche soir, parfois la nuit. Elles obligent à relire les mails, à rejouer l'entretien, à chercher le moment exact où le sens aurait basculé. Elles font naître ces petites questions qui usent lentement : qu'est-ce qu'on me reproche vraiment ? Est-ce que je suis encore légitime ? Est-ce que je dois comprendre quelque chose que personne n'a le courage de me dire ?

On croit parfois éviter la violence en évitant la clarté. C'est souvent l'inverse.

Le courage managérial n'est pas le goût du conflit

La clarté n'est pas l'ennemie de la bienveillance. Elle en est parfois la condition. Dire "voici ce qui ne va pas", "voici ce qui change", "voici ce qui est attendu", ce n'est pas nécessairement brutal. C'est même souvent plus respectueux que de laisser flotter une phrase douce autour d'une décision dure.

Une parole claire peut être difficile à recevoir. Mais au moins, elle donne un objet. On peut discuter un fait. Entendre une attente. Contester une analyse. Demander des moyens. Clarifier un cadre. Se situer. Ce que l'on ne peut pas faire, en revanche, c'est travailler sérieusement avec un brouillard relationnel.

Le courage managérial est plus discret que le goût du conflit. Il consiste à accepter la responsabilité de ce que l'on dit. À ne pas se cacher derrière une formule. À ne pas demander à l'autre de porter seul l'inconfort d'une décision que l'on n'arrive pas à formuler correctement. Il consiste aussi à reconnaître l'impact.

On peut dire : "Cette décision n'est pas liée à votre valeur personnelle, mais je comprends qu'elle puisse vous atteindre." On peut dire : "Je ne souhaite pas personnaliser le sujet, mais je ne veux pas non plus minimiser ce que cela change pour vous." Ces phrases ne rendent pas tout facile. Elles n'effacent ni la déception, ni le désaccord. Mais elles évitent au moins de nier l'évidence : quand une décision tombe sur quelqu'un, elle le concerne.

Ce quelque part mérite d'être nommé

Le travail moderne aime beaucoup séparer les plans. Il y aurait, d'un côté, la personne ; de l'autre, le professionnel. D'un côté, ce que l'on ressent ; de l'autre, ce qui se décide. Cette séparation est utile jusqu'à un certain point. Elle protège le cadre. Mais elle devient fausse lorsqu'elle sert à faire comme si les décisions professionnelles ne traversaient pas les vies.

Dans mon métier, je vois combien ces phrases apparemment ordinaires peuvent laisser des traces. Non parce qu'elles seraient toujours graves. Mais parce qu'elles arrivent souvent à des moments où les personnes cherchent à comprendre leur place. Quand les mots sont flous, la personne cherche seule le sens. Quand le reproche n'est pas nommé, elle finit parfois par se reprocher tout. Quand on lui dit que ce n'est pas contre elle, elle peut ne plus oser répondre que, pourtant, elle est touchée.

C'est là que l'accompagnement, le vrai, commence souvent : remettre du contour. Qu'est-ce qui a été dit ? Qu'est-ce qui a été décidé ? Qu'est-ce qui relève de l'organisation ? Qu'est-ce qui peut être demandé, clarifié, ajusté, protégé ? Quels droits, quels relais, quelles limites, quels espaces de parole ?

"Ce n'est pas contre toi" n'est pas une phrase à bannir absolument. Parfois, elle peut avoir sa place. Elle peut rappeler qu'un désaccord n'est pas une attaque, qu'une décision ne résume pas une personne. Mais elle ne devrait jamais servir à effacer l'effet réel de ce qui est annoncé. Elle devrait être suivie d'autre chose : une explication, un cadre, une reconnaissance de l'impact, une possibilité de répondre.

Les mots qui évitent de blesser peuvent parfois empêcher de penser. Ils lissent la surface, mais laissent les personnes seules avec ce qui tombe sur elles. Ils donnent à l'organisation une allure civilisée, mais ne suffisent pas à produire une relation juste.

Ce n'est pas toujours contre quelqu'un.

Mais cela arrive quelque part. Sur un poste. Dans un corps. Dans une vie. Dans une confiance. Dans une trajectoire.

Et ce quelque part mérite d'être nommé.

Marlène BOURGEOIS

Service social du travail externalisé et coaching professionnel

https://www.cabinetmb-solutionssociales.fr
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