Santé au travail : assigné à résilience
Toute ressemblance avec des situations réelles de travail est, en principe, parfaitement intentionnelle.
J'ai longtemps cru que la résilience relevait de l'intime, presque de l'archaïque. Une armature forgée très tôt, dans ce que la vie avait d'irrémédiable, pour ne pas sombrer tout à fait. Je pensais qu'en entrant dans le travail, je pourrais enfin la déposer. La laisser derrière moi comme on cesse un jour de porter un vêtement devenu trop lourd parce qu'il a servi à traverser l'hiver.
Je me trompais.
Le travail ne m'a pas dispensé de la résilience ; il l'a réquisitionnée. Là où j'attendais un cadre, une organisation, une responsabilité partagée, j'ai découvert une étrange économie morale dans laquelle ce que l'entreprise abîme parfois devient la preuve de la valeur de celui qui tient encore. La résilience cesse d'être un recours intérieur ; elle devient une pièce attendue du contrat psychique. Elle n'est plus ce qui aide à survivre à l'épreuve ; elle devient ce que l'institution exige pour continuer à produire sans trop avoir à se corriger elle-même.
Ce qui devrait alerter devient admirable
La résilience, dans son sens le plus humain, naît d'une blessure. Elle ne devrait jamais constituer un horizon managérial, ni devenir une compétence implicitement requise dans des organisations fatiguées de se remettre en question.
Sous des formulations apparemment positives, quelque chose se renverse. Ce qui devrait alerter devient presque admirable. Ce qui devrait conduire à revoir les charges, les marges de manœuvre ou les pratiques de management, se trouve recodé en vertu individuelle. Celui qui encaisse sans bruit rassure. Celui qui absorbe les injonctions incompatibles sans rompre donne l'illusion que l'ensemble tient encore. En réalité, il ne fait souvent que payer de lui-même ce que l'organisation refuse de prendre en charge.
C'est là l'angle mort le plus commode de certaines entreprises : elles valorisent chez les individus ce qu'elles devraient avoir la décence de ne pas exiger d'eux. Elles félicitent l'endurance là où elles devraient interroger l'usure. Elles admirent la souplesse là où elles ont installé l'instabilité.
Ce qui, chez un sujet, relevait d'un travail psychique profond devient, dans le vocabulaire de l'entreprise, un attribut fonctionnel. Le message reste souvent le même : faites avec. Continuez. Tenez encore. Transformez en compétence ce qui, chez vous, n'était au départ qu'un mécanisme de survie.
L'adaptation n'est pas la preuve que le travail est soutenable
On peut s'adapter longtemps à ce qui abîme. On peut même y exceller. On peut devenir remarquablement fonctionnel dans un cadre délétère, apprendre à amortir les chocs, à se taire au bon moment, à recoudre discrètement ce que l'organisation défait. On peut donner le change avec un professionnalisme impeccable et rentrer chez soi vidé, irritable, insomniaque, le corps déjà en train de payer.
L'adaptation n'est pas la preuve que le travail est soutenable. Elle est parfois seulement la preuve que le sujet a mis en jeu, une fois de plus, ses réserves les plus profondes pour éviter la chute.
À force de tout lire à travers le prisme des compétences individuelles, on dépolitise la question des conditions de travail. On renvoie chacun à sa manière de gérer, de se préserver, comme si la santé au travail relevait essentiellement d'une hygiène personnelle mieux conduite. Car à quel moment une organisation consent-elle à considérer que le problème n'est pas la faiblesse supposée des individus, mais la banalisation de ce qui les use ?
Remercier sans corriger
Il arrive que la résilience soit célébrée avec une sincérité qui rend le mécanisme plus troublant encore. On loue des équipes admirables, on salue leur engagement malgré des contextes difficiles. Le geste semble généreux. Il est parfois seulement révélateur. Car remercier sans corriger, c'est déjà déplacer la charge. Valoriser sans transformer, c'est tirer profit d'une vertu qu'on n'a pas produite. Honorer la capacité des personnes à supporter l'insupportable n'a jamais dispensé de rendre ce qui est fait supportable.
La santé au travail ne devrait pas se mesurer à la noblesse des efforts consentis pour survivre au travail. Elle devrait se lire dans la qualité des conditions qui permettent de travailler sans s'y perdre, sans devoir convoquer en permanence de vieilles ressources de sauvetage.
Une organisation juste n'a pas besoin d'assigner ses salariés à résilience. Elle se donne pour tâche de ne pas éprouver leur humanité au point d'en faire une ressource de gestion.
Il serait temps d'en finir avec cette admiration paresseuse pour ceux qui tiennent. Non parce qu'il y aurait quelque chose de méprisable dans le fait de tenir — mais parce qu'il est devenu trop commode de faire de cette tenue une réponse suffisante à ce qui devrait être empêché.
Et si certains continuent malgré tout de tenir, il faudrait au moins avoir l'honnêteté de ne pas appeler cela une réussite collective.
Ce n'est souvent que le nom élégant donné à une dette que l'organisation refuse encore de reconnaître.

