Ce qu’on accepte quand le travail promet d’ouvrir toutes les portes

Toute ressemblance avec des situations réelles de travail est, en principe, parfaitement intentionnelle.

Il existe des emplois que l'on n'accepte pas seulement pour ce qu'ils sont, mais pour ce qu'ils promettent. Pas seulement un poste. Pas seulement un salaire. Mais un accès. Un accès à un monde, à un réseau, à un nom, à une légitimité, à une vitesse nouvelle dans sa trajectoire.

C'est peut-être là un angle mort du travail contemporain : on analyse volontiers ce que certains milieux exigent, beaucoup moins ce qu'ils parviennent à faire accepter lorsqu'ils se présentent comme des portes d'entrée vers la réussite.

Car il y a des lieux qui ne recrutent pas seulement des compétences. Ils captent aussi du désir. Le désir d'apprendre. Le désir d'être vu. Le désir d'appartenir. Le désir, plus trouble encore, de devenir quelqu'un à travers eux.

Le prestige ne supprime pas l'inacceptable — il le requalifie

Lorsque le travail se met à promettre autre chose qu'un emploi — une place dans le monde, une ascension, une transformation de soi — il modifie discrètement le seuil de ce que l'on supporte. Ce qui serait jugé excessif ailleurs devient ici formateur. Ce qui apparaîtrait brutal dans un cadre ordinaire devient, dans un univers prestigieux, un signe de niveau. Ce qui userait trop visiblement dans un autre emploi se rebaptise ici apprentissage, rite de passage, prix à payer.

Le prestige lui prête une allure. Il lui donne un récit. Il le rend plus facile à endurer, parce qu'il le place dans une histoire où l'on croit gagner plus tard ce qu'on perd maintenant.

C'est peut-être ainsi qu'il faut comprendre certains mondes professionnels : non comme de simples lieux de travail, mais comme des machines à convertir la dureté en promesse.

On se dit qu'il faut en passer par là. Que cela formera. Que l'on remerciera un jour ce qui, pour l'instant, abîme un peu. Qu'il serait absurde de perdre sa chance pour quelques excès de plus.

La dette silencieuse du prestige

Lorsqu'un travail se présente comme une chance rare, il fabrique autour de lui une économie morale particulière. Celui qui y entre ne se sent pas seulement salarié. Il se sent parfois élu, distingué, autorisé à entrer là où beaucoup voudraient être. Et ce sentiment-là produit une dette silencieuse.

On hésite davantage à protester. On se montre plus accommodant. On appelle "exigence" ce qu'on aurait peut-être appelé autrement ailleurs. On confond parfois la gratitude d'avoir été admis avec l'obligation de tout supporter.

Le travail très désirable brouille la capacité à nommer ce qu'il coûte. Non parce que les personnes seraient naïves, mais parce qu'il est psychiquement difficile d'admettre qu'un monde auquel on accorde tant de valeur puisse demander autant en retour. Plus un univers est convoité, plus il devient difficile de reconnaître lucidement ce qu'il prend.

Le raisonnement le plus dangereux

Certains mondes professionnels obtiennent précisément leur pouvoir de cette confusion entre valeur symbolique et légitimité de l'exigence. Ils se pensent si formateurs, si sélectifs, si désirables, qu'ils finissent par considérer comme naturelles des disproportions qui ne le sont pas. Et ceux qui y travaillent risquent d'intégrer cette logique : plus c'est dur, plus cela doit valoir quelque chose.

Or ce raisonnement est l'un des plus dangereux qui soient. Il fait passer le coût pour la preuve de la valeur. Il transforme l'endurance en critère de mérite. Il donne à croire que ce qui ouvre des portes est autorisé à exiger davantage, y compris au prix de formes de débordement que l'on verrait plus clairement ailleurs.

C'est ainsi que le travail désirable devient parfois plus difficile à contester que le travail simplement dur. Le travail dur peut être refusé. Le travail désirable, lui, demande presque qu'on le remercie de l'épreuve qu'il impose.

Plus un univers se sait convoité, plus il devrait se surveiller. Parce que le désir d'entrer affaiblit souvent la capacité à poser des limites.

Ce qu'il faudrait nommer plus tôt

Un travail ne devient pas plus juste parce qu'il est plus prestigieux. Une porte d'entrée vers la réussite n'autorise pas tout. Un monde séduisant peut être, lui aussi, brutal, disproportionné, dévorant. Et l'on gagne à nommer plus vite ce qu'il exige réellement, avant que la promesse n'ait entièrement rebaptisé l'usure.

Il y a des emplois qui ferment d'emblée les portes. Et il y a ceux qui prétendent toutes les ouvrir. Les premiers se voient souvent plus clairement. Les seconds demandent plus d'attention. Parce que ce qu'ils offrent en horizon peut faire oublier ce qu'ils obtiennent en chemin.

Un travail peut ouvrir des portes.

Il ne devrait jamais, en échange, demander qu'on en verrouille certaines en soi.

Marlène BOURGEOIS

Service social du travail externalisé et coaching professionnel

https://www.cabinetmb-solutionssociales.fr
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