Nos Français au Japon. Quand la sécurité devient exotique.
Toute ressemblance avec des situations existantes ou ayant existé en entreprise comme dans nos vies ordinaires ne relève pas de la coïncidence.
Un voyage au Japon coûte suffisamment cher pour que le récit du retour dispose, en principe, d'un bel inventaire : Tokyo, Kyoto, les temples, les repas, les paysages, les trains, les gestes, tout ce qui déplace une habitude française. Pourtant, chez plusieurs voyageurs que j'écoute en revenir, la première merveille n'est ni un sanctuaire ni un bol de ramen. « La sécurité. C'est incroyable. » À force d'entendre le mot passer avant le reste, j'ai fini par m'intéresser moins au Japon qu'à ce qu'une telle exclamation rapportait clandestinement de nous. Il existe des voyages où l'étranger nous dépayse ; d'autres où il rend soudain visible le pays que nous portions déjà en nous.
L'ordre dans lequel nous racontons un voyage n'est probablement jamais tout à fait innocent. Nous croyons classer nos souvenirs selon leur beauté ; nous les rangeons aussi selon l'écart qu'ils ont produit avec ce que nous connaissions déjà. Le spectaculaire n'arrive donc pas nécessairement en premier. Arrive parfois ce qui, sans être spectaculaire du tout, nous a surpris par son absence : moins de bruit, moins de saleté, moins d'attente, moins de méfiance. Nous étions partis pour rencontrer quelque chose de nouveau et nous revenons frappés par ce que, pendant quelques jours, nous n'avons plus eu à supporter.
La sécurité appartient exactement à cette catégorie étrange. Personne ne traverse la planète avec le projet exaltant de ne pas se faire voler son téléphone. Peu de photographies de vacances montrent fièrement un sac à main demeuré en possession de sa propriétaire à la fin de la journée. La sécurité, lorsqu'elle existe suffisamment, devrait presque être sans récit. Elle ressemble à l'électricité : nous commençons surtout à parler d'elle lorsqu'elle manque.
Au Japon, pourtant, le contraste n'est pas seulement une impression touristique. Les recommandations françaises aux voyageurs y décrivent des agressions peu fréquentes et des déplacements généralement possibles à toute heure, sans prétendre, évidemment, que vols, agressions sexuelles ou autres violences auraient miraculeusement disparu de l'archipel. Il ne s'agit donc pas de corriger avec condescendance le Français revenu enchanté : ce qu'il a ressenti possède des appuis dans la réalité. Ce qui m'intéresse est ailleurs, dans la place que cette sensation prend dans son récit.
Lorsqu'il dit : « Je me sentais tellement en sécurité », il ne décrit pas seulement la probabilité qu'un délit survienne. Il raconte aussi la quantité de lui-même qu'il n'avait plus besoin de consacrer à l'éventualité qu'il survienne.
Cela se mesure très mal, parce que la vigilance ordinaire n'a rien d'une sirène d'alarme. Elle est infiniment plus discrète. Le sac remonte légèrement sous le coude. Le téléphone rejoint une poche avant de traverser un endroit plutôt qu'un autre. Un regard vérifie qui marche derrière. Une heure modifie un itinéraire. Une rame paraît préférable à la suivante. Nous accélérons sans nous dire que nous accélérons, choisissons une rue sans nécessairement nous raconter pourquoi, évaluons en quelques secondes une proximité, un groupe, une ambiance, un bruit. Rien de spectaculaire, précisément ; à force, ces gestes cessent même d'être vécus comme de la peur et deviennent une manière normale de circuler.
Les sciences sociales parlent volontiers de dispositions incorporées pour désigner ces apprentissages qui finissent par descendre de la pensée jusque dans les gestes. Le corps sait avant le discours. Il sait jusqu'où il laisse quelqu'un approcher, ce qu'il accepte de montrer, comment il occupe un quai, le degré d'attention qu'une rue mérite. Il construit une petite cartographie invisible du possible et de l'imprudent, puis nous finissons par confondre cette cartographie avec la ville elle-même.
Voilà peut-être ce que certains Français découvrent au Japon : non pas seulement qu'ils sont en sécurité, mais qu'ils étaient habitués à exercer ailleurs une vigilance dont ils ne mesuraient plus le poids.
Il faut évidemment être prudent avant d'en faire un diagnostic national. Le sentiment d'insécurité ne se superpose jamais parfaitement à la délinquance réelle ; il est traversé par les expériences personnelles, le sexe, l'âge, les lieux, les récits entendus, les événements médiatisés, les vulnérabilités et la confiance accordée à ceux qui organisent l'espace commun. Mais il ne peut pas davantage être congédié comme une impression sans consistance sous prétexte qu'il s'agit d'un « sentiment ». Les enquêtes françaises sur le vécu et le ressenti en matière de sécurité montrent d'ailleurs que ce sentiment a progressé ces dernières années.
Un sentiment peut être infidèle au risque statistique et parfaitement fidèle à une expérience vécue.
C'est ici que la sécurité cesse de n'être qu'une affaire de police, de statistiques ou de politique pénale. Elle devient une condition de disponibilité au monde. Une personne qui n'a pas à consacrer une fraction permanente de son attention à surveiller ce qui l'entoure récupère cette fraction pour autre chose : regarder, flâner, se perdre, être distraite, contempler, laisser un enfant prendre quelques mètres d'avance, ne pas calculer immédiatement la sortie d'un lieu.
La sécurité produit ainsi quelque chose de positif que l'expression « absence d'insécurité » dit assez mal : elle rend de l'attention.
Peut-être est-ce pour cela qu'elle prend une telle place dans certains récits japonais. Ceux qui reviennent ne disent pas que la sécurité était plus belle que Kyoto ; ils racontent peut-être qu'ils ont pu regarder Kyoto avec une partie d'eux-mêmes qui, pour une fois, n'était pas occupée à monter la garde.
À cet endroit, le voyage commence à devenir beaucoup plus intéressant que la destination. Nous partons volontiers avec l'idée que nous allons observer les autres, leurs usages, leur nourriture, leurs façons de se tenir, de se déplacer, d'occuper l'espace. Nous revenons rarement conscients de la quantité de France que nous avions embarquée avec nous. Elle était pourtant là, dans notre distance ordinaire entre les corps, notre tolérance au bruit, notre manière d'attendre, la façon dont nous envisageons une règle, une rue la nuit, un retard, une file, une incivilité ; elle se logeait jusque dans ce qui nous étonne et, plus encore, dans ce qui nous soulage.
Le voyageur possède ainsi quelque chose de l'ethnographe involontaire, à cette différence près qu'il oublie régulièrement d'inclure l'observateur dans son terrain. Il dit : « Les Japonais sont comme ceci », « là-bas, c'est comme cela », sans toujours entendre la seconde moitié de sa phrase : par rapport à l'endroit depuis lequel je regarde.
L'ailleurs fonctionne alors comme un révélateur photographique. Il ne nous montre pas seulement ce qui appartient à l'autre ; il fait apparaître les contours de ce qui, chez nous, était devenu trop familier pour être encore visible.
C'est précisément ce qui rend le contrechamp indien si passionnant.
Le Japon peut, chez certains voyageurs, produire une sensation d'allègement : une partie des alertes apprises paraît pouvoir s'éteindre. L'Inde est parfois racontée selon un mouvement presque inverse, celui d'une profusion de signes, de sollicitations et de déplacements de repères, d'un monde dont la grammaire habituelle ne suffit plus immédiatement à lire ce qui arrive.
Il faut manier cette idée avec une extrême précaution, parce que l'Occident a longtemps eu une fâcheuse tendance à transformer ce qu'il ne comprenait pas ailleurs en exotisme, en mysticisme ou en désordre. L'Inde ne rend pas fou. Il serait assez extraordinaire de pathologiser un pays immense parce qu'une minorité infime de voyageurs occidentaux y ont connu une décompensation psychique.
La médecine du voyage a pourtant documenté l'existence de troubles psychiatriques aigus chez certains voyageurs, allant jusqu'à des épisodes psychotiques ou dissociatifs et, dans quelques situations, à un rapatriement sanitaire. Une étude française ancienne retrouvait déjà une place non négligeable des troubles psychiatriques parmi les rapatriements médicaux de voyageurs français, particulièrement lors de certains voyages en Asie ; des travaux plus récents sont revenus avec beaucoup plus de prudence sur ce que des récits ont nommé le « syndrome de l'Inde », en soulignant combien les données restent limitées et combien il serait imprudent de transformer une expérience singulière de désorientation en propriété d'un pays.
Ce qui m'intéresse ici n'est donc pas le syndrome. C'est l'effraction possible du dépaysement.
Nous oublions à quel point vivre dans un environnement familier nous épargne du travail psychique. Nous savons à peu près ce qu'un geste signifie, comment une interaction devrait se dérouler, ce qui constitue une distance normale, ce qui se négocie, ce qui choque, ce qui menace réellement et ce qui n'est qu'inhabituel. Une culture nous fournit chaque jour des milliers de réponses avant même que nous ayons eu à formuler les questions. Cette économie est considérable ; comme toutes les économies réussies, nous finissons par oublier qu'elle existe.
En voyage, une partie disparaît.
Ce qui était automatique redevient à interpréter. Il faut lire davantage, comparer, hésiter, corriger ses propres conclusions. Une foule peut sembler menaçante alors qu'elle ne l'est pas ; un comportement peut paraître brusque parce que nous l'interprétons avec une grammaire relationnelle qui n'est pas la sienne ; un silence peut être reçu comme froid, une proximité comme intrusive, une lenteur comme négligente, uniquement parce que nous continuons à traduire l'étranger avec le dictionnaire de chez nous. Les sens travaillent davantage parce que l'expérience est moins prévisible, et la prévisibilité est l'un de ces luxes psychiques dont nous découvrons surtout l'existence lorsqu'elle nous manque.
Le dépaysement heureux tient peut-être à cet écart supportable : suffisamment d'étranger pour que le monde retrouve du relief, suffisamment de points d'appui pour que nous puissions encore le recevoir. Lorsque l'écart devient très grand, ce n'est plus seulement le décor qui change ; notre propre façon d'organiser le réel doit travailler davantage.
Le Japon et l'Inde ne constituent donc évidemment pas les deux extrémités d'une échelle où l'un incarnerait l'ordre et l'autre le désordre. Ce serait une lecture grossière, fausse et paresseuse. Ils m'intéressent uniquement pour ce que certains voyageurs français en racontent : dans un cas, le déplacement peut révéler une vigilance devenue habituelle ; dans l'autre, il peut révéler la quantité de familiarité dont nous avions besoin pour que le monde nous paraisse spontanément lisible.
Dans les deux cas, le voyage parle du voyageur.
C'est probablement pour cela que les récits de vacances deviennent passionnants dès que nous cessons d'écouter seulement les destinations. Celui qui s'émerveille de la ponctualité raconte aussi son rapport au retard. Celui qui célèbre la propreté dit quelque chose de ce qu'il avait appris à ne plus voir. Celui qui trouve les habitants « extraordinairement chaleureux » révèle également la distance relationnelle dont il venait. Celui qui s'agace qu'un pays soit trop lent, trop bruyant, trop familier ou trop codifié emporte dans chacun de ses adjectifs une norme qu'il croit parfois universelle parce qu'il a vécu longtemps à l'intérieur.
Le voyageur est un instrument de mesure qui oublie facilement qu'il arrive déjà étalonné.
C'est peut-être cela que j'entends derrière le récit de nos Français au Japon. Pas une preuve définitive contre la France, pas davantage une démonstration de supériorité japonaise, mais quelque chose de plus subtil et peut-être de plus embarrassant : une qualité que nous tenons pour essentielle à la vie collective y est ressentie avec une telle intensité qu'elle devient elle-même une expérience de voyage.
Quand la sécurité devient exotique, il faut au moins se demander ce qui, chez nous, est devenu familier.
La question ne consiste d'ailleurs pas à savoir si « la France est dangereuse », formulation tellement immense qu'elle devient presque inutilisable. Une société n'est jamais vécue de la même manière par tous, partout et à toute heure. Il serait plus précis de nous demander quelle quantité de vigilance ordinaire nos espaces exigent de ceux qui les traversent, et comment cette quantité finit par s'installer dans leurs corps.
C'est beaucoup moins spectaculaire qu'un débat télévisé, et beaucoup plus difficile à enfermer dans un camp. Nous pouvons contester un chiffre, discuter une comparaison internationale, distinguer une atteinte enregistrée d'une victimation déclarée, demander légitimement ce qui relève de l'évolution réelle ou de la perception ; mais lorsqu'un voyageur revient en disant spontanément : « ce qui m'a frappé, c'est que je me sentais tranquille », sa phrase mérite mieux que notre empressement à la classer politiquement. Elle mérite d'être entendue comme une expérience et, peut-être, comme une question sociale : qu'avons-nous appris à surveiller ici pour que le premier étonnement, ailleurs, soit de ne plus avoir autant besoin de le faire ?
Cette question n'appelle pas nécessairement une imitation du Japon. Les sociétés ne se copient pas comme des recettes et l'ordre visible possède toujours une histoire, des institutions, des contraintes, des normes collectives et parfois des coûts que le touriste, précisément parce qu'il est touriste, n'a aucune raison de percevoir en quinze jours. L'admiration touristique est une mauvaise politique publique lorsqu'elle oublie qu'elle regarde depuis une chambre d'hôtel. Elle peut, en revanche, constituer un excellent commencement pour penser.
Le voyage permet alors quelque chose que la littérature connaît depuis longtemps : la défamiliarisation. Il faut parfois déplacer le regard pour que l'ordinaire retrouve son étrangeté. Nous revenons chez nous, reprenons la même rue, le même métro, les mêmes gestes, mais quelque chose a bougé d'un millimètre ; ce que nous considérions comme allant de soi apparaît soudain comme une organisation particulière du monde parmi d'autres.
C'est peut-être le plus beau souvenir que l'étranger puisse nous offrir : non pas une collection d'images nouvelles, mais une petite incapacité à regarder exactement de la même manière ce que nous avions laissé derrière nous.
Cela vaut également dans l'autre sens. Voyager peut nous rendre plus critiques ; il peut aussi rendre visibles des sécurités, des droits, des commodités et des familiarités auxquelles nous ne prêtions plus aucune valeur parce qu'elles nous étaient acquises. Nous pouvons découvrir ailleurs ce que nous voudrions changer ici, puis rentrer avec une tendresse inattendue pour ce qui, chez nous, fonctionne plutôt bien. Le voyage est assez pauvre lorsqu'il se contente de fabriquer des palmarès ; il devient beaucoup plus fécond lorsqu'il trouble un peu nos certitudes.
Le Japon n'a pas besoin de devenir un paradis parce qu'il nous paraît sûr. L'Inde n'a pas à devenir le nom du vertige parce qu'elle peut fortement déplacer certains voyageurs occidentaux. Le monde devient beaucoup plus intéressant lorsque l'ailleurs cesse de servir de preuve contre l'endroit d'où nous venons.
Peut-être faut-il simplement écouter davantage les premières phrases du retour, celles qui arrivent avant que le récit ne s'organise, avant les photos triées et les bonnes adresses, lorsque le voyageur n'a pas encore eu le temps de fabriquer la version officielle de son voyage. Elles possèdent parfois la maladresse précieuse de ce qui nous a véritablement saisis.
« Cette sécurité ! »
Il parlera ensuite des temples, des repas et des paysages. Heureusement.
Mais le voyage ne s'arrête pas toujours aux vacances. Certains restent, travaillent, deviennent expatriés, frontaliers, salariés d'une entreprise étrangère ou simplement professionnels déplacés assez longtemps pour découvrir quelque chose de plus troublant encore : le travail, lui aussi, avait un accent.
Ce qu'ils avaient pris pour du professionnalisme universel se révèle parfois être une manière très située de conduire une réunion, d'habiter la hiérarchie, de considérer l'heure, d'obéir à une règle, de contester une décision, de demander de l'aide, de montrer son désaccord, de séparer le travail du reste de la vie. Ce qui paraissait naturel était culturel ; ce qui semblait relever du caractère relevait parfois d'un apprentissage collectif ; ce qui était tenu pour « évident » ne l'était qu'à l'intérieur d'un monde où suffisamment de personnes partageaient la même évidence.
Le salarié expatrié fait alors une expérience assez voisine de celle du voyageur. Il croit d'abord observer la manière dont les autres travaillent et découvre peu à peu le morceau d'entreprise française qu'il avait emporté avec lui. Il se loge dans ses attentes, ses impatiences, ce qu'il juge trop lent ou trop rapide, rigide ou désordonné, respectueux ou brutal, professionnel ou étrangement familier. Il apparaît dans la façon dont il interprète un silence du manager, attend une décision, comprend l'autonomie ou considère la ponctualité. Là encore, l'étranger ne nous renseigne pas seulement sur lui : il rend visibles les normes que l'habitude avait suffisamment bien installées pour qu'elles n'aient plus besoin de se présenter comme des normes.
C'est peut-être à cet endroit que le voyage rejoint pleinement le travail. Changer de pays peut rendre visibles des règles professionnelles que la familiarité avait déguisées en nature. Et celui qui revient possède alors quelque chose de plus précieux qu'un classement des pays où il ferait bon travailler : une possibilité de questionner ce qu'il ne songeait plus à questionner avant de partir.
Pourquoi une réunion doit-elle se tenir ainsi ? Pourquoi la hiérarchie parle-t-elle de cette manière ? Pourquoi considérons-nous cette réaction comme professionnelle et celle-là comme déplacée ? Pourquoi ce qui fonctionne ailleurs nous semblait-il impossible ici ? Et, inversement, qu'avions-nous construit chez nous dont nous ne découvrons la valeur qu'après l'avoir perdu quelque temps ?
C'est là que l'expatriation peut devenir autre chose qu'une mobilité professionnelle ou un différentiel de salaire. Elle fabrique parfois une compétence du regard. Non pas celle qui revient expliquer que « là-bas, ils ont tout compris », forme assez fatigante du récit de voyage, mais celle qui sait désormais qu'un système peut être comparé sans être idéalisé, qu'une pratique peut être importée sans que tout le pays qui l'a produite devienne un modèle, et qu'il est possible de revenir avec des idées plutôt qu'avec des certitudes.
L'ailleurs devient véritablement utile lorsqu'il cesse de nous fournir des verdicts et commence à nous donner des questions.
Après tout, la distance n'est peut-être pas la bonne mesure du dépaysement. À l'Alpe d'Huez, vingt et un virages me suffisent.

