L’Eldorado tient-il dans un bulletin de salaire ?
Toute ressemblance avec des situations existantes ou ayant existé en entreprise comme dans nos vies ordinaires ne relève pas de la coïncidence.
Il suffit parfois d'un chiffre pour qu'un pays se mette à briller. « En Suisse, tu gagnerais tant. » Et presque aussitôt, ce salaire devient dans nos têtes une maison plus grande, une vie plus facile, davantage de liberté, peut-être même une forme de réussite. J'aurais pu sortir une calculette pour regarder cela de plus près. J'ai choisi Candide, Cunégonde et l'Eldorado. C'est moins pratique, mais probablement plus intéressant. Et, à bien y penser, cette pérégrination me ressemble davantage.
Voltaire avait eu une idée assez extraordinaire : inventer un pays dans lequel l'or ne faisait rêver personne. Lorsque Candide et Cacambo arrivent en Eldorado, les enfants jouent avec ce qu'ils prennent pour de simples cailloux et qui se révèlent être de l'or, des rubis, des émeraudes. Ce qui affolerait ailleurs les cours royales traîne ici par terre. L'abondance a produit cet étrange renversement : à force d'être partout, la richesse a cessé d'être un spectacle.
Candide comprend très vite qu'il vient probablement de trouver ce que le reste du monde cherche sans cesse. Le pays est prospère, hospitalier, savant ; il n'y rencontre ni les persécutions ni la misère dont son voyage lui a déjà donné un aperçu assez complet. Il pourrait y rester.
Il décide pourtant d'en repartir.
Il faut lui reconnaître une raison qui résiste assez bien à toutes les théories économiques : Cunégonde n'y est pas.
Mais Candide en possède une autre, beaucoup plus intéressante pour notre affaire. Si les richesses de l'Eldorado n'ont presque aucune valeur là où elles abondent, elles en reprendront une considérable une fois rapportées ailleurs. Il suffit donc d'en emporter suffisamment pour devenir immensément riche dans le monde ordinaire. Le paradoxe est délicieux : Candide a trouvé le pays où l'or ne manque pas et songe déjà à ce que cet or vaudra de l'autre côté de la frontière.
À ce stade, j'ai pensé aux bulletins de salaire.
Il suffit d'écouter certaines conversations professionnelles. « Avec ton métier, tu devrais aller en Suisse. » « Tu sais combien ils gagnent là-bas ? » « Pour ce salaire-là, je n'hésiterais pas. » La géographie se rétrécit soudain jusqu'à tenir dans deux colonnes : ici, tant ; là-bas, davantage. Un pays entier se met à exister par le chiffre qu'il promet à la fin du mois, et la différence possède l'élégance redoutable de tout ce qui paraît immédiatement comparable.
Il n'y a rien de condamnable là-dedans. L'argent compte. Il protège, donne de la marge, permet de mieux se loger, de choisir davantage, d'épargner, d'aider ses proches, de ne pas vivre chaque dépense imprévue comme une catastrophe privée. Lorsqu'un travail est mal rémunéré, répondre que l'essentiel serait ailleurs constitue généralement une philosophie beaucoup plus confortable pour celui qui la formule que pour celui qui doit payer son loyer. Vouloir gagner davantage n'est ni grossier, ni superficiel, ni moralement suspect.
Le trouble commence un peu plus loin, lorsque « gagner davantage » se transforme presque silencieusement en « être plus riche », puis « vivre mieux ». Trois propositions différentes viennent alors de se glisser l'une dans l'autre, aidées par la puissance tranquille d'un nombre.
Le bulletin de salaire sait compter beaucoup de choses. Il sait dire ce qu'un employeur verse, ce qui est prélevé, ce qui reste. Il sait beaucoup moins dire ce qu'il faudra ensuite dépenser pour habiter, se soigner, se déplacer, faire garder un enfant, s'assurer, préparer sa retraite ou simplement mener la vie que ce revenu est censé rendre possible. Le pouvoir d'achat vient évidemment compliquer le calcul, mais lui-même ne suffit pas. Une vie ne se compose pas uniquement de ce qu'elle peut acheter.
Le temps consacré à gagner ce revenu compte aussi. La sécurité attachée à l'emploi, les protections accessibles lorsque la santé vacille, la possibilité de trouver une école, un médecin, un logement, les distances quotidiennes, les liens familiaux, les droits acquis, le sentiment de pouvoir se projeter quelque part entrent dans la richesse d'une existence sans jamais apparaître à la ligne « net à payer ».
Nous faisons pourtant parfois subir au bulletin de salaire une curieuse promotion. De document comptable, il devient presque une carte géographique. Nous lui demandons non seulement : « combien vais-je gagner là-bas ? », mais, sans toujours formuler la deuxième question : « quelle vie ce chiffre est-il en train de me promettre ? »
La Suisse se prête particulièrement bien à cette projection parce que les rémunérations y sont notoirement élevées et que, depuis certaines régions françaises, l'ailleurs ne demande même pas de traverser un continent. Quelques kilomètres peuvent suffire pour que le même métier change spectaculairement de valeur faciale. Le phénomène est réel ; il serait absurde de le nier sous prétexte de vouloir défendre une thèse plus élégante.
Mais c'est précisément parce que le chiffre est réel que l'idéalisation peut devenir discrète.
Le pays qui paie davantage commence à recevoir, par contamination, toutes les autres qualités que nous aimerions trouver avec le salaire : davantage d'efficacité, de reconnaissance, de justice, de tranquillité, peut-être même une sorte de supériorité générale de fonctionnement. Nous sommes passés du constat à la projection sans qu'aucune frontière ne nous ait demandé nos papiers.
Les Eldorados fonctionnent peut-être ainsi depuis toujours. Ils partent rarement de rien. Il faut une pépite pour fabriquer une légende, une histoire vraie pour nourrir le merveilleux, un salaire effectivement supérieur pour que tout le reste commence à briller autour de lui. L'idéalisation n'invente pas nécessairement le réel ; elle le sélectionne, l'agrandit et laisse davantage dans l'ombre ce qui contrarie le récit.
Cela ne signifie pas davantage qu'il faudrait rester chez soi.
Partir peut être une excellente idée. Travailler ailleurs peut ouvrir une carrière, donner accès à des pratiques professionnelles différentes, à une autre culture du travail, à des organisations mieux pensées sur certains sujets et beaucoup moins bien sur d'autres. Circuler permet aussi de désapprendre certaines évidences. Ce que nous avions pris pour une nécessité se révèle parfois être une habitude nationale, sectorielle ou managériale ; ailleurs, quelqu'un procède autrement, et cette découverte suffit à rendre à nouveau discutable ce qui semblait ne plus l'être.
Nous pouvons même revenir avec des idées.
Ce mouvement-là m'intéresse beaucoup plus que la fascination. Aller voir ailleurs, observer ce qui fonctionne, comprendre pourquoi cela fonctionne, rapporter des pratiques, des manières de décider, d'organiser, de rémunérer ou de protéger peut être extrêmement fécond. Les sociétés comme les entreprises progressent aussi parce que les personnes circulent et que les idées voyagent avec elles.
Mais s'inspirer d'ailleurs n'oblige pas à idéaliser ailleurs.
Il existe une différence entre reconnaître qu'un autre système fait mieux quelque chose et décider qu'il fait tout mieux ; entre apprendre d'un voisin et le transformer en pays imaginaire ; entre comparer et admirer au point de ne plus comparer du tout. L'ailleurs est probablement plus utile lorsqu'il redevient un endroit réel, avec ses avantages, ses contraintes et ses propres contradictions, plutôt qu'un écran sur lequel nous projetons tout ce qui nous exaspère ici.
C'est ici qu'un économiste nommé Albert Hirschman vient compliquer encore un peu le voyage.
Il avait remarqué quelque chose d'assez simple dans les organisations, les institutions et les marchés : lorsque ce dont nous faisons partie ne nous satisfait plus, plusieurs réponses deviennent possibles. Nous pouvons sortir, partir, acheter ailleurs, changer d'entreprise, abandonner la relation. Hirschman nomme cette possibilité exit. Nous pouvons également rester suffisamment pour exprimer notre désaccord, protester, proposer, négocier, essayer de transformer ce qui dysfonctionne. C'est la voice.
Entre les deux, il place la loyalty, la loyauté, mot dangereux si nous le transformons trop vite en qualité morale. Hirschman ne demande pas de rester héroïquement dans ce qui nous maltraite. La loyauté peut simplement expliquer pourquoi nous différons parfois la sortie : parce que quelque chose nous attache encore suffisamment à l'organisation, à l'institution ou au collectif pour que nous lui accordions une chance de changer.
Depuis, l'exit a fait une carrière remarquable.
« Pourquoi tu restes ? »
La question paraît presque évidente lorsque l'entreprise paie mal, reconnaît peu, organise médiocrement le travail ou ferme toute perspective. Et parfois la réponse est tout aussi évidente : il ne faut pas rester. Aucun collectif ne peut réclamer comme preuve d'attachement que les personnes acceptent indéfiniment ce qu'il refuse de corriger. Une entreprise qui ne retient ses salariés que par la peur du chômage, l'épuisement ou l'impossibilité matérielle de partir n'a pas gagné leur loyauté ; elle a seulement limité leur exit.
Mais Hirschman permet de poser une autre question, beaucoup moins confortable : que devient un collectif lorsque ceux qui pourraient encore le transformer n'imaginent plus que la sortie ?
L'entreprise en donne un exemple assez cruel. Ceux qui partent sont parfois précisément ceux qui connaissent le mieux les dysfonctionnements, parce qu'ils les ont suffisamment longtemps compensés ; ceux qui possèdent encore assez de compétence, de réseau ou de confiance professionnelle pour trouver autre chose ; ceux dont l'expérience permettait de distinguer l'accident d'un problème plus profond. Leur départ constitue une information, mais une information silencieuse. La personne a parlé avec ses pieds et, si l'organisation se contente de recruter son remplaçant, elle peut très bien remplacer le salarié sans jamais entendre ce qu'il venait de dire.
À l'inverse, rester ne constitue pas automatiquement un acte de courage. Nous pouvons rester par peur, habitude, dépendance, épuisement ou parce que le coût du départ paraît trop élevé. La voice n'existe pas simplement parce que l'exit n'a pas eu lieu. Elle suppose encore qu'un collectif permette à ceux qui restent d'avoir prise sur ce qui les concerne.
C'est ce qui rend le modèle d'Hirschman si intéressant : il ne distribue pas les bons points entre ceux qui restent et ceux qui partent. Il regarde ce que chacune de ces possibilités produit dans un système.
Une organisation dont chacun peut partir doit écouter davantage. Mais une organisation dont tout le monde part avant d'avoir pu parler peut aussi perdre une part de sa capacité à apprendre.
Cette tension déborde évidemment l'entreprise, même si un pays n'est pas une entreprise et qu'un citoyen n'entretient pas avec une société le même rapport qu'un salarié avec son employeur. Il reste quelque chose de commun dans la question : que faisons-nous de ce qui ne nous satisfait pas dans les collectifs auxquels nous appartenons ? À quel moment cherchons-nous ailleurs ? À quel moment essayons-nous encore de modifier ici ? Et surtout, avons-nous encore le sentiment que notre voix peut produire quelque chose avant que le départ paraisse plus rationnel ?
Nos sociétés contemporaines valorisent beaucoup la mobilité. Il faudrait savoir bouger, saisir l'opportunité, ne pas s'enfermer, optimiser sa trajectoire. Dans une carrière, celui qui part pour mieux est volontiers perçu comme dynamique ; celui qui reste longtemps au même endroit doit parfois expliquer qu'il n'a pas simplement cessé d'avoir des ambitions.
Cette valorisation a corrigé quelque chose de réel. Le temps où la fidélité à une entreprise suffisait à faire carrière n'avait rien d'un âge d'or. La mobilité a donné à beaucoup de salariés une liberté de négociation que certaines organisations n'auraient jamais spontanément accordée. Elle peut obliger les employeurs à augmenter les rémunérations, améliorer les conditions de travail, revoir leurs pratiques. L'exit possède aussi un pouvoir politique : pouvoir partir modifie le rapport de force de celui qui reste encore.
Mais toute vertu devient étrange lorsqu'elle devient automatique.
Si nous apprenons que devant chaque insatisfaction la réponse intelligente consiste d'abord à chercher ailleurs une meilleure offre, nous risquons aussi de perdre quelque chose de moins spectaculaire : la capacité à transformer les lieux que nous connaissons suffisamment pour en comprendre les défauts. L'ancienneté n'est pas toujours de l'immobilisme ; l'attachement n'est pas nécessairement de la résignation ; connaître un système de l'intérieur peut constituer une compétence politique et professionnelle considérable.
Il existe des salariés qui restent parce qu'ils espèrent encore faire bouger leur métier, leur service, leur entreprise. Des professionnels qui contestent une procédure avant d'en chercher une meilleure ailleurs. Des personnes qui regardent ce qui se pratique en Suisse, en Belgique, au Danemark, au Canada ou dans l'entreprise voisine non pour fabriquer un palmarès définitif des civilisations, mais pour revenir avec une question beaucoup plus utile : pourquoi ne ferions-nous pas cela ici ?
C'est peut-être cela que nous oublions parfois lorsque l'ailleurs se transforme trop vite en Eldorado : il peut être un endroit où partir, bien sûr, mais également un endroit où apprendre.
Et apprendre d'un autre pays suppose presque l'inverse de l'idéaliser. Il faut regarder précisément. Comprendre ce qui fonctionne, dans quelles conditions, avec quels financements, quelle histoire, quels compromis, quels effets moins visibles. Une bonne idée n'est pas un souvenir de voyage que nous glissons dans une valise ; elle doit encore survivre au retour.
Cette manière de regarder l'ailleurs est moins exaltante que le fantasme, mais beaucoup plus féconde. Elle permet d'admirer sans s'agenouiller, de critiquer ce qui nous entoure sans le déclarer irrémédiablement inférieur, et peut-être surtout de reconnaître cette vérité assez banale : aucun pays ne possède le monopole des bonnes idées, pas davantage celui des absurdités.
Candide, finalement, le savait peut-être sans le savoir.
Il quitte l'Eldorado alors même qu'il vient de découvrir un endroit que tout le reste de son voyage rend presque miraculeux. Ce départ pourrait être lu comme la preuve qu'aucun paradis ne suffit à retenir quelqu'un. Mais il raconte quelque chose de plus fin : la valeur d'un lieu n'est jamais contenue tout entière dans ce qu'il possède. Elle dépend aussi de ce que nous y cherchons, de ceux que nous voulons retrouver, de ce que nous comptons faire de ce que nous y avons reçu.
Et même l'or de l'Eldorado ne devient une fortune qu'une fois déplacé.
C'est peut-être la petite ironie que nous oublions lorsque nous comparons des bulletins de salaire : un montant ne vaut jamais indépendamment du monde dans lequel il sera dépensé, du temps qu'il aura fallu pour le gagner, des protections qui l'entourent, des relations qu'il permet ou complique et de la vie que nous voulons effectivement mener avec lui.
Le salaire demeure essentiel. Il faut continuer de le comparer, de le négocier, de le revendiquer lorsqu'il ne rémunère pas justement le travail accompli. Il serait assez commode pour les organisations de transformer toutes les autres dimensions du travail en prétexte à moins bien payer ceux qui le font.
Mais nous pouvons tenir les deux idées ensemble.
Vouloir gagner davantage est parfaitement légitime. Croire que davantage suffit à définir mieux l'est beaucoup moins.
Le bulletin de salaire ne ment pas. Nous lui faisons parfois seulement dire plus qu'il ne sait.
Il ne connaît ni Cunégonde, ni l'attachement à un lieu, ni la qualité d'un collectif, ni la possibilité de prendre la parole lorsque quelque chose dysfonctionne. Il ne sait pas davantage si l'endroit que nous quittons pouvait encore être transformé, ni si celui que nous rejoignons mérite réellement la réputation que nous lui avons fabriquée. Il compte ce qui peut l'être, ce qui est déjà beaucoup ; il laisse hors de ses cases tout ce qui donne pourtant à ce compte sa signification.
J'avais annoncé une pérégrination. Elle nous aura conduits de Voltaire aux frontières suisses, d'un tas de pierres précieuses à un bulletin de salaire, puis d'Hirschman à cette étrange alternative que connaissent aussi bien les salariés que les collectifs : partir, parler, parfois rester assez longtemps pour essayer encore.
Je ne sais pas où se trouve l'Eldorado, et je me méfierais probablement de quiconque prétendrait en connaître l'adresse exacte.
En revanche, avant de courir vers lui, nous pouvons peut-être regarder un peu mieux la carte.
Et nous souvenir qu'un ailleurs peut valoir le voyage sans avoir besoin de devenir un paradis.

