L’empathie en entreprise : une force de lecture, pas une faiblesse de position

L'empathie n'a pas toujours bonne presse dans le monde du travail. Elle est volontiers renvoyée du côté du registre personnel, du tempérament, de la qualité humaine, parfois même d'une forme de sensibilité dont l'entreprise pourrait se passer lorsqu'elle doit décider, arbitrer, recadrer, exiger ou trancher.

À l'inverse, elle est parfois invoquée de manière si vague qu'elle finit par ne plus rien désigner de précis : être gentil, être à l'écoute, être bienveillant, faire attention aux autres. Comme si l'empathie relevait d'une disposition agréable, mais secondaire. Comme si elle appartenait au décor relationnel du travail plus qu'à sa structuration profonde.

Je crois que cette lecture est doublement insuffisante. D'abord parce qu'elle affaiblit l'empathie en la confondant avec une forme de douceur vague. Ensuite parce qu'elle oublie qu'en entreprise, l'empathie n'est pas d'abord une affaire d'affect. C'est une capacité de lecture.

Une capacité à percevoir ce que vit l'autre sans cesser d'occuper sa propre place. Une capacité à entendre sans se dissoudre. Une capacité à comprendre un impact sans renoncer à décider. Une capacité, enfin, à maintenir le cadre sans traiter l'autre comme s'il n'était qu'une variable de gestion.

L'empathie n'est pas une faiblesse de position. Elle est une force de discernement.

Le défaut de lecture humaine coûte cher

Dans les organisations, beaucoup de dysfonctionnements ne viennent pas seulement d'un manque de règles, d'un défaut de procédure ou d'une décision mal calibrée. Ils viennent aussi d'un appauvrissement de la lecture humaine des situations. D'un rapport au travail dans lequel on voit de moins en moins ce que les décisions, les mots, les silences, les délais, les recadrages ou les négligences produisent concrètement chez les autres.

Ce défaut de lecture coûte aux salariés, lorsqu'ils ont le sentiment d'être traités sans nuance, sans égard, sans intelligence de leur situation. Il coûte aux managers, lorsqu'ils croient devoir choisir entre autorité et compréhension. Il coûte aux collectifs, lorsqu'une conflictualité banale se durcit faute d'avoir été lue assez tôt. Il coûte aux Directions, enfin, lorsqu'elles ne voient plus que le pilotage du travail suppose aussi une qualité de perception des effets humains.

L'empathie ne supprime pas le cadre. Elle permet de l'exercer avec justesse.

Il faut donc être très clair : l'empathie en entreprise n'est pas le contraire de l'exigence. Elle n'est pas davantage le contraire de la décision. Elle ne signifie ni tout accepter, ni renoncer à l'asymétrie des rôles, ni transformer l'entreprise en espace thérapeutique.

Elle consiste à savoir qu'un recadrage n'est pas seulement un contenu, mais aussi une adresse. Qu'une réorganisation n'est pas seulement un organigramme, mais aussi une déstabilisation possible des repères. Qu'un silence hiérarchique n'est pas neutre. Qu'une surcharge n'est pas seulement une donnée de planning, mais une expérience vécue. Qu'une parole sèche, même « efficace », peut avoir un effet de relégation durable.

Autrement dit, l'empathie ne retire rien à la responsabilité de décider. Elle oblige seulement à ne pas décider comme si les autres n'étaient pas là.

Une compétence de régulation, pas une vertu

Trop souvent, on oppose implicitement l'empathie à la solidité, à l'autorité, à la performance, voire à la professionnalité. Comme si comprendre l'autre fragilisait la position. En réalité, c'est souvent l'inverse. Une organisation qui manque d'empathie ne devient pas plus forte. Elle devient plus pauvre dans sa capacité à lire ce qu'elle produit. Et cette pauvreté de lecture finit par se payer en conflits durcis, en malentendus persistants, en décisions mal portées, en retrait silencieux, en climat dégradé.

L'empathie, bien comprise, est donc moins une vertu qu'une compétence de régulation. Elle permet de mieux ajuster le ton, le moment, la forme et la portée d'une intervention. Elle permet de distinguer une résistance d'une inquiétude, un silence d'un retrait, une maladresse d'une attaque, une fragilité d'une mauvaise volonté.

L'empathie concerne aussi les salariés entre eux

Car l'empathie n'est pas seulement attendue des managers. Elle concerne aussi les salariés entre eux. Dans la vie ordinaire des équipes, une part importante du climat de travail se joue dans cette capacité — ou cette incapacité — à percevoir ce que les autres portent, ce qu'ils absorbent, ce qu'ils traversent.

L'absence d'empathie ordinaire ne fait pas toujours du bruit. Elle se loge dans l'ironie facile. Dans la sécheresse installée. Dans le refus de voir la surcharge de l'autre. Dans la manière de banaliser ce qui le déborde. Dans la fatigue de ne plus avoir à imaginer qu'autrui puisse être, lui aussi, en train de tenir difficilement.

À cet endroit, l'empathie devient une condition discrète mais réelle de la santé au travail. Non pas parce qu'elle résoudrait tout. Mais parce qu'elle empêche une chose très précise : la brutalisation ordinaire des rapports professionnels.

Une empathie adulte, une empathie de travail

Faire l'éloge de l'empathie en entreprise ne revient pas à sacraliser l'émotion, ni à demander à chacun de tout comprendre de tous. L'empathie n'est ni l'intrusion, ni la transparence généralisée, ni l'obligation d'une proximité permanente. Elle ne consiste pas à entrer dans la vie privée de l'autre, ni à tout psychologiser.

Elle consiste à maintenir, dans le monde du travail, une qualité d'attention suffisante pour que le rapport professionnel ne devienne pas un rapport aveugle. Une empathie qui ne dissout ni les places, ni les décisions, ni les exigences. Mais qui refuse que l'autorité, l'organisation ou la performance se construisent au prix d'une atrophie du regard porté sur les autres.

Au travail, l'empathie n'est pas un supplément d'âme. Elle est une manière exigeante d'habiter sa fonction sans cesser de voir qu'en face, il y a quelqu'un.

Marlène BOURGEOIS

Service social du travail externalisé et coaching professionnel

https://www.cabinetmb-solutionssociales.fr
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