Le dialogue social “en guerre” : alerter ne dispense pas d’éclairer

On attend souvent du dialogue social qu'il protège, qu'il alerte, qu'il résiste, qu'il conteste lorsque c'est nécessaire. C'est sa fonction. Et il serait dangereux de l'oublier. Mais encore faut-il ajouter ceci : alerter ne dispense pas d'éclairer.

Car dans l'entreprise, la parole sociale ne produit pas seulement du rapport de force. Elle produit aussi de la lecture, de la tonalité et, parfois, du climat. Selon la manière dont elle nomme les situations, les hiérarchise, les porte et les met en circulation, elle peut contribuer à clarifier les tensions, ou au contraire à les saturer.

C'est peut-être là un angle mort du dialogue social contemporain. On le pense volontiers à partir de ses fonctions les plus visibles : la contestation, l'alerte, la vigilance, la mise en cause, la défense des salariés face aux déséquilibres de pouvoir. Tout cela est essentiel. Mais cette lecture reste incomplète si elle laisse de côté une autre responsabilité, plus discrète, mais non moins décisive : la responsabilité de lecture.

Car il ne suffit pas de signaler une difficulté pour éclairer ce qu'elle est. Il ne suffit pas de porter une tension pour aider le collectif à la comprendre. Il ne suffit pas de dénoncer pour produire de l'intelligibilité.

Une parole sociale peut ouvrir ou saturer

Une parole sociale peut ouvrir de la compréhension. Elle peut aider à distinguer ce qui relève d'un désaccord, d'un dysfonctionnement, d'un risque réel, d'une dégradation durable, d'une alerte grave ou d'une conflictualité ordinaire mal régulée. Elle peut donner des mots justes, créer des repères, éviter les amalgames, empêcher les surqualifications qui brouillent autant qu'elles mobilisent.

Mais elle peut aussi produire l'inverse. Elle peut installer une conflictualité diffuse et permanente. Elle peut donner à toutes les situations la même intensité, le même statut d'alerte, le même registre dramatique. Elle peut nourrir une tension continue qui finit par faire perdre au collectif sa capacité à différencier, à hiérarchiser, à penser.

À terme, ce n'est pas seulement le dialogue qui se fatigue. C'est la lecture sociale elle-même qui s'appauvrit.

Ferme sans être confuse

Il faut ici être très clair. Dire cela ne revient ni à demander aux représentants du personnel d'être conciliants par principe, ni à leur reprocher d'exercer leur rôle. Le sujet n'est pas de neutraliser la conflictualité sociale. Elle a sa légitimité. Elle a parfois sa nécessité. Dans certaines situations, le rapport de force est indispensable.

Mais une parole sociale n'est pas tenue d'être confuse pour être ferme. Elle n'a pas besoin de surchauffer pour être juste. Et elle ne gagne pas nécessairement en force lorsqu'elle renonce à distinguer. C'est même souvent l'inverse.

Car plus tout devient grave, plus rien ne l'est vraiment de manière lisible. Plus tous les problèmes sont portés sur un même mode, plus les situations sérieuses se trouvent noyées dans un climat général de tension. Plus les mots montent vite, plus ils risquent de perdre leur capacité à orienter utilement l'action.

L'exigence de précision

Le dialogue social gagne donc en maturité lorsqu'il accepte une exigence de précision. Précision dans les mots. Précision dans les diagnostics. Précision dans les niveaux de gravité. Précision dans ce qui relève d'un désaccord politique, d'une difficulté managériale, d'une fatigue collective, d'une dérive organisationnelle, d'une alerte légitime ou d'un risque avéré pour la santé au travail.

Nommer justement ne retire rien à la force de l'alerte. Cela lui donne, au contraire, sa portée. Car une alerte mal qualifiée peut produire de l'agitation sans produire de protection. Une parole trop constamment placée au plus haut niveau de tension peut installer une ambiance de crise continue qui finit par désorienter les salariés eux-mêmes.

Un dialogue social de qualité ne consiste donc pas seulement à faire entendre une opposition. Il consiste aussi à produire des clés de lecture. Lire une situation, c'est déjà agir dessus. Distinguer, c'est déjà protéger. Mettre en sens, c'est déjà éviter qu'une tension ne devienne un brouillard permanent.

Une responsabilité qui dépasse la seule confrontation

Les représentants du personnel ont bien sûr vocation à défendre, à questionner, à contester, à alerter. Mais ils participent aussi, qu'ils le veuillent ou non, à la tonalité du climat social. Par leur manière de porter les sujets, ils peuvent contribuer à installer une lecture plus juste des tensions, ou au contraire nourrir un régime de suspicion diffuse où tout devient sous-entendu, procès d'intention ou mise en cause latente.

Or une entreprise ne s'abîme pas seulement dans les conflits ouverts. Elle peut aussi s'user dans une conflictualité sous-jacente, jamais réellement élaborée, jamais vraiment régulée, mais constamment entretenue.

Alerter sans éclairer fatigue tout le monde. Les Directions, qui finissent par n'entendre qu'un bruit de confrontation. Les managers, qui ne savent plus ce qui relève d'un désaccord légitime ou d'une mise en cause systématique. Les salariés eux-mêmes, qui peuvent perdre leurs repères sur la réalité des enjeux, sur la gravité des situations, sur ce qui doit inquiéter ou sur ce qui devrait être travaillé autrement.

Vigilance sans emballement, fermeté sans confusion

Un dialogue social mature n'est donc ni un dialogue social adouci, ni un dialogue social de façade. C'est un dialogue social capable de tenir ensemble plusieurs exigences : la vigilance sans l'emballement, la fermeté sans la confusion, l'alerte sans la saturation, la conflictualité lorsqu'elle est nécessaire, mais aussi la capacité à rendre les situations lisibles.

Car le climat social ne dépend pas seulement de ce que font les Directions. Il dépend aussi de la manière dont les acteurs du dialogue social choisissent de lire, de nommer et de porter ce qui traverse l'entreprise.

Une parole peut durcir sans éclairer. Ou elle peut éclairer sans renoncer. C'est peut-être là que se joue la qualité la plus exigeante du dialogue social — non pas seulement dans sa capacité à alerter, mais dans sa capacité à produire une lecture suffisamment juste pour que l'alerte serve réellement à comprendre, à protéger et à agir.

Marlène BOURGEOIS

Service social du travail externalisé et coaching professionnel

https://www.cabinetmb-solutionssociales.fr
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