Le travail n’est pas une thérapie
Toute ressemblance avec des situations réelles de travail est, en principe, parfaitement intentionnelle.
Il faut sans doute commencer par une nuance. Le travail peut aider à tenir. Il peut donner un rythme, remettre un peu d'ordre dans des journées dispersées, offrir un appui, une place, un cadre. Il peut même, à certains moments de l'existence, soutenir davantage qu'on ne l'aurait cru.
Mais soutenir n'est pas soigner.
Et c'est peut-être là que commence le malentendu contemporain. À force de parler du travail comme d'un lieu d'épanouissement, d'alignement, de réalisation de soi, de mieux-être, on finit par le charger d'une promesse qu'il ne peut pas tenir. On lui demande plus qu'un travail. On lui demande presque une consolation. Parfois une réparation. Une forme de réconciliation avec soi, avec les autres, avec la vie.
C'est beaucoup demander à un lieu qui demeure, quoi qu'on en dise, un lieu de contrainte.
Ce que le travail n'est pas
Le travail n'est pas un espace neutre. Il n'est pas un refuge. Il est un lieu de dépendance économique, d'obligations, d'horaires, de hiérarchie, d'évaluation, de rapports de pouvoir. Il peut être stimulant, digne, protecteur même. Il n'en reste pas moins un espace où l'on attend, où l'on mesure, où l'on décide, où l'on sanctionne parfois. Un lieu où l'on ne vient pas seulement être soi, mais répondre, rendre compte, tenir, s'ajuster, composer.
L'oublier, ce n'est pas seulement se tromper sur les mots. C'est mal préparer les salariés à ce qu'ils vont vivre.
Lorsqu'on présente l'entreprise comme un lieu de réparation, on y entre avec des attentes déplacées. On imagine y trouver ce qu'elle n'a ni à promettre ni à garantir : une sécurité émotionnelle durable, une reconnaissance inconditionnelle, une réparation intime. Et lorsque la réalité rappelle sa nature, la déception est plus rude. Elle l'est d'autant plus que la contrainte n'a pas disparu ; elle a seulement été recouverte.
Un employeur n'est pas un thérapeute, un collectif de travail n'est pas un lieu de soin, et l'entreprise n'est pas tenue de réparer ce que l'existence a blessé.
Le coût de l'enveloppe affective
À force de vouloir rendre le travail désirable, on en a parfois adouci la définition jusqu'à l'irréel. On a préféré le vocabulaire du bien-être à celui de la subordination. Celui du sens à celui des obligations. Celui de l'expression de soi à celui des limites. Comme si le réel du travail était devenu trop rugueux pour être nommé tel quel.
Cette enveloppe a un coût. Elle expose les salariés à une forme particulière de désillusion : non seulement souffrir du travail, mais souffrir d'y avoir cherché autre chose que ce qu'il pouvait offrir. La blessure n'est alors pas seulement liée à ce qui se passe. Elle tient aussi à l'écart entre ce qui avait été imaginé et ce qui se révèle.
Plus l'entreprise adopte un vocabulaire quasi thérapeutique, plus elle entretient une confusion sur sa propre nature. Elle parle d'écoute, de vulnérabilité, d'authenticité, de sécurité psychologique. Puis elle redevient, dès qu'il le faut, ce qu'elle n'a jamais cessé d'être : une organisation qui arbitre, qui exige, qui compare, qui tranche. Le salarié, lui, reste avec ses attentes trop nues, et parfois le sentiment très amer d'avoir été invité à déposer quelque chose dans un lieu qui n'avait ni la vocation ni la capacité de le recevoir.
Ce qu'un salarié est en droit d'attendre
Il ne s'agit pas ici de se moquer des attentes. Dans des existences fragmentées, incertaines, fatigantes, il n'est pas absurde d'espérer du travail un peu plus qu'un salaire. On comprend qu'on y cherche une tenue, une reconnaissance, une forme d'appui. Mais précisément : c'est parce que cette attente est compréhensible qu'il est dangereux de l'encourager sans réserve.
Une société sérieuse devrait rappeler qu'un lieu de travail peut soutenir sans réparer, reconnaître sans aimer, intégrer sans consoler, donner une place sans promettre de guérison. Elle devrait surtout se garder de cette tentation curieuse qui consiste à parler comme un lieu de soin tout en fonctionnant comme un lieu d'évaluation.
On gagnerait sans doute à une forme de sobriété. Moins de promesses existentielles. Et davantage de clarté sur ce qu'un salarié est en droit d'attendre : un cadre correct, une rémunération digne, des limites respectées, un management non destructeur, des conditions de travail soutenables, une parole qui ne se retourne pas contre celui qui l'a portée.
À force de faire du travail un horizon de réparation, on en vient à oublier ses exigences les plus élémentaires. Comme si la promesse de mieux-être dispensait de garantir le minimum.
Le travail peut aider à tenir. Il ne faut pas lui demander de guérir.
On prépare mal les salariés lorsqu'on leur fait croire qu'ils entrent dans un lieu de réparation. On les prépare mieux lorsqu'on leur dit qu'ils entrent dans un lieu de travail — avec tout ce que cela comporte de possibilités, mais aussi de limites, d'asymétries et de risques.
Et l'entreprise, surtout, devrait cesser de faire comme si elle l'ignorait.

