Travailler ensemble n’oblige pas à s’aimer

Toute ressemblance avec des situations existantes ou ayant existé en entreprise ne relève pas de la coïncidence.

Il est devenu presque délicat de rappeler une évidence pourtant très simple : en entreprise, les salariés n'ont pas à s'aimer. Ils n'ont pas à se choisir, ni à se plaire, ni à se trouver des affinités. Ils ont à travailler ensemble.

Cette phrase paraît sèche. Elle est pourtant salutaire.

Car à force de célébrer la cohésion, la bonne ambiance, les équipes soudées, la convivialité ou les fameuses "valeurs humaines", certaines organisations finissent par entretenir une confusion dommageable : elles laissent croire qu'une collaboration de qualité supposerait une forme d'entente personnelle, voire d'estime réciproque. Comme si le travail commun exigeait autre chose que ce qu'il devrait exiger en premier lieu : du respect, de la loyauté professionnelle, de la fiabilité et des limites claires.

Quand l'affect contamine la coopération

Il arrive qu'un salarié coopère mal avec un collègue qu'il n'apprécie pas. Les informations circulent moins bien. Les réponses deviennent tardives ou sèches. Les appuis se raréfient. La coopération se dégrade, non parce qu'elle serait objectivement impossible, mais parce qu'une antipathie personnelle a fini par contaminer la relation de travail.

Le problème commence lorsqu'un ressenti personnel devient un critère implicite de coopération. Lorsqu'un collègue cesse d'être traité comme un partenaire de travail parce qu'il n'est pas jugé sympathique. Lorsqu'on se croit autorisé à faire obstacle au travail commun au motif que "ça ne passe pas humainement".

Cette dérive est plus fréquente qu'on ne veut bien le dire. Elle prospère d'autant plus facilement que l'entreprise elle-même hésite à poser les choses clairement. Fascinée par l'imaginaire de la "famille", elle renonce parfois à rappeler une règle pourtant élémentaire : on n'attend pas des salariés qu'ils s'aiment, on attend d'eux qu'ils se respectent et qu'ils collaborent sans nuire.

S'aimer relève de la vie personnelle. Travailler ensemble relève d'une obligation professionnelle. L'une ne se décrète pas. L'autre se cadre.

Ce que la maturité professionnelle demande

On peut ne pas apprécier un collègue et lui transmettre les bonnes informations au bon moment. On peut trouver quelqu'un pénible, maladroit ou trop sûr de lui, et néanmoins faire son travail sérieusement avec lui. Cela ne s'appelle pas de l'hypocrisie. Cela s'appelle de la maturité professionnelle.

À l'inverse, faire dépendre la qualité de la collaboration de la qualité de l'affect produit des effets redoutables. Cela ouvre la voie aux logiques de clan, aux mises à distance qui ne disent pas leur nom, aux exclusions feutrées. Cela permet aussi à certains de travestir un manquement professionnel en simple incompatibilité humaine. On ne dit plus : je refuse de coopérer loyalement. On laisse entendre : avec cette personne, c'est compliqué.

Mais précisément : le travail n'est pas un concours de compatibilité.

Ce qui abîme vraiment les collectifs

Ce qui abîme les collectifs, ce n'est pas l'absence de tendresse entre collègues. C'est l'incapacité à dissocier la personne du poste, l'antipathie privée de l'obligation de coopération, le ressenti de la responsabilité. Ce sont les silences calculés, les rétentions d'information, les rigidités opportunes, les lenteurs sélectives, les appuis refusés sans raison valable — tout ce qui ne dit pas son nom mais altère concrètement le travail commun.

Et sur ce point, l'entreprise se montre souvent timide. Elle préfère promouvoir la cohésion plutôt que rappeler la discipline relationnelle minimale qu'exige le travail. Elle préfère encourager les moments conviviaux plutôt que nommer les comportements qui dégradent objectivement la coopération. Comme si rappeler que l'on peut collaborer sans s'apprécier revenait à renoncer à toute ambition collective.

C'est l'inverse.

Ce qui protège réellement un collectif, ce n'est pas l'illusion affective. C'est la clarté. C'est la capacité à dire qu'un salarié n'a pas à aimer ses collègues, mais qu'il n'a pas davantage le droit de les traiter différemment selon son humeur ou ses préférences. C'est la fermeté qui consiste à rappeler que l'antipathie n'autorise ni l'entrave, ni le retrait sélectif, ni la dégradation du travail d'autrui.

Ce qu'une organisation sérieuse doit attendre de ses salariés n'est pas qu'ils s'apprécient en tant que personnes, mais qu'ils se comportent correctement en tant que collègues.

Le travail adulte commence peut-être là : dans cette capacité à ne pas faire de ses préférences personnelles la mesure de son engagement professionnel.

Le travail n'exige pas l'affection. Il exige mieux : de la tenue, de la loyauté, et cette forme très sobre de maturité qui consiste à ne pas transformer ses antipathies en obstacles professionnels.

Marlène BOURGEOIS

Service social du travail externalisé et coaching professionnel

https://www.cabinetmb-solutionssociales.fr
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