Il faut sortir de votre zone de confort !

Toute ressemblance avec des situations existantes ou ayant existé en entreprise ne relève pas de la coïncidence.

On ne parlait pas ainsi autrefois du travail. On parlait d'un poste, d'une fonction, d'un cadre, de compétences, de conditions d'exercice. Puis est arrivée cette formule importée, souple, stimulante en apparence : il faudrait "sortir de sa zone de confort". Comme si le travail n'était plus un lieu où l'on attend d'un salarié qu'il maîtrise un périmètre, mais un espace où il devrait en permanence consentir à être déplacé.

L'expression paraît anodine. Elle ne l'est pas.

Car enfin, de quoi parle-t-on ? Sortir de sa zone de confort, est-ce sortir du cadre qui m'a été fixé ? Du périmètre de mon poste ? Des compétences pour lesquelles j'ai été recruté ? Et comment comprendre qu'au moment même où l'on parle partout de santé au travail, de bien-être, de qualité de vie au travail, on continue à présenter l'inconfort comme un horizon désirable, presque comme une preuve de valeur ?

Une formule qui qualifie moralement les comportements

C'est d'ailleurs ce qui rend cette injonction si commode. Si le salarié hésite, s'inquiète, refuse ou demande des garanties, le problème ne tient plus à ce qu'on lui demande, ni au contexte, ni aux moyens. Le problème devient son rapport à l'inconfort. Ce n'est plus l'organisation qui doit justifier ce qu'elle impose ; c'est le salarié qui doit interroger sa supposée réticence au mouvement.

Car la formule ne sert pas seulement à encourager. Elle sert à qualifier moralement les comportements. Celui qui accepte est courageux, agile, ouvert. Celui qui questionne devient prudent, rigide, peu adaptable. Celui qui rappelle qu'un poste, des compétences et des limites existent encore se voit renvoyé à sa fameuse "zone de confort", comme s'il défendait un privilège — alors qu'il défend parfois simplement les conditions minimales d'un travail sérieux.

Ce que l'on appelle confort est souvent tout autre chose : un cadre lisible, une mission claire, une compétence consolidée, des repères. Non pas un luxe. Un équilibre.

Tout inconfort n'est pas formateur

Tout déplacement n'est pas une progression. Toute mise en difficulté n'est pas un apprentissage. Toute sortie du connu n'est pas une émancipation.

Il arrive même, plus banalement, qu'elle soit une économie de moyens. Une façon de demander plus sans le dire tout à fait. Une manière élégante d'étendre un périmètre sans en assumer clairement les conséquences. Une technique douce pour faire accepter à un salarié qu'il absorbe une nouvelle charge, une nouvelle exposition, une nouvelle insécurité — tout en lui suggérant qu'il devrait y voir une opportunité de croissance.

L'époque aime beaucoup ces récits-là. Ils transforment les contraintes en aventures. Ils donnent une allure presque héroïque à l'adaptation. Ils évitent surtout de nommer ce qui se joue réellement : un déplacement décidé ailleurs, une attente supplémentaire, un effort demandé de manière asymétrique, et parfois un coût très concret supporté par celui à qui l'on demande de "grandir".

Qui décide, qui organise, qui supporte ?

Car tout le monde ne sort pas de sa zone de confort dans les mêmes conditions. Certains disposent de ressources, de soutien, de marges, d'un droit à l'erreur réel. D'autres avancent avec la peur de mal faire, de décevoir, de perdre pied. Présenter ces situations comme si elles relevaient toutes d'une belle dynamique de dépassement de soi relève d'un singulier aveuglement.

Cette injonction psychologise ce qui relève du travail. Au lieu de parler de charge, de périmètre, de moyens, de compétences ou d'organisation, on parle de peurs, de blocages, de résistance, de confort. On déplace le problème de la structure vers l'individu. On ne demande plus : est-ce raisonnable ? On demande : pourquoi cela vous met-il mal à l'aise ?

Un salarié qui demande un cadre n'est pas forcément rétif au changement. Un salarié qui protège son périmètre n'est pas nécessairement installé dans la facilité. Il peut être simplement lucide sur ce qu'exige déjà son travail, sur ce qu'il sait faire, sur ce qu'il lui manque pour faire le reste, sur ce qu'il est juste ou non de lui demander.

Ce qui devrait faire la qualité d'une évolution professionnelle, ce n'est pas qu'elle arrache quelqu'un à son "confort". C'est qu'elle soit compréhensible, préparée, soutenue, cohérente avec ses compétences ou avec l'accompagnement prévu pour les développer.

Sortir de sa zone de confort n'est donc pas toujours une invitation à grandir.

C'est parfois une manière très contemporaine de demander aux salariés de consentir à l'inconfort sans trop nommer ce qui, dans le travail, a été déplacé.

Marlène BOURGEOIS

Service social du travail externalisé et coaching professionnel

https://www.cabinetmb-solutionssociales.fr
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