Le soleil a rendez-vous avec la lune. Lever les yeux et laisser le monde s’éclipser.
Toute ressemblance avec des situations existantes ou ayant existé en entreprise comme dans nos vies ordinaires ne relève pas de la coïncidence.
Ce soir, la Lune passera devant le Soleil et, pendant quelques minutes, le fera presque disparaître à nos yeux. Des milliers de personnes attendront ce moment, lèveront la tête, chercheront à être là lorsqu'il adviendra. Le phénomène est connu, calculé, expliqué depuis longtemps ; ce qui l'est moins, peut-être, c'est ce désir très humain d'assister ensemble à un événement astronomique rare dont nous savons pourtant exactement ce qui va se produire.
Il y aurait bien deux ou trois choses à dire sur ces lunettes, indispensables pour regarder sans danger et pourtant, à quelques heures du rendez-vous, devenues par endroits introuvables. Je ne m'y attarderai pas : aujourd'hui, j'ai davantage envie de poésie que d'intendance terrestre.
Une éclipse solaire possède d'ailleurs cette qualité devenue presque suspecte : à proprement parler, elle ne sert à rien. Elle ne résout aucun problème, n'améliore aucune organisation, n'accélère aucune tâche et ne réclame de nous aucune compétence particulière. Ce 12 août, la France n'entrera pas dans la bande de totalité, mais le Soleil y sera occulté d'environ 90 % à Lille jusqu'à 99,5 % à Biarritz ; puis la Lune poursuivra sa course, le Soleil retrouvera sa forme familière et les astres continueront leur chemin avec cette tranquille indifférence que le ciel conserve à l'égard de nos affaires.
C'est précisément notre empressement qui m'intéresse. Pourquoi tenons-nous tellement à voir cela ? La beauté, certainement ; la rareté, évidemment ; pour certains, peut-être quelque chose de plus mystérieux, presque sacré, tandis que d'autres voudront simplement pouvoir dire qu'ils y étaient. La peur de manquer, la curiosité scientifique, un souvenir de 1999, l'envie de montrer le phénomène aux enfants ou ce trouble plus ancien qui nous saisit lorsque l'ordre familier du ciel se dérègle en apparence peuvent parfaitement cohabiter. Les émotions importantes voyagent rarement seules : elles s'augmentent, se contredisent parfois, mêlent ce que nous savons à ce que nous ressentons, et il serait assez vain de vouloir désigner une raison unique à tant de regards levés au même moment.
Une première étrangeté demeure pourtant : il ne peut pas s'agir seulement de voir. Dès demain, les plus belles images circuleront partout, prises depuis les lieux où l'éclipse aura été totale, montrant des détails que nos propres yeux n'auront pas distingués ; nous pourrons les agrandir, les ralentir, les regarder dix fois et comprendre le phénomène avec une précision dont quelques minutes passées dehors ne nous auront pas nécessairement rendus capables. Nous sommes devenus remarquablement habiles à voir ce à quoi nous n'avons pas assisté, au point que celui qui aura manqué l'éclipse pourra très bien, quelques heures plus tard, en connaître les images mieux que celui qui l'aura regardée depuis son jardin.
Une photographie de l'éclipse et l'éclipse ne sont pourtant pas tout à fait la même chose, parce que la première conserve une forme tandis que la seconde contient un moment. Ce qui nous attire n'est peut-être donc pas seulement l'image du Soleil masqué, mais cette minute précise où il le sera réellement au-dessus de nous, avec cette propriété un peu rude que le temps conserve malgré tous nos efforts : ce qui passe ne se laisse pas entièrement recommencer.
Nous vivons pourtant dans une époque qui a considérablement travaillé à nous délivrer du rendez-vous. Le film commence lorsque nous le décidons, l'émission attend, la chanson nous suit, la conversation différée reprend là où elle avait été laissée ; même ce que nous appelions autrefois « le direct » possède désormais la courtoisie de proposer, quelques minutes plus tard, de reprendre depuis le début. Nous avons gagné là une liberté immense, et il serait assez ridicule de regretter le temps où manquer les dix premières minutes d'un film condamnait à inventer pourquoi deux personnages se détestaient. Mais toute conquête finit par modifier silencieusement nos attentes : à force de rendre tant de choses disponibles lorsque nous le sommes nous-mêmes, nous nous habituons à un monde qui accepte de patienter.
L'éclipse possède à cet égard une élégante insolence : elle est parfaitement prévisible et absolument indisponible. Sa trajectoire est connue des années à l'avance, son heure se calcule avec une précision vertigineuse, mais cette extraordinaire maîtrise du savoir ne nous donne aucun pouvoir sur ce que nous savons. Impossible de demander vingt minutes de délai parce qu'une réunion s'est prolongée, une seconde représentation parce qu'un nuage a mal choisi son emplacement ou un bref arrêt parce que les enfants ne retrouvent plus leurs chaussures. Les astronomes savent dire où et quand l'ombre passera ; ils ne disposent pour autant d'aucun bouton permettant de l'attendre.
Nous maîtrisons la prévision sans maîtriser l'événement, et cette distinction est devenue suffisamment inhabituelle pour avoir quelque chose de presque précieux. Pour une fois, le monde ne s'ajustera pas à notre disponibilité ; si nous voulons assister au rendez-vous, c'est nous qui devrons nous rendre disponibles pour lui. Un contenu peut attendre notre attention, tandis qu'un événement continue sans elle, laissant derrière lui une trace que nous pourrons retrouver sans jamais rejoindre tout à fait cette sensation particulière d'avoir été là pendant que cela arrivait.
Le monde du travail connaît intimement le mouvement inverse, tant son organisation consiste justement à rendre disponibles des personnes, des informations, des compétences et des réponses. Il faut anticiper, planifier, déplacer, rattraper, absorber l'imprévu, rendre une équipe assez souple pour que ce qui n'était pas prévu trouve malgré tout quelqu'un pour s'en occuper. Rien de cela n'est absurde : travailler consiste précisément, pour une part, à intervenir sur le réel plutôt qu'à le laisser simplement nous traverser. Mais cette disposition à agir finit parfois par déborder son objet et installer une grammaire particulière de l'existence, selon laquelle tout ce qui survient semble appeler quelque chose de nous.
Un message réclame une réponse, une absence une compensation, une difficulté un arbitrage, une urgence une décision. La personne consciencieuse apprend vite cette langue : elle remarque, prévoit, reprend, pense à ce qui pourrait manquer et tient un morceau du système pendant qu'un autre vacille. Cette capacité peut être admirable et même constituer le cœur de certains métiers ; elle peut aussi devenir épuisante lorsque nous finissons par éprouver, au-delà de nos responsabilités réelles, une responsabilité presque générale à l'égard de tout ce qui entre dans notre champ. Il existe une grandeur à répondre au monde, mais une fatigue considérable à se sentir continuellement requis par lui.
L'éclipse offre, par contraste, une expérience assez inhabituelle : rien ne nous est confié. Nous ne pouvons améliorer ni le parcours de la Lune ni la position du Soleil, et aucun groupe de travail ne sécurisera l'alignement par une réunion de dernière minute. Il serait d'ailleurs dommage qu'une direction particulièrement entreprenante, découvrant les vertus collectives du phénomène, décide immédiatement de l'inscrire au prochain séminaire de cohésion : après plusieurs milliards d'années de mécanique céleste, les deux astres méritent sans doute d'échapper encore un peu à la boîte à outils managériale.
Leur inutilité à notre égard ne les empêche pourtant pas de provoquer une émotion très particulière. Les psychologues anglophones disposent pour la désigner d'un mot dont la traduction française ne restitue pas complètement l'amplitude : awe. Nous pouvons parler d'émerveillement, mais il s'agit d'un émerveillement traversé par la sensation de rencontrer quelque chose d'assez vaste, inhabituel ou puissant pour déborder momentanément nos cadres habituels et modifier l'échelle à laquelle nous nous percevons nous-mêmes.
Une équipe de chercheurs s'est justement intéressée à l'éclipse solaire totale de 2017 aux États-Unis en analysant les publications de près de 2,9 millions d'utilisateurs de Twitter. Chez les personnes situées sur la trajectoire de l'éclipse, elle a relevé davantage d'expressions d'émerveillement, moins de langage centré sur soi et davantage de termes liés à l'humilité, à l'affiliation, au collectif et à des dispositions prosociales. Une étude de ce type ne permet évidemment pas de prétendre que quelques minutes passées sous l'ombre de la Lune suffisent à améliorer l'humanité ; elle suggère quelque chose de beaucoup plus fin : l'expérience de l'immensité peut momentanément déplacer notre attention de nous-mêmes vers ce qui nous relie aux autres.
Cette idée me touche davantage que l'éclipse elle-même, parce qu'elle donne à l'émerveillement une profondeur qui ne tient ni au spectaculaire ni au mystique. D'autres recherches parlent à ce propos du small self, littéralement d'un « petit soi » : non pas un individu diminué, humilié ou moins sûr de sa valeur, mais un soi qui se perçoit momentanément comme moins central au sein d'un ensemble devenu beaucoup plus vaste. Plusieurs travaux ont associé cette expérience à davantage de générosité et de comportements prosociaux, comme si le fait de prendre un peu moins de place dans son propre champ de vision en libérait pour ce qui nous entoure.
J'aime cette nuance, précisément parce qu'elle interdit de confondre le décentrement avec l'effacement. Nous avons appris, à juste titre, qu'il fallait parfois prendre sa place, faire entendre ses besoins, poser ses limites et ne plus se réduire derrière un rôle ou une fonction ; rien n'oblige pourtant à transformer cette juste reconnaissance de soi en nécessité d'occuper continuellement le centre du paysage. Nous pouvons compter beaucoup sans servir d'unité de mesure à tout ce qui existe autour de nous, et nous sentir momentanément plus petits devant quelque chose d'immense sans devenir moins importants pour autant.
C'est peut-être aussi ce que le sublime tente de nommer depuis longtemps. Le beau plaît, attire, donne envie de demeurer devant lui ; le sublime introduit une disproportion, un léger vertige, la sensation que nos mesures ordinaires ne suffisent plus. Une montagne ne devient pas moins immense parce que nous connaissons son altitude, la mer ne cesse pas d'impressionner parce que nous savons expliquer les marées, et une éclipse ne perd rien de son trouble parce que sa mécanique est parfaitement comprise. Il y a même quelque chose de profondément humain dans cette coexistence : comprendre n'empêche pas d'être saisi.
Nous savons donc exactement ce qui se produira ce soir et pouvons néanmoins éprouver quelque chose que cette connaissance ne dissout pas. Le Soleil ne disparaîtra pas réellement, la Lune ne décidera rien et aucune force inconnue ne viendra perturber l'ordre du monde ; pourtant, la lumière changera, le ciel familier prendra pendant quelques minutes un aspect étranger, et notre intelligence pourra continuer à connaître la cause tandis qu'une autre part de nous restera simplement étonnée que cela arrive réellement au-dessus de nos têtes. L'émerveillement n'exige pas l'ignorance ; il exige peut-être seulement que notre attention soit encore suffisamment disponible pour que le monde puisse nous atteindre.
Or cette attention, ce soir, aura une autre particularité : elle sera commune. Nous habitons de plus en plus des paysages informationnels personnalisés, où deux personnes assises côte à côte peuvent ouvrir le même réseau social et ne presque plus rencontrer le même monde ; le ciel, lui, ne personnalisera rien. Des enfants regarderont avec leurs parents, des voisins sortiront peut-être devant leur maison, des inconnus partageront quelques minutes un bout d'horizon dégagé, les uns capables d'expliquer précisément les mouvements célestes tandis que les autres trouveront simplement cela magnifique. Certains travailleront et ne pourront pas s'arrêter, d'autres seront retenus ailleurs, et même ce spectacle offert à tous aura rappelé, avec ses protections indispensables et difficiles à trouver, que l'émerveillement conserve parfois de très prosaïques conditions d'accès. Mais partout où le rendez-vous sera possible, des regards différents se porteront au même instant dans la même direction.
Cette simultanéité est devenue suffisamment rare pour mériter d'être regardée. Nous avons gagné une liberté considérable en nous affranchissant de beaucoup de rendez-vous collectifs autrefois imposés par les horaires de la télévision, de la radio ou par des rythmes sociaux beaucoup moins individualisés ; nous avons peut-être perdu, en échange, quelques occasions de sentir que des personnes inconnues étaient exactement au même moment occupées par la même chose que nous. L'éclipse ne restaure aucune communauté disparue et il serait excessif de lui prêter pareille ambition ; elle fait quelque chose de plus modeste et peut-être de plus beau : elle synchronise l'attention sans exiger que nous ressentions tous la même chose.
Le monde du travail recherche beaucoup ce commun. Il voudrait le construire, le renforcer, l'animer, parfois le réparer, et déploie pour cela des temps où les personnes sont invitées à parler du collectif afin de devenir davantage un collectif. Ces démarches peuvent être utiles, mais elles oublient parfois que les êtres humains ne se relient pas seulement lorsqu'ils se regardent les uns les autres : ils se relient aussi lorsqu'ils portent ensemble leur attention vers quelque chose qui n'est pas eux. Un travail à accomplir, une difficulté à comprendre, quelqu'un à accompagner ou une œuvre à produire peuvent fabriquer du commun précisément parce qu'ils déplacent la question de la place de chacun vers un objet partagé.
L'éclipse pousse ce déplacement jusqu'à une forme presque parfaite puisqu'il n'y aura, cette fois, rien à accomplir. Regarder suffira, sans objectif associé ni bénéfice à démontrer, ce qui possède une valeur particulière dans une époque devenue extrêmement habile à demander à chaque expérience ce qu'elle produira ensuite. Nous marchons pour entretenir notre santé, méditons pour mieux réguler notre stress, dormons afin de restaurer nos capacités, lisons pour apprendre et faisons des pauses afin d'être plus efficaces après ; même le repos finit parfois par devoir présenter ses justificatifs. Il serait dommage de soumettre maintenant l'émerveillement au même contrôle de gestion : il peut demeurer une émotion sans devenir une ressource, nous atteindre sans être sommé d'améliorer quoi que ce soit.
Peut-être nous offre-t-il surtout cette expérience devenue rare dans certaines vies : être présent sans être nécessaire. Le travail connaît bien la séduction de l'indispensable, cette place de celui que chacun appelle, de celle qui sait, répare, reprend, décide ou se souvient, et sans laquelle les choses paraissent momentanément ne plus pouvoir tenir. Cette place donne de la valeur autant qu'elle use, parce qu'elle peut rendre progressivement difficile l'idée même que le système poursuive sa route lorsque nous cessons, quelques instants, d'en soutenir une partie.
L'éclipse rappelle, avec une absence totale de délicatesse, que le monde possède aussi une vie dont nous ne sommes pas responsables. L'idée pourrait être vexante ; je lui trouve au contraire quelque chose de profondément reposant.
Nous passons tant de temps à répondre, décider, prévenir, réparer, accompagner, à nous rendre nécessaires à ce qui dépend réellement de nous, qu'il devient presque doux de rencontrer quelque chose qui n'attend strictement rien de notre présence. Le Soleil ne réclame aucun engagement, la Lune aucune validation, et leur rendez-vous n'est ni une échéance à tenir ni une occasion de démontrer notre capacité d'adaptation : nous pouvons le manquer, il aura lieu ; nous pouvons le regarder, nous n'y aurons rien ajouté.
Cette absence de nécessité ne retire rien à notre importance là où elle est réelle. Nous comptons immensément dans certaines vies, avons des responsabilités que personne ne devrait accomplir à notre place, sommes parfois indispensables à quelqu'un ou à quelque chose pendant un temps ; mais aucune de ces réalités n'exige que le monde entier confirme notre centralité pour demeurer vraie. Il y a même une douceur singulière à être accueilli par quelque chose de magnifique qui n'a pas été préparé pour nous, ne sait rien de notre métier, de notre statut ou de notre histoire et se déroulera de la même manière que nous soyons directeur, enfant, soignant, retraité, inquiet ou heureux.
Sortir un peu de soi ne signifie donc ni disparaître ni apprendre à considérer nos préoccupations comme dérisoires ; cela consiste peut-être simplement à changer momentanément d'échelle. Une maladie ne devient pas moins grave parce que la Lune passe devant le Soleil, une dette ne s'efface pas, un conflit demeure, un deuil continue de faire mal, et il serait d'une grande violence de convoquer l'immensité du ciel pour expliquer à quelqu'un que sa souffrance devrait lui paraître plus petite. Le décentrement dont il est question est beaucoup plus délicat : il ne retire rien à ce qui compte, il lui demande seulement de ne pas occuper, à chaque instant, la totalité du champ.
Une inquiétude peut ainsi demeurer vraie sans être la seule chose vraie. Une échéance continuera d'exister, un message pourra attendre, une difficulté restera irrésolue tandis qu'existeront aussi cette lumière étrange, le ciel au-dessus de nous, les personnes qui regarderont à nos côtés et la sensation furtive d'appartenir à quelque chose dont nous ne constituons pas le centre. Ce n'est pas oublier ce qui nous préoccupe ni prétendre s'en libérer par la contemplation ; c'est desserrer légèrement la focale, assez pour que le reste du monde puisse de nouveau entrer dans l'image.
Lorsque la lumière ordinaire reviendra, les messages, les tâches et les préoccupations retrouveront sans difficulté la place qu'ils occupaient avant que nous levions la tête. Rien n'aura été résolu et rien n'aura véritablement disparu ; peut-être aurons-nous seulement éprouvé, pendant quelques minutes, qu'il est possible d'être présent sans être nécessaire, de comprendre sans cesser de s'émerveiller, de partager sans organiser, et de laisser notre propre importance retrouver des frontières qui ne la diminuent pas mais la rendent plus juste.
Je ne sais pas davantage qu'au début ce que chacun ira précisément chercher ce soir dans ce rendez-vous du Soleil et de la Lune, et je préfère finalement ne pas choisir entre la beauté, la curiosité, la peur de manquer, le désir d'être là, l'émotion collective ou quelque chose de plus difficile à nommer. Les émotions profondes supportent assez mal les explications uniques ; l'émerveillement possède même cette élégance particulière de ne pas nous demander de savoir pourquoi nous sommes émus avant de nous laisser émouvoir.
Peut-être certaines beautés nous offrent-elles simplement cela : assez d'espace autour de nous pour que le monde retrouve son immensité, les autres leur présence et nos préoccupations leur juste dimension.
Lever les yeux, sortir un peu de soi, se décentrer.

