Le coq gaulois, les poules françaises et les œufs d’ailleurs.

Toute ressemblance avec des situations existantes ou ayant existé dans nos économies comme dans nos vies ordinaires ne relève pas de la coïncidence.

J'adore les crêpes. Pour les faire, il faut des œufs. Lorsque je tends la main vers une boîte, une autre idée accompagne désormais ce geste très ordinaire : acheter français. Cela paraît simple, presque à portée de doigts. Pourtant, avant le carton, il y a eu un éleveur, des bâtiments, des poules, du temps, des règles, des investissements et quelques choix collectifs dont nous avons parfois oublié la chronologie. J'aime peu la flexibilité ; les poules semblent, à leur manière, partager cette réserve.

Acheter français est devenu l'un de ces conseils dont la simplicité rassure. Il revient lorsque les agriculteurs manifestent, lorsqu'un producteur raconte ce qu'il ne parvient plus à gagner en travaillant, lorsqu'une étiquette nous rappelle qu'un produit a traversé plusieurs frontières alors qu'il aurait pu naître plus près. La proposition paraît presque incontestable : si nous voulons conserver une agriculture française, commençons par acheter ce qu'elle produit. Il y a dans ce geste quelque chose de modeste et de réconfortant. Nous ne maîtrisons ni les accords commerciaux, ni la politique agricole, ni le prix de l'énergie, mais nous pouvons encore choisir ce que nous mettons dans notre panier.

Avec les œufs, cette petite souveraineté du consommateur est particulièrement séduisante. La coquille nous aide elle-même : après le chiffre indiquant le mode d'élevage, les deux lettres suivantes désignent le pays où se situe l'élevage. FR pour la France. Peu de produits se laissent ainsi interroger avec autant de bonne volonté. Il suffit presque de regarder.

Je regarde donc.

Et certains jours, je regarde davantage parce que la boîte que je cherchais n'est pas là, ou parce que le rayon possède cette allure particulière des endroits dont quelqu'un vient de retirer une partie du décor. L'étonnement est réel : la France reste le premier producteur d'œufs de l'Union européenne, avec 15,4 milliards d'œufs de consommation produits en 2024. Pourtant, en 2025, elle a importé davantage d'œufs et d'ovoproduits qu'elle n'en a exporté ; dans le même temps, les achats d'œufs en magasins ont progressé de 4,7 %.

Il serait tentant de chercher immédiatement l'accident. Une maladie ? Une crise ? Une mauvaise récolte, même si la formule convient assez mal à une poule ? Nous avons tellement appris à penser les pénuries comme des événements qu'il devient presque étrange d'envisager qu'elles puissent aussi raconter une histoire beaucoup plus lente.

Car un rayon vide nous fait regarder le présent alors qu'une grande partie de ce qui l'explique appartient déjà au passé. Nous constatons aujourd'hui qu'il manque quelque chose ; pour qu'il y en ait davantage demain, il ne suffit pourtant pas d'en commander davantage ce soir. Les statistiques agricoles le montrent assez bien : les mises en place de poulettes de ponte avaient progressé de 10 % en 2025 ; elles ont encore augmenté de près de 13 % au premier trimestre 2026, et la production d'œufs progressait toujours au printemps puis au début de l'été. La filière répond donc à la demande, mais elle répond avec un délai que le rayon, lui, ne sait pas montrer.

C'est à cet endroit que notre geste d'achat change de nature. Devant une boîte, tout paraît immédiat : choisir, saisir, payer. Acheter français est la dernière seconde d'une histoire qui commence plusieurs années auparavant.

Avant la boîte, quelqu'un a dû décider de produire. Il a fallu construire ou transformer un bâtiment, financer l'investissement, constituer ou renouveler un élevage, accueillir des poulettes qui ne deviennent pas pondeuses par la seule force d'un besoin commercial, puis collecter, calibrer, conditionner et acheminer les œufs. Une exploitation agricole ne surgit pas au moment où nous découvrons que nous aurions aimé qu'elle existe.

Cette lenteur possède quelque chose qui me plaît.

Je n'ai jamais beaucoup aimé la flexibilité lorsqu'elle cesse de désigner une possibilité pour devenir une vertu morale. Dans le monde du travail, elle finit souvent par signifier qu'une personne, une équipe ou une organisation devrait pouvoir absorber davantage, autrement, plus vite, sans que personne ne s'attarde exagérément sur la façon dont cette souplesse est obtenue. L'économie agricole rencontre ici un partenaire assez rétif : le vivant.

La poule ne semble pas particulièrement sensible aux vertus de l'agilité.

Elle ignore le pic de demande, la rupture de stock et le rattrapage du trimestre. Elle ne sait rien du rayon du samedi matin ni de notre regain d'enthousiasme pour les protéines bon marché. Nous pouvons augmenter un cheptel, investir, réorganiser une filière ; nous ne pouvons pas tirer sur le coin inférieur droit d'une poule comme sur une cellule Excel pour obtenir quelques millions d'œufs supplémentaires.

Je lui trouve, sur ce point, une certaine sagesse.

Mais le temps biologique n'est que le commencement de l'histoire, parce qu'une poule française ne vit pas seulement dans un bâtiment d'élevage. Elle vit aussi, d'une certaine manière, au milieu de nos valeurs.

Nous avons voulu que son existence change. Et nous avons eu des raisons de le vouloir.

Depuis 2018, la France interdit la mise en production de tout bâtiment nouveau ou réaménagé destiné à l'élevage de poules pondeuses en cages. Les bâtiments existants n'ont pas tous disparu, mais leur extension par cette voie est fermée. À l'échelle européenne, les cages aménagées restent aujourd'hui autorisées sous certaines conditions, notamment une surface minimale de 750 cm² par poule. La France est donc allée plus loin que le socle européen sur ce point ; 72 % des poules pondeuses françaises sont désormais élevées hors cage.

Nous avons également décidé qu'un poussin mâle ne devait plus être éliminé simplement parce qu'il ne produirait jamais d'œufs. Depuis le 1er janvier 2023, la filière française des œufs coquille a mis fin à cette pratique grâce notamment à l'ovosexage, qui permet d'identifier le sexe avant l'éclosion. La France et l'Allemagne ont été pionnières ; au moment de sa mise en œuvre, le ministère de l'Agriculture évaluait à environ 50 millions d'euros par an le coût supplémentaire pour la filière française.

Il serait facile, à cet endroit, d'écrire un article contre les normes.

Ce serait dommage.

Une société a parfaitement le droit de décider que la manière dont elle produit un œuf compte autant que l'œuf lui-même. Elle peut refuser certaines pratiques, demander davantage de bien-être animal, renforcer les garanties sanitaires, considérer qu'un progrès technique doit aussi devenir un progrès éthique. Il y aurait quelque chose d'étrange à réclamer une agriculture qui nous ressemble puis à reprocher aux agriculteurs le coût des valeurs que nous leur avons demandé d'incarner.

Mais une valeur ne devient pas gratuite parce qu'elle est juste.

C'est peut-être là que notre boîte de six commence à poser une question plus embarrassante. Nous voulons que l'éleveur français produise selon des exigences que nous avons élevées, que son activité demeure viable, que l'œuf reste accessible, que le rayon soit toujours rempli et que le consommateur choisisse français. Toutes ces volontés peuvent cohabiter dans un discours. Elles deviennent plus difficiles à loger dans le même prix.

Et c'est alors qu'arrive l'œuf d'ailleurs.

Il faut ici résister à une autre facilité. Un œuf européen n'est pas un œuf sans normes. Les États membres sont soumis à un ensemble commun de règles sanitaires, de traçabilité, de commercialisation et de protection des poules pondeuses. Simplement, ce socle ne signifie pas que toutes les conditions de production sont identiques dans chaque pays, puisque certains États, dont la France, choisissent d'aller plus loin sur certains sujets.

La question devient encore plus sensible avec les pays tiers. Un produit importé doit satisfaire aux garanties sanitaires permettant son entrée sur le marché européen, mais cela ne signifie pas que toutes les règles ayant présidé à sa production sont déjà identiques à celles imposées aux producteurs européens ou français.

L'exemple ukrainien l'a rendu visible en 2025. Des alertes européennes ont détecté dans certains lots d'œufs importés des résidus de nitrofuranes ou de métronidazole, substances interdites dans l'Union européenne. Le Gouvernement français a demandé un renforcement des contrôles après ces non-conformités. Dans le nouvel accord commercial conclu entre l'Union européenne et l'Ukraine, celle-ci s'est engagée à rapprocher sa législation de plusieurs normes européennes de production d'ici à la fin de 2028, notamment dans les domaines du bien-être animal et de la médecine vétérinaire.

Il serait profondément injuste d'en tirer l'idée que « les œufs étrangers seraient mauvais ». Quelques lots non conformes ne racontent ni un pays entier ni l'ensemble de ses producteurs. Et dans le cas de l'Ukraine, la guerre rendrait la caricature particulièrement déplacée.

Ce que cet épisode révèle est beaucoup plus intéressant : faire entrer un produit sur un même marché et le produire sous exactement les mêmes contraintes ne sont pas une seule et même chose.

Dès lors, une question apparaît, assez simple à formuler et beaucoup moins simple à résoudre : que demandons-nous réellement à un producteur français lorsque nous lui imposons, parfois à juste titre, un standard plus exigeant, puis que son produit se retrouve en concurrence avec un autre dont le coût n'a pas été construit sous toutes les mêmes obligations ?

Il ne s'agit pas nécessairement de fermer la frontière.

Il s'agit peut-être d'éviter de fermer les yeux.

Car nous retrouvons ici un paradoxe auquel l'agriculture française se heurte souvent : vouloir que nos règles expriment nos valeurs tout en souhaitant que les prix fassent comme si ces règles n'avaient aucune conséquence économique. Nous demandons à l'éleveur d'investir dans ce que nous considérons comme un progrès ; quelques mètres plus loin, nous comparons deux boîtes et découvrons avec une sincère contrariété que celle qui a supporté davantage d'exigences coûte parfois davantage.

Le consommateur n'est pas hypocrite pour autant. Son budget existe. Les centimes s'additionnent eux aussi, et il est toujours assez confortable de demander à celui qui compte ses courses de devenir, à lui seul, l'arbitre vertueux de nos politiques agricoles.

Le distributeur n'est pas davantage un personnage de fable destiné à jouer le méchant. Il doit remplir ses rayons, répondre à la demande, contenir ses prix, négocier avec des fournisseurs, tenir ses propres engagements en matière de bien-être animal et affronter des concurrents qui feront les mêmes calculs.

L'éleveur, de son côté, ne peut pas transformer indéfiniment son outil, absorber chaque surcoût, conserver les mêmes prix et continuer comme si l'investissement ne constituait qu'une forme particulièrement coûteuse de décoration rurale.

Chacun possède donc une partie du problème. C'est peut-être ce qui le rend politique.

Il existe une étrange facilité à découper nos exigences en phrases indépendantes. Nous voulons soutenir nos agriculteurs. Nous voulons protéger le pouvoir d'achat. Nous voulons améliorer le bien-être animal. Nous voulons davantage de sécurité sanitaire. Nous voulons préserver les échanges commerciaux. Nous voulons moins dépendre de l'étranger. Nous voulons des rayons pleins.

Rien de tout cela n'est absurde.

Ce qui mérite d'être interrogé est la manière dont toutes ces phrases se rencontrent.

La souveraineté alimentaire devient intéressante lorsqu'elle cesse d'être un drapeau posé sur cette contradiction. Depuis la loi de mars 2025, elle est définie en France comme le maintien et le développement des capacités nationales à produire, transformer et distribuer les produits agricoles et alimentaires nécessaires à la population. FranceAgriMer insiste également sur la nécessité de regarder les dépendances réelles aux importations, et pas seulement la quantité théorique que le pays produit.

Cette définition change beaucoup de choses.

Être souverain ne signifie pas produire seul tout ce que nous mangeons, encore moins condamner tout ce qui franchit une frontière. Cela signifie pouvoir comprendre et choisir nos dépendances plutôt que les découvrir au moment où elles deviennent un problème. Cela suppose de préserver des capacités avant d'en avoir besoin, d'investir avant la pénurie, de se demander qui financera une exigence avant de l'ajouter, et de regarder les conditions de concurrence avant de demander au consommateur de réparer les écarts dans le dernier mètre du supermarché.

C'est pourquoi je me méfie un peu de la morale du panier.

« Achetez français » reste une invitation utile. Le choix du consommateur compte : une demande régulière donne une perspective aux producteurs, oriente les achats des distributeurs et permet à une filière de se développer. Mais ce choix ne peut pas devenir la réponse finale à une question dont presque tous les termes ont été décidés avant lui.

Nous pouvons demander à une main de choisir une boîte.

Nous ne pouvons pas lui demander d'avoir construit, trois ans plus tôt, le poulailler qu'elle aurait aimé trouver derrière cette boîte.

Il y a quelque chose de presque tendre dans cette disproportion. Nous arrivons avec nos courses, notre liste, notre envie de crêpes et nos convictions raisonnablement civiques ; derrière six œufs se cachent des décisions d'investissement, du droit européen, du bien-être animal, de la biologie, des échanges internationaux, une politique de prix et le revenu d'un éleveur. Nous voulions simplement préparer le goûter.

Peut-être l'abondance nous a-t-elle habitués à confondre deux simplicités qui n'ont rien à voir : celle du geste d'achat et celle de ce qui le rend possible.

Lorsque tout fonctionne, personne ne remarque la différence. La boîte est là. La farine aussi. Le lait attend un peu plus loin. Les poules ont pondu avec une ponctualité suffisante pour que nous puissions consacrer notre attention à une question beaucoup plus sérieuse : faut-il mettre du rhum dans la pâte ?

Puis quelque chose manque et toute l'histoire réapparaît.

Le coq gaulois peut alors continuer de chanter avec la belle assurance des emblèmes. La poule française, elle, a une tâche moins symbolique : il faut qu'elle existe en nombre suffisant, que quelqu'un puisse encore vivre de son élevage, que les investissements nécessaires aient été réalisés, que les règles auxquelles nous tenons soient économiquement supportables et que la filière conserve assez de solidité pour répondre à ce que nous lui demanderons demain. La production progresse d'ailleurs en 2026, preuve que les capacités peuvent être renforcées ; simplement, elles ne se fabriquent pas au rythme de notre impatience.

Alors je continuerai à regarder les deux lettres sur la coquille.

FR.

Elles comptent. Elles me permettent de savoir qu'un élevage se trouve en France et, si je le souhaite, de lui donner ma préférence.

Mais elles me rappellent désormais autre chose : lorsque mes doigts atteignent enfin la boîte, presque toute l'histoire a déjà eu lieu.

Peut-être devrions-nous donc continuer à dire « achetons français », mais en nous posant une question un peu plus tôt : avons-nous construit, financé et préservé les conditions qui permettront encore de le faire lorsque nous arriverons devant le rayon ?

Mes crêpes peuvent attendre. Je peux même m'en passer.

Mais une agriculture ne se décide pas le jour où nous avons faim : elle se pense, se soutient et se préserve bien avant.

Marlène BOURGEOIS

Service social du travail externalisé et coaching professionnel

https://www.cabinetmb-solutionssociales.fr
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