Le professionnalisme : une tenue du travail, ou une tenue de soi ?
Toute ressemblance avec des situations existantes ou ayant existé en entreprise ne relève pas de la coïncidence.
Le professionnalisme est un mot rassurant. Il évoque le sérieux, la mesure, le sens du travail bien fait, la fiabilité, la capacité à ne pas céder à l'humeur du moment. Il met de la tenue dans l'activité, et de la retenue dans la relation. En principe, il protège.
Jusque-là, le mot tient bien.
Le problème commence lorsqu'il cesse de désigner une qualité du travail pour devenir une exigence adressée aux personnes. Non plus : tiens ton travail avec professionnalisme, mais : tiens-toi toi-même, quoi qu'il arrive, pour que le travail continue à tenir.
Et c'est là qu'une confusion s'installe.
Quand le mot change de fonction
Parfois, le professionnalisme sert à rappeler une exigence juste : faire correctement son métier, garder une bonne distance, ne pas confondre désaccord et débordement. Mais parfois, plus discrètement, il sert à demander autre chose : ne pas trop réagir, ne pas trop montrer, ne pas trop dire ce que le cadre fait subir, ne pas compliquer ce qui devrait continuer à fonctionner sans bruit.
Le professionnalisme change alors de fonction. Il ne désigne plus seulement une tenue du travail. Il devient une tenue de soi exigée des personnes.
Dans un environnement sain, il aide à travailler mieux. Dans un environnement dégradé, il peut devenir le mot élégant par lequel on demande aux salariés d'absorber l'incohérence sans la rendre trop visible. Plus le cadre se fragilise, plus on exige d'eux qu'ils restent impeccables — dans le ton, dans la maîtrise, dans la capacité à rester calmes là où, pourtant, les conditions de travail ne le sont plus.
On leur demande, sous couvert de professionnalisme, de compenser par leur tenue ce que l'organisation ne tient plus elle-même.
Le professionnalisme comme discipline de l'endurance
Un mot aussi noble peut finir par produire une injustice très ordinaire : faire reposer sur la qualité morale des personnes la responsabilité de maintenir une scène de travail devenue, elle, de moins en moins tenable. Le salarié doit rester mesuré quand les demandes sont floues. Stable quand les priorités changent sans cesse. Respectueux quand lui-même ne l'est plus tout à fait. Disponible, contenu, ajusté, là où le cadre s'est appauvri.
Le professionnalisme cesse alors d'être une vertu du travail pour devenir une discipline de l'endurance.
Ce glissement est redoutable parce qu'il est rarement formulé comme tel. Personne ne dit : encaissez encore un peu. On dit : restez professionnel. Personne ne dit : ne montrez pas que cela vous atteint. On dit : ce n'est pas professionnel. Personne ne dit : tenez l'inacceptable avec élégance. On dit : gardez votre posture.
Le mot fait donc plus que décrire. Il déplace la charge du côté des individus. Il leur demande de mettre en ordre, par leur retenue, ce que l'organisation ne parvient plus à ordonner collectivement.
Ce qu'il ne devrait jamais servir à couvrir
Le professionnalisme ne devrait pas être l'autre nom du silence bien tenu. Il ne devrait pas servir à faire accepter l'irrespect, ni à normaliser le flou, ni à transformer en manque de maîtrise personnelle ce qui relève parfois d'un appauvrissement du cadre.
Un salarié qui finit par réagir n'est pas toujours moins professionnel. Il est parfois simplement plus atteint qu'avant par une situation restée trop longtemps sans traitement. Un collectif qui se fatigue n'est pas nécessairement moins mûr. Il est parfois plus exposé qu'il ne devrait l'être à des contradictions, à des tensions ou à des exigences non arbitrées.
Il faut cesser de faire du professionnalisme le dernier rempart contre la dégradation du travail.
Il y a une différence décisive entre se contenir et s'absorber. Entre garder une juste distance et s'interdire toute limite. Entre rester professionnel et devenir le lieu où vient se loger, en silence, tout ce que l'organisation ne traite plus.
Ce que le professionnalisme devrait rester
Le vrai professionnalisme devrait rester ce qu'il est au meilleur sens du terme : une manière juste d'exercer son métier. Ni effacement de soi, ni héroïsme discret, ni capacité à tout supporter avec calme. Une manière de travailler sérieusement, sans brutalité, sans confusion, sans débordement inutile — mais pas au prix de sa propre dignité.
On peut demander du professionnalisme à condition de ne pas demander, en même temps, que les personnes se substituent au cadre. On peut attendre de la tenue à condition de ne pas faire de cette tenue un effort solitaire de compensation. On peut défendre la mesure et le discernement à condition de ne pas les retourner contre ceux à qui l'on demande de supporter, avec élégance, ce qui ne devrait pas leur être demandé.
Le professionnalisme n'est pas la capacité à tout porter sans bruit.
Il devrait rester une tenue du travail.
Il ne devrait jamais devenir une épreuve imposée à la personne.

