Le médecin du travail n’est pas le druide de l’entreprise

Toute ressemblance avec des situations réelles de travail est, en principe, parfaitement intentionnelle.

Dans mon propre périmètre d'intervention, j'accompagne et je sécurise, dans le cadre de la prévention de la désinsertion professionnelle, les allers-retours nécessaires entre le salarié et le médecin du travail : visite de préreprise, visite de reprise, préparation de l'entretien, mise en mots des contraintes. C'est une place de passage, de liaison, parfois de traduction.

Et de cette place, une chose apparaît avec régularité : les attentes de l'entreprise, celles du salarié, et ce que le médecin du travail est réellement en mesure de faire ne coïncident pas toujours. Cette dissonance ne dit pas nécessairement un défaut de bonne volonté. Elle dit souvent un défaut de repères partagés.

Un rôle considérable — et précisément délimité

Il y a, autour du médecin du travail, beaucoup d'attentes. Des attentes légitimes, car sa place est essentielle. Mais aussi, parfois, des attentes élargies au point de devenir presque symboliques. On espère qu'il éclairera une situation confuse, qu'il dira ce que d'autres n'ont pas su ou voulu dire, qu'il mettra de l'ordre là où le management ou les ressources humaines se sont troublés. C'est ainsi qu'il finit parfois par ressembler à une figure de druide : celui qu'on consulte lorsque quelque chose s'est brouillé.

Or le médecin du travail n'est pas le druide de l'entreprise. Il est un médecin, avec un rôle précis, déjà considérable. L'INRS rappelle que son rôle est exclusivement préventif et consiste à éviter toute altération de la santé des travailleurs du fait de leur travail.

Il intervient au point de rencontre entre un état de santé, les possibilités d'un salarié et les exigences d'un poste. Il peut proposer des mesures d'aménagement ou d'adaptation, et, selon les situations, rendre un avis d'aptitude, d'aptitude avec réserves ou d'inaptitude. C'est déjà beaucoup. Et c'est précisément parce que c'est beaucoup que ce périmètre mérite d'être respecté.

Le médecin du travail n'a pas vocation à absorber à lui seul ce que la direction n'a pas porté, ce que la politique RH n'a pas clarifié, ou ce que la ligne managériale n'a pas su traiter.

Le déplacement silencieux des problèmes

Ce que j'observe depuis cette place d'interface, c'est que chacun arrive souvent avec une attente qui lui est propre. L'entreprise espère parfois qu'une situation va enfin trouver une issue claire. Le salarié attend parfois une protection globale ou la reconnaissance pleine de ce qu'il vit.

Un sujet disciplinaire insuffisamment assumé peut dériver vers la santé. Une difficulté de management peut être relue comme une question que la médecine devrait trancher. Un désaccord RH peut se déplacer vers l'attente d'un avis médical qui viendrait sécuriser ce que l'organisation n'a pas clairement posé. Ce déplacement n'est pas toujours conscient. Il naît parfois du besoin d'un tiers, parfois de l'espoir qu'un avis médical viendra remettre de la lisibilité là où plusieurs acteurs se sont déjà épuisés. Mais il reste un déplacement.

Le salarié reçu par le médecin du travail n'est pas un patient au sens habituel du terme. Il rencontre bien un médecin, tenu par le secret médical, mais dans un cadre dont l'objet n'est pas le soin ordinaire : il s'agit d'apprécier le lien entre son état de santé et son travail. Cette consultation n'a pas vocation à devenir le lieu unique où viendraient se résoudre, par une parole médicale, tous les désordres du travail.

Redonner à chacun sa place

Dans la pratique, cela oblige à redonner à chacun sa place. À la direction, sa responsabilité d'employeur : le droit français rappelle que l'employeur doit prendre les mesures nécessaires pour assurer la sécurité et protéger la santé physique et mentale des travailleurs. Aux RH, leur rôle de cadre, d'arbitrage et de politique interne. Au management, sa responsabilité propre dans la manière de faire travailler, de réguler, d'ajuster. Et au médecin du travail, sa place exacte : centrale, mais située.

Lorsqu'un retour en emploi doit être préparé, lorsqu'une reprise doit être sécurisée, lorsqu'un aménagement doit être pensé, sa place est décisive. Les visites de préreprise et de reprise prennent alors toute leur importance, justement parce qu'elles permettent d'anticiper, d'ajuster et de penser les conditions concrètes d'un maintien dans l'emploi. Mais elles ne remplacent pas, à elles seules, une politique de prévention, une décision de direction, une clarification RH ou une régulation managériale.

L'enjeu n'est pas de demander moins au médecin du travail. Il est au contraire de lui demander ce qui relève précisément de son métier, de son expertise et de sa mission.

Le médecin du travail n'est pas le druide de l'entreprise. Il n'est ni un oracle, ni une instance appelée à porter ce que les autres protagonistes n'ont pas su assumer.

Il est un médecin du travail. Son périmètre est délimité. C'est déjà beaucoup.

Et le respecter, c'est encore la meilleure manière de permettre à chacun de retrouver sa juste place.

Marlène BOURGEOIS

Service social du travail externalisé et coaching professionnel

https://www.cabinetmb-solutionssociales.fr
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