La gratitude au travail : ce que la rareté de l’emploi fait à la relation salariale

Toute ressemblance avec des situations existantes ou ayant existé en entreprise ne relève pas de la coïncidence.

Il y a des sentiments qui paraissent, à première vue, irréprochables. La gratitude en fait partie. Être reconnaissant d'avoir un travail, d'avoir été recruté, maintenu, formé, accompagné, n'a rien de honteux. Le problème commence lorsqu'elle cesse d'être un sentiment libre pour devenir l'arrière-plan moral de la relation de travail.

Dans un contexte de fragilité économique, de marché de l'emploi tendu, de peur diffuse du déclassement, la relation salariale ne se vit pas toujours dans la belle clarté contractuelle qu'on lui prête. Sur le papier, elle repose sur un échange : des compétences, un travail, une rémunération, des obligations réciproques. Dans la vie réelle, autre chose s'ajoute souvent : le soulagement d'avoir une place, la peur de la perdre, l'idée qu'il faudrait déjà s'estimer heureux d'être là.

Et cette idée change beaucoup de choses.

Quand la gratitude devient une discipline discrète

Lorsqu'on se sent redevable, on pense autrement. On demande autrement. On se tait autrement. On relativise plus vite. On s'accommode davantage. On se reprend intérieurement avant même d'avoir parlé. On corrige sa perception au lieu d'interroger la situation. On se dit qu'il ne faudrait pas exagérer. Qu'après tout, l'époque est difficile. Que beaucoup aimeraient être à cette place.

Alors la gratitude, qui aurait pu rester un sentiment ponctuel, devient une discipline discrète. Elle n'a même pas besoin d'être formulée pour agir. Personne ne dit ouvertement : soyez reconnaissant. Et pourtant, cela circule. Dans les discours sur la confiance accordée. Dans la mise en scène de l'opportunité donnée. Dans l'idée qu'un emploi serait d'abord une faveur avant d'être un contrat.

Le salarié ne vient plus seulement exercer ses compétences : il vient aussi préserver une possibilité. Et quand cette possibilité paraît rare, il devient plus difficile de se tenir intérieurement à égalité.

La rareté de l'emploi comme donnée morale

On ne reste pas toujours parce qu'on adhère. On reste parfois parce qu'on ne voit pas bien comment partir. Et quand le départ paraît trop coûteux, l'acceptation gagne du terrain.

Beaucoup de situations délétères ne commencent pas par un grand abus clairement identifié. Elles commencent plus bas, plus doucement, dans cet affaissement progressif du seuil de tolérance. Ce n'est pas forcément que l'on ne voit pas. C'est souvent que l'on réinterprète. Que l'on minimise. Que l'on transforme en chance ce qui devrait rester discutable. Que l'on appelle loyauté ce qui ressemble déjà à une concession de soi.

La rareté de l'emploi ne modifie pas seulement les trajectoires. Elle modifie les rapports. Elle colore les perceptions. Elle introduit dans la relation salariale une dette diffuse qui n'est écrite nulle part, mais qui peut peser partout. Elle fragilise la parole, parce qu'on ne veut pas paraître ingrat. Elle fragilise la limite, parce qu'on se dit qu'il faut bien faire avec. Elle fragilise le jugement, parce qu'on se reproche de voir trop sévèrement ce qui, dans d'autres circonstances, aurait paru simplement inadmissible.

Le terrain sur lequel le harcèlement s'installe

Le harcèlement prospère rarement dans des relations parfaitement libres et égales. Il trouve prise là où quelque chose retient déjà la contestation. Là où l'on hésite à dire non. Là où le sentiment de dépendance rend plus difficile encore la qualification de ce qui se passe.

Le plus redoutable n'est pas seulement la brutalité manifeste. C'est l'intériorisation du doute. Ai-je raison de mal le vivre ? N'en fais-je pas trop ? Ne devrais-je pas déjà être reconnaissant ? Est-ce vraiment déplacé, ou suis-je simplement trop sensible ?

Ces questions sont le terrain sur lequel les situations se prolongent. Non parce que les personnes manqueraient de lucidité ou de courage. Mais parce qu'une économie fragile de l'emploi travaille contre la netteté du refus.

On ne se défend jamais aussi librement lorsqu'on se sent déjà, au fond, un peu redevable d'être là.

L'intégrité et la dignité comme premières sentinelles

Un emploi n'est pas un cadeau au sens moral du terme. Il engage des compétences, un effort, une contribution, une responsabilité, un temps de vie. On peut être heureux de travailler, soulagé d'avoir un poste, même éprouver de la gratitude pour un geste juste. Mais cette gratitude ne devrait jamais exiger en retour l'amoindrissement de soi.

Il existe, avant les procédures et les qualifications juridiques, deux repères très précieux. L'intégrité : ce point à partir duquel on sent que quelque chose en soi commence à céder pour continuer à tenir. Où l'on se surprend à avaler ce que l'on ne reconnaît plus comme acceptable. Où l'on se sent dériver de sa propre mesure.

La dignité : l'autre nom de la limite intérieure. Non pas l'orgueil. Non pas la susceptibilité. Mais la perception calme et ferme qu'il existe une manière d'être traité, parlé, sollicité, regardé, qui ne peut pas devenir normale sous prétexte qu'un emploi est difficile à quitter.

Ces deux repères sont souvent les premières sentinelles. Les premières à alerter quand la gratitude commence à devenir une dette, quand la dette commence à devenir silence, et quand le silence commence à rendre supportable ce qui ne devrait pas l'être.

On peut mesurer la chance d'avoir un emploi sans se croire tenu d'y perdre sa voix.
On peut savoir la fragilité de l'époque sans renoncer à nommer ce qui abîme.
On peut être loyal sans se rendre intérieurement débiteur au point de ne plus savoir où finit l'adaptation et où commence l'atteinte.

Marlène BOURGEOIS

Service social du travail externalisé et coaching professionnel

https://www.cabinetmb-solutionssociales.fr
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