Interroger l’aptitude au poste n’est pas conduire un salarié devant un peloton d’exécution.

Toute ressemblance avec des situations existantes ou ayant existé en entreprise comme dans nos vies ordinaires ne relève pas de la coïncidence.

L’image est brutale. Je la choisis pour approcher la violence que certains semblent attribuer à une question sur l’aptitude au poste. Le salarié peut entendre qu’on prépare sa disparition de l’entreprise ; autour de lui, l’inquiétude se propage, les intentions deviennent suspectes et ceux qui proposent l’évaluation doivent commencer par se défendre. Lorsque cette réaction gagne jusqu’aux professionnels de santé au travail, je m’interroge : comment pourrons-nous accompagner une personne si nous donnons nous-mêmes à l’examen de sa situation l’allure d’une mise à mort professionnelle ?

Je reviens d’une réunion avec un agacement que je ne souhaite pas entièrement discipliner avant d’écrire. Des professionnels de santé au travail y rapportaient les inquiétudes de salariés : à la suite d’échanges avec les ressources humaines, certains redoutaient une prochaine inaptitude. Il fallait comprendre ce qu’ils avaient entendu, retrouver ce qui leur avait été dit et préciser ce qu’une évaluation pouvait conclure. Pourtant, l’employeur s’est trouvé conduit à se défendre d’avoir évoqué cette possibilité. La question de l’aptitude semblait déjà contenir le soupçon d’une intention de se séparer des personnes.

Mon étonnement porte précisément sur notre responsabilité de professionnels : comment aider les salariés à comprendre ce que cette évaluation peut protéger si nous accueillons nous-mêmes son évocation comme un danger ?

Je ne prétends pas reconstituer ici les conversations auxquelles je n’ai pas assisté, ni apprécier des situations médicales qui ne relèvent pas de ma compétence. Une parole peut avoir été maladroite, une perspective présentée trop brutalement, une inquiétude insuffisamment entendue. Cela doit pouvoir être examiné. Mais le fait qu’un salarié ait peur ne suffit pas à établir qu’il a été menacé. Entre la réalité de son émotion et l’interprétation des intentions de son interlocuteur, il reste un travail de compréhension. Notre métier ne devrait pas consister à sauter cette étape.

Annoncer à quelqu’un qu’il sera déclaré inapte et lui proposer que sa situation soit évaluée ne sont pas deux formulations d’une même démarche. Dans le premier cas, une conclusion médicale est présentée comme acquise par une personne qui n’a pas à la prononcer. Dans le second, une difficulté est reconnue et adressée au professionnel compétent. Confondre les deux revient à rendre suspect le fait même de demander un examen.

Mais enfin, nous allons où, si la prévention doit commencer par s’excuser d’avoir posé ses questions ?

L’employeur, les ressources humaines, le service social du travail peuvent constater des reprises qui échouent, des absences qui se répètent, des aménagements qui ne permettent pas de travailler sans s’abîmer. Ils peuvent recueillir une parole, repérer une difficulté et inviter à solliciter le médecin du travail. Ils ne déclarent pas l’inaptitude. Cette décision relève de ce dernier, dans le cadre d’une évaluation médicale et professionnelle qui suppose notamment l’étude du poste, des conditions de travail et des possibilités d’aménagement.

Cette répartition des responsabilités est une protection. Encore faut-il qu’elle permette à chacun d’exercer la sienne. Respecter la compétence médicale ne devrait pas condamner les autres professionnels à taire ce qu’ils observent jusqu’à ce que la situation devienne intenable.

L’inaptitude au poste n’est pas une appréciation de l’effort, du courage ou de la loyauté. Elle ne mesure pas ce qu’une personne aurait dû supporter davantage. Elle porte sur une compatibilité entre son état de santé et le travail considéré, après examen de ce qui pourrait être aménagé, adapté ou transformé.

Je tiens à ces deux mots : au poste. Leur disparition change ce que nous faisons entendre. « Il est inapte » semble qualifier une personne entière ; « il est inapte à son poste » délimite une incompatibilité. La première formulation peut envahir une identité. La seconde oblige à regarder un travail, ses exigences, les conditions dans lesquelles il s’exerce et ce que la santé permet encore de soutenir.

Ce complément n’est pas une précaution décorative. Il empêche qu’une conclusion située devienne un jugement général sur la capacité de quelqu’un à travailler, à apprendre ou à trouver ailleurs une place professionnelle.

La distinction n’efface évidemment pas ce qu’une personne peut éprouver. Un poste contient parfois des années d’apprentissage, une reconnaissance, des habitudes, des relations et une certaine manière de se présenter au monde. Envisager de le quitter peut bouleverser davantage qu’un calendrier de travail. Nous devons prendre cette perte au sérieux, sans en déduire que préserver le poste actuel constitue nécessairement la meilleure protection.

C’est ici que le mot peut produire sa déflagration. Le salarié entend qu’il n’aura bientôt plus de place ; l’entourage cherche qui a voulu cette issue ; les échanges se chargent de suspicion. Celui qui proposait une évaluation devient celui qui préparerait une éviction. La confiance se détériore précisément au moment où il faudrait pouvoir examiner ensemble les faits, les possibilités et les limites.

Cette propagation appelle une parole professionnelle précise. Il faut expliquer ce qui est interrogé, qui peut conclure, ce qui reste à explorer et ce qui ne peut pas encore être promis. Laisser l’inquiétude occuper toute la conversation ne protège personne davantage.

La peur d’une issue ne dispense pas d’examiner ce que l’attente produit déjà.

Une décision rend visibles ses conséquences : un changement de poste, un reclassement, parfois une rupture du contrat. L’attente, elle, bénéficie souvent d’une apparence de neutralité. Tant que rien n’est décidé, nous pouvons avoir le sentiment de n’avoir rien fait perdre.

Pourtant, le temps continue d’agir. Il peut permettre une amélioration, une rééducation, un essai ou une préparation nécessaire ; il peut aussi prolonger une exposition, installer le découragement et réduire les possibilités qui existaient quelques mois auparavant. La différence mérite mieux qu’une préférence abstraite pour la prudence. Elle suppose de savoir ce que nous attendons, pour quelle raison et à partir de quels éléments nous réexaminerons la situation.

Il existe des parcours où les arrêts, les prolongations et les reprises difficiles se succèdent pendant des années. Chaque épisode reçoit une réponse ; leur succession ne fait pas toujours l’objet d’une lecture d’ensemble. Le dernier arrêt paraît encore provisoire parce que chacun des précédents l’était aussi. Mais leur accumulation finit par dessiner une trajectoire que personne n’a réellement prise en charge comme telle.

Il ne s’agit pas de déduire une inaptitude de la durée ou de la répétition des absences. Il s’agit de ne pas laisser ces événements se succéder sans interroger ce qu’ils révèlent de la possibilité de reprendre et de tenir ce travail.

Le maintien du contrat peut alors nous rassurer davantage qu’il ne sécurise la personne. Il préserve une appartenance et des droits qu’il serait irresponsable de négliger ; il ne suffit pourtant pas à garantir une perspective soutenable. Entre conserver un lien juridique et pouvoir se projeter dans une activité compatible avec sa santé, l’écart peut devenir considérable.

Les aménagements doivent être examinés avec la même exigence. Leur nombre ne dit rien, à lui seul, de leur efficacité. Une préconisation n’a pas accompli son travail de protection parce qu’elle a été rédigée, transmise et classée. Il faut regarder ce qu’elle change dans l’activité réelle, ce qui reste demandé et ce que la personne doit encore absorber pour que le poste paraîsse tenir.

Réduire les horaires sans revoir la charge peut simplement concentrer la difficulté. Retirer une tâche sans examiner la manière dont les autres s’enchaînent peut déplacer le problème. Faire reposer l’équilibre sur l’aide permanente des collègues peut constituer un soutien pertinent, mais aussi masquer une organisation devenue fragile pour tous. Rien de cela ne se tranche en regardant seulement si les recommandations ont été formellement appliquées.

Pendant que nous différons l’examen d’une situation, les droits à indemnisation peuvent s’épuiser et les ressources se dégrader, jusqu’à fragiliser le logement, les soins et l’équilibre familial. Une échéance financière ne saurait dicter une conclusion médicale ; elle oblige en revanche les professionnels à préparer ensemble la suite, pour que le temps nécessaire à l’évaluation ne laisse pas la personne sans moyens de vivre.

Reconnaître une inaptitude ne garantit pas davantage, par elle-même, la continuité des revenus. C’est précisément pourquoi l’accompagnement ne peut commencer après la décision, lorsque la personne découvre les démarches, les délais et les incertitudes qu’elle devra affronter. Les scénarios doivent être travaillés en amont, avec leurs conditions réelles et leurs points de vigilance.

Le service social du travail a ici une responsabilité qui ne se résume pas à remettre une liste d’organismes. Il peut aider à comprendre les droits, vérifier les relais envisageables, anticiper les conséquences budgétaires, préparer les démarches et soutenir une personne qui ne sait plus par quelle inquiétude commencer. Il peut rendre plusieurs suites pensables sans présenter aucune d’elles comme certaine.

Chacun doit rester dans son champ de compétence, mais cette répartition ne devrait pas laisser au salarié la charge de relier seul nos interventions. Une personne fragilisée ne peut pas devenir, par défaut, la coordinatrice de tous ceux qui entendent la protéger. Notre coordination ne devrait pas dépendre de sa capacité à nous coordonner.

Les dispositifs existent pour donner du contenu à ce travail. Le rendez-vous de liaison peut maintenir le lien et informer sur les possibilités d’accompagnement ; la visite de préreprise permet d’anticiper les conditions du retour. Un essai encadré peut aider à éprouver une possibilité pendant l’arrêt, dans le cadre prévu, plutôt qu’à attendre d’une reprise qu’elle réponde seule à toutes les questions. Un temps partiel thérapeutique peut soutenir une progression si le travail demandé est réellement repensé.

Selon les situations, une formation, un bilan, une rééducation professionnelle ou la préparation d’un changement d’activité peuvent ouvrir d’autres perspectives. L’enjeu n’est pas de faire entrer une personne dans un catalogue de mesures. Il est de choisir ce qui permettra de vérifier une possibilité, d’éviter un échec prévisible ou de préparer une transition.

Interroger tôt n’est donc pas conclure tôt. Une hypothèse de difficulté n’a pas la valeur d’un avis médical ; elle donne une raison de ne pas attendre que toutes les marges de manœuvre aient disparu pour commencer à travailler.

Il ne s’agit pas d’exiger de quelqu’un qu’il rebondisse, comme si l’épreuve devait nécessairement produire une nouvelle ambition. Il s’agit de réintroduire des possibilités dans une situation qui n’en laisse plus apercevoir. Le ressort est là : dans ce qui rend de nouveau une action possible, sans réclamer à la personne l’enthousiasme d’une reconversion qu’elle n’a pas choisie.

Lorsque l’inaptitude est prononcée, les obligations qui en découlent doivent être prises au sérieux. La recherche de reclassement, lorsqu’elle s’impose, ne peut devenir une formalité destinée à précéder une rupture déjà décidée. Elle doit examiner les possibilités réelles au regard des indications médicales. Et lorsque le contrat doit prendre fin dans les conditions prévues, cette rupture ne peut être racontée comme une heureuse libération dont il suffirait de convaincre le salarié.

Une sortie peut protéger d’une situation qui abîmait et demeurer douloureuse. Une perspective peut être préférable sans être désirée. Accompagner suppose de pouvoir soutenir ces deux réalités sans sommer la personne de choisir entre reconnaître sa perte et préparer la suite.

La santé ne s’arrête pas davantage aux limites du poste. Elle engage aussi les conditions d’existence, la sécurité matérielle, les relations et la possibilité de se projeter. Cela ne signifie pas qu’il faudrait être parfaitement bien portant pour travailler. Cela oblige à regarder comment le travail et la vie hors travail se soutiennent ou se fragilisent mutuellement.

Avant d’être salarié, chacun existe au-delà de son contrat. Une décision qui préserve celui-ci tout en laissant se dégrader le reste de l’existence ne peut être considérée comme protectrice sur ce seul critère.

C’est pourquoi j’attends des professionnels de santé au travail qu’ils nous aident à sortir de la charge menaçante attachée au mot. Leur indépendance est indispensable ; leur capacité à expliquer l’est aussi. Ils doivent pouvoir contester une présentation abusive, rappeler les limites de ce que l’employeur peut dire et entendre l’angoisse du salarié, sans faire de l’évocation d’une possible inaptitude la preuve d’une intention malveillante.

Il faut pouvoir dire à une personne que sa peur est entendue et que la question mérite néanmoins d’être examinée. Lui expliquer qu’aucune conclusion ne peut être présumée, mais que certaines difficultés justifient de chercher. La précision n’enlève rien à la sollicitude ; elle lui donne de quoi agir.

Mon agacement vient de là. Nous connaissons assez les effets de la désinsertion professionnelle pour ne pas rendre certaines conversations impraticables par nos propres représentations. Nous ne pouvons pas réclamer un repérage précoce et accueillir l’évocation d’une possible incompatibilité comme une faute. Nous ne pouvons pas davantage appeler prudence tout ce qui retarde une décision sans regarder ce que ce retard fait à la personne.

Que protégeons-nous lorsque nous prenons une décision, et comment vérifions-nous que cette protection bénéficie encore à celle ou celui qu’elle concerne ? La question doit être posée avec la même exigence lorsque nous décidons d’attendre. L’absence de conclusion ne nous dispense pas de répondre des conditions dans lesquelles une personne continue de vivre pendant que nous cherchons.

Je voudrais que nous puissions interroger l’aptitude sans faire du salarié une personne diminuée, de l’employeur un suspect et du médecin le gardien d’un mot dangereux. Que nous sachions reconnaître ce qui ne peut plus se poursuivre sans réduire quelqu’un à ce constat. Que la crainte de fermer une possibilité ne nous conduise pas à laisser toutes les autres disparaître pendant que nous hésitons.

La vie ne s’arrête pas au poste. Notre responsabilité non plus.
Marlène BOURGEOIS

Service social du travail externalisé et coaching professionnel

https://www.cabinetmb-solutionssociales.fr
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